Mémoire physique et médicinal, t. I, p
LA BAGUETTE DIVINATOIRE
depuis l'arrivée de Bleton à Paris. Elles ont été faites en présence de douze cents personnes, dans le nombre desquelles on peut citer trois cents de connues pour être capables de bien voir, médecins, physiciens, chimistes, gens de lettres, artistes et amateurs distingués, et surtout éclairés. Le jardin du Luxembourg a servi aux premières expériences, et elles n'ont pas laissé le moindre doute dans l'esprit des témoins... Rien de plus frappant que celles qui ont été faites le jeudi 9, au Château-d'Eau et sur une partie de l'aqueduc d'Arcueil, sous les yeux de M. Guillaumot, intendant général des bâtiments du roi, accompagné des inspecteurs, du plombier de la ville, des fontainiers; M. Guillaumot a vérifié, les plans à la main, les largeurs, les angles, les sinuosités, enfin les points, nous dirons presque mathématiques, désignés par Bleton... Sorti du Château-d'Eau, Bleton a suivi dans la campagne l'aqueduc d'Arcueil avec une précision telle, que, pour nous servir d'une expression de M. Guillaumot, si ce plan venait à se perdre, on le referait sur les traces de Bleton... Le prévôt des marchands, voulant avoir une opinion certaine sur un objