Nouvelles de la république des lettres
LA BAGUETTE DIVINATOIRE 629
rent à expliquer l'aventure de Jacques Aymar. Les docteurs Chauvin ei Garnier, dans les lettres que le P. Lebrun nous a conservées, n'avaient, au fond, proposé que des hypothèses; elles furent reprises par l'abbé de Vallemont, qui, dans sa Physique occulte ou Traité de la baguette divinatoire^ les érigea en raisons démonstratives. Nous allons résumer ici, aussi brièvement que possible, cette singulière théorie des corpuscules accusateurs, mais nous conseillons aux personnes curieuses de s'édifier sur l'absurdité profonde de ces rêveries surannées, d'en lire le texte dans l'ouvrage original, où elles se trouvent développées au grand complet.
D'après l'abbé de Vallemont, qui s'appuie sur les autorités médicales des docteurs Chauvin et Garnier, il s'échappe sans cesse de notre corps, par la transpiration insensible, des particules matérielles, qui s'élèvent dans l'air et suivent une direction verticale. Chemin faisant, ces particules rencontrent la baguette ; celle-ci s'imprègne de ces émanations, qui la déterminent soit à s'élever, soit à s'abaisser, pour prendre une ligne verticale, parallèle à celle que suivent les corpuscules en s'élevant dans l'air. Mais cette action n'expliquerait, tout au plus, que le mouvement de la baguette fourchue ; pour les autres baguettes qui ne s'élèvent ni ne s'abaissent, mais qui tournent, il fallait ajouter quelque chose. L'abbé de Vallemont ne trouve rien de mieux que d'associer à celte action le tourneur lui-même, comme un intermédiaire indispensable. Celui-ci recevant sa part des effluves corpusculaires, les comunique par les pores de sa peau à la baguette, qui dès lors se met à tourner entre ses mains.
S'il faut en croire l'abbé de Vallemont, non seulement le tissu de la peau diffère d'un individu à l'autre, mais encore il n'est pas le même chez les divers tourneurs. C'est en raison de cette différence dans la contexture de la peau, que certains tourneurs sont aptes à recevoir telle ou telle impression qu'un autre ne peut éprouver, et réciproquement.
Mais la complexion d'Aymar le rendait propre à recevoir toute sorte d'impressions, sans jamais les confondre entre elles. Pour expliquer cette faculté merveilleuse, l'abbé de Vallemont admet qu'il y aune différence de forme dans les effluves corpusculaires qui s'exhalent des eaux, des minéraux, ou du corps des voleurs, de celui des assassins, des femmes et des filles légères, des reliques, des bornes, etc. 11 reconnaît donc l'existence deldimatière aqueuse, delsi matière larronnesse, de la matière meurtrière, etc. Ces corpuscules, ces diverses matières subtiles affectaient, chacun à sa manière, le corps d'Aymar, mais il ne recevait d'impression violente et véritablement douloureuse que de la matière meurtrière ; la matière larronnesse même ne lui causait aucune sensation désagréable. Cela tenait, toujours selon l'abbé de
Vallemont, à ce que les remords du voleur sont incomparablement plus légers que ceux de l'assassin ! C'est le trouble, la terreur que celui-ci éprouve, c'est l'horrible inquiétude où il vit, qui produisent des perturbations analogues dans sa constitution physique et par suite dans les matières meurtrières^ qui, transpirant de son corps, viennent impressionner douloureusement le corps d'Aymar, traversé par le tourbillon de ces atomes lorsqu'il suit la piste du meurtrier. Combien ton ombre dut gémir, ô Descartes, de voir ta doctrine ainsi accommodée par cet intrépide raisonneur !.
Un sujet aussi complet que Jacques Aymar était fait pour donner de grandes tortures à cet excellent abbé, qui s'était chargé de l'expliquer tout entier. On vient de voir, par les expressions de matière larronnesse, matière meurtrière, que la philosophie de notre abbé distinguait bonnement partout où le charlatan s'était vanté de distinguer. Sans doute l'abbè de Vallemont avait trouvé des qualifications spéciales pour toutes les matières subtiles que percevait le corps du devin, mais nous serions curieux de savoir comment il qualifiait les corpuscules émanés d'une borne absente !
Une des plus grandes difficultés créées par Aymar à son commentateur cartésien, c'était, sans contredit, de démontrer comment les émanations du corps d'un meurtrier pouvaient se tenir en l'air pendant vingt-cinq ans, au-dessus d'un chemin ou du cours d'un fleuve, malgré les pluies, les vents, les orages et les tempêtes ; car Aymar s'était vanté de pouvoir, après un si long intervalle, suivre la piste des assassins aussi sûrement que le lendemain du crime. Pour expliquer ce cas difficile, l'abbé de Vallemont était obligé d'admettre que les corpuscules meurtriers sont plus légers que l'air, puisqu'ils s'y tiennent si longtemps suspendus. Mais s'ils demeurent suspendus dans l'air, comment comprendre que le vent, surtout lorsqu'il devient d'une violence qui va jusqu'à la tempête, ne puisse les déplacer et les disperser au loin ?
Le P. Lebrun, dans son remarquable écrit, Illusions des philosophes sur la baguette divinatoire \ donna une réfutation étendue du système de l'abbé de Vallemont. Il serait superflu de rappeler ici les arguments qu'il croit nécessaire d'invoquer. Personne, d'ailleurs, n'a plus discrédité la baguette divinatoire que les tourneurs eux-mêmes parleurs perpétuelles contradictions.
Pour reconnaître, par exemple, la nature de l'objet décelé par le tournoiement de la baguette, pour décider, sans en être averti d'avance, ce que la baguette allait faire découvrir, il existait trois règles: 1° La volonté du
1. Brochure in-12, imprimée à Paris en 1693 et reproduite postérieurement au tome HI, p. 117, de VHistoire critique des pratiques superstitieuses, du même auteur.
LA BAGUETTE DIVINATOIRE 6'3P
tourneur. La baguette tournait d'après l'intention de la personne qui l'employait. Dès lors, quand on s'en servait pour chercher des métaux, elle tournait sur les métaux et non sur les sources. Si, au contraire, on cherchait des voleurs, on avait beau passer sur des cours d'eau, ou rencontrer des assassins, elle ne bougeait pas : les corpuscules n'avaient d'action sur la baguette divinatoire qu'autant que la volonté du tourneur la provoquait. — 2" L'expérience physique. Quand la baguette se mettait à tourner sur un endroit, pour savoir si elle décelait l'existence de l'eau ou des métaux, on plaçait un linge ou du papier mouillé sur la baguette. Le mouvement conlinuail-il, c'était de l'eau. Dans le cas contraire, c'était un métal ou autre chose que de l'eau. Pour savoir ensuite quel était le métal ainsi désigné, on approchait successivement de la baguette diverses pièces de métal. Son mouvement s'arrêtait dès l'approche des métaux autres que celui qui se trouvait caché sous terre ; elle tournait, au contraire, dès qu'on approchait le semblable du métal enfoui. — 3" La troisième règle prescrivait tout le contraire de la précédente ; la baguette ne devait pas tourner sur le métal delà même nature que le métal caché en terre, et elle devait tourner sur tous les autres. Ces deux derniers préceptes, malgré leur contradiction, rétablissaient donc également la croyance aux sympathies et aux antipathies des métaux et des choses extérieures, opinion du moyen âge, dont on se moquait pourtant depuis longtemps déjà.
Ce qu'ily a de bien curieux, c'est que ces trois règles avaient leurs praticiens, qui réussissaient tous également bien, et leurs théoriciens, qui prouvaient mieux encore qne l'on devait réussir. La rahdomande devenait alors une science tellement fantastique ou fantaisiste, que ses partisans allaient encore une fois se donner moralement au diable, pour en avoir la clef, lorsqu'elle tomba heureusement dans le décri public, par les supercheries trop effrontées de son principal adepte. Après les échecs répétés éprouvés par Aymar pendant son séjour à Paris, chez le prince de Condé, il ne fut plus permis à personne de concevoir de doute sur les mensonges et la mauvaise foi de ce tourneur, et l'histoire du bossu, avec son tragique dénoùment, dut s'expliquer à peu près comme nous avons essayé de le faire en cherchant la clef de cette haute mystification judiciaire.
Cependant, les réserves faites parle P. Lebrun demeuraient encore une question à considérer. Ni les fourberies impudentes et si bien démasquées de Jacques Aymar; ni les raisons théologiques de Malebranche et d'un grand nombre de docteurs ou évêques ; ni le mandement du cardinal Le Camus, qui proscrivait l'usage de la baguette dans son diocèse ; ni môme le décret par lequel l'inquisition de Rome avait condamné, en 1701, tous les ouvrages
ails ou à faire pour la défense de la baguette divinatoire, ne pouvaient empêcher une foule de gens éclairés et probes, entre autres des ecclésiastiques de tout rang, de déclarer ce qu'ils voyaient, c'est-à-dire d'affirmer le fait du mouvement de la baguette, que plusieurs personnes expérimentaient par elles-mêmes avec un plein succès, et de s'écrier dès lors comme Galilée : E pur si muove ! (Et pourtant elle tourne!)
C'est que la baguette continuait, en effet, à tourner sur les sources et sur les minéraux. Les phénomènes présentés par Barthélémy Bleton en France, par Pennet el beaucoup d'autres en Italie, ne pouvaient, en tant que faits, être contestés. C'est aussi pour les expliquer que le docteur Thouvenel imagina la théorie des effluves électriques à laquelle il attachait tant d'importance, et que nous nous dispenserons d'exposer ici, vu son caractère par trop suranné.
En 1826, la théorie de Thouvenel fut reprise, sous une forme un peu différente, par le comte J. de Tristan, dans un ouvrage ayant pour titre Recherches sur quelques effluves terrestres. N'osant plus prononcer le nom, trop discrédité, de la baguette divinatoire, M. de Tristan la désignait sous le nom de furcelle, ou bâton fourchu.
Avant de faire des raisonnements sur la décomposition du fluide électrique dans le corps de l'individu bacïllogire, — avant d'admettre celte hypothèse, que l'électricité, parvenue du sol dans le corps du tourneur, s'y décompose, le fluide positif passant dans la main droite et le fluide négatif dans la main gauche ; — et cette autre hypothèse, que la décomposition du fluide ne s'opère pas également, de telle sorte que le fluide positif peut dominer de quantité sur le fluide négatif, et que dès lors la main droite peut jouir d'une action attractive si c'est le fluide positif qui domine ; — et celte dernière hypothèse enfin, que le fluide positif élève la furcelle et que le fluide négatif tend à l'abaisser ; — le comte de Tristan aurait dû commencer par s'assurer, à l'aide d'un électroscope^ du fait du dégagement d'effluves électriques du sein de la terre. Il ne dit pas un mot de ce phénomène capital, qui devrait servir de base à sa théorie, mais qui sans doute est omis parce qu'il n'a donné devant l'expérience, qu'un résultat négatif. Tout le roman physique de M. de Tristan s'évanouit par la non-constatation de ce fait, ou plutôt par l'aveu implicite que l'instrument de physique consulté, n'a point donné de manifestation d'un courant électrique.
Le pendule explorateur. — Expérience de Fortis. — Ouvrage de Gerboin. — Expérience et tiiéorie de M. Chevreul. — Conclusion.
Nous touchons enfin à l'époque où fut observé un phénomène curieux, celui du pendule dit explorateur qui, après avoir été l'objet de diverses recherches et tentatives d'explication, fut enfin rigoureusement analysé par M. Chevreul. Ce savant a trouvé dans l'étude de ce fait et dans son application, le moyen de se rendre compte d'une manière très exacte de toutes les erreurs, involontaires ou volontaires, qui se rattachent à l'histoire de la baguette divinatoire.
Voici comment on a été conduit à l'expérience du peiidide explorateur .
Le naturaliste Fortis, défenseur enthousiaste des vertus hydroscopiques de Pennet et de Campetti, est le premier auteur de l'expérience du pendule explorateur^ qu'il fit peu de temps avant sa mort, arrivée en 1803. Le chichimiste bavarois Ritter avait, comme nous l'avons dit plus haut, ramené avec lui à Munich, l'hydroscope Campetti, en 1806. C'est à propos des expériences qu'il fit sur cet hydroscope. que Ritter répéta, devant Schelling et François Baader, l'expérience de Fortis, relative au pendule explorateur. Un recueil allemand, la Feuille du matin^ nous donne, en ces termes, la description de cette expérience, et de celle que Ritter ajouta au premier fait observé par Fortis.
« On prend un cube de pyrite, ou de soufre natif, ou d'un métal quelconque. La grandeur et la forme de ces corps sont indifférentes (on peut, par exemple, employer un anneau d'or). On attache ce corps à un morceau de fil d'une demiaune de longueur; on tient celui-ci serré entre deux doigts, et suspendu perpendiculairement, en empêchant tout mouvement mécanique ; le mieux est de mouiller un peu le fil.
« Dans cet état, on place le pendule au-dessus ou assez près d'un vase rempli d'eau, ou au-dessus d'un métal quelconque ; on choisit, par exemple, une pièce de
monnaie, une plaque de zinc ou de cuivre ; le pendule prend insensiblement des oscillations elliptiques qui se forment en cercle, et deviennent de plus en plus régulières.
« Sur le pôle nord de l'aimant, le mouvement se fait de gauche à droite; sur le pôle sud, lise fait de droite à gauche. « Suf le cuivre ou l'argent, comme sur le pôle sud. « Sur le zinc et sur l'eau, comme sur le pôle nord.
« Il faut avoir soin de procéder toujours de la même manière, c'est-à-dire d'approcher toujours le pendule de l'objet, soit de haut en bas, soit de côté; car, en changeant de manière, on change aussi le résultat : le mouvement qui s'était fait de gauche à droite, se fait de droite à gauche, et vice versa.
« Il n'est pas indifférent non plus que l'opération se fasse de la main droite ou de la main gauche ; car chez quelques individus il y a une telle différence entre le côté droit et le côté gauche, qu'elle forme la diversité la plus prononcée du pôle.
« Toute supposition d'erreur dans ces épreuves est facile à détruire ; par cela seul que le pendule s'ébranle sans aucun mouvement mécanique, la régularité des mouvements finira par vous en convaincre entièrement. Vous pouvez varier les expériences à l'infini, vous pouvez même donner au pendule une impulsion mécanique opposée à son mouvement ; il ne manquera pas de reprendre sa première direction lorsque la force mécanique aura cessé d'agir.
« Si l'on tient le pendule sur une orange, une pomme, etc., du côté de la queue, le mouvement se fait comme sur le pôle sud de l'aimant ; si l'on tourne le fruit du côté opposé, le mouvement change aussi ; la même diff"érence de polarité se montre aux deux bouts d'un œuf frais.
« Elle se montre d'une manière encore plus frappante dans les différentes parties du corps humain.
« Sur la tête, le pendule suit le même mouvement que sur le zinc ;
« Sur la plante des pieds, le même que sur le cuivre ;
« Sur le front et sur les yeux, pôle nord;
« Sur le nez, pôle sud ;
« Sur la bouche, pôle sud ;
« Sur le menton, comme sur le front.
« On peut faire des expériences analogues sur toutes les parties du corps. Les surfaces intérieure et extérieure de la main agissent en sens inverse. Le pendule se met en mouvement sur chaque pointe du doigt, et même sur le quatrième ou l'annulaire, mais dans une direction opposée à celle des autres doigts. Ce doigt a aussi la faculté d'arrêter le mouvement du pendule ou de lui donner une autre direction, si on le pose seul sur le bord de la table sur laquelle on fait les expériences.
« L'abbé Amoretti avait déjà fait des épreuves du même genre sur le petit doigt ou doigt auriculaire.
« L'opinion de M. Ritter est que la baguette divinatoire n'est autre chose qu'un double pendule, qui, pour être mis en mouvement, n'a besoin que d'une force supérieure à celle qui produit les eff"ets qui viennent d'être décrits '. »
1. Cité par M. Chevreul, De la baguette divinatoire, p. 140-142.
LA BAGUETTE DIVINATOIRE
L'explication de cette direction constante prise par le pendule ou le corps pesant suspendu à un fil flexible, était fort embarrassante. On était presque forcément amené par l'observation de ce fait, à penser que le mouvement imprimé au corps suspendu en équilibre était dû à quelque émanation physique de la personne qui tenait le fil. C'est, en effet, une conclusion de ce genre que tirait le chimiste Ritter ; ce savant expliquait le mouvement de la baguette des hydroscopes par quelque influx intérieur émané d'eux-mêmes.
Un professeur de la Faculté de médecine de Strasbourg, Antoine Gerboin, qui fut conduit à répéter ou plutôt à exécuter, de son côté, la même expérience, n'en tira pas une conclusion différente. L'origine de ses recherches remonte à l'année 1798. Dans l'ouvrage qu'il publia en 1808, Recherches expérimentales sur un nouveau mode cl action électrique \ Gerboin nous apprend comment il fut conduit à s'occuper de ces expériences.
Il était alors professeur à la faculté de Strasbourg. Pendant une soirée d'hiver, il se trouvait, en compagnie d'un employé de l'administration supérieure, nommé Desgranges, chez un de ses amis, M. Ulliac, capitaine d'infanterie. Ce dernier, qui tenait par hasard à la main une sphère de bois creuse, suspendue à un fil, lia le fil qui soutenait la sphère autour du doigt de son jeune enfant, et lui commanda de tenir son bras tendu, pour que le pendule acquît une situation fixe. L'enfant obéit, mais on crut s'apercevoir que la sphère, après quelques oscillations irrégulières, avait pris un mouvement auquel elle revenait constamment quand on essayait de l'en écarter. Gerboin, ayant observé ce phénomène avec attention, en fut très frappé. On constata, en effet, que l'enfant n'était pas seul doué de la faculté de faire mouvoir le pendule ; M. et Ulliac, Desgranges et Gerboin se reconnurent la môme faculté. C'est à la suite de cette observation que le professeur de Strasbourg fit ses expériences, et publia un ouvrage pour rapporter à une cause organique les phénomènes de l'oscillation du pendule.
Dans les expériences très nombreuses dont il rend compte, Gerboin s'était servi d'un pendule composé d'un fil de chanvre, conducteur de l'électricité, et d'un corps pesant sphérique ou cylindrique, sans angles ni pointes.
Gerboin suppose qu'il existe dans l'homme, à des degrés différents, une force particulière qui résulte de l'union de l'électricité et d'une faculté de /'or$/'««?5rt//o/?. Il appelle, pour cette raison, cette force, organo-électrique. En variant de quatre manières, cette force organo-électrique présente quatre formes distinctes, dont chacune constitue l'état habituel d'un certain nombre d'individus. Voici les quatre qualités de cette force organo-élec-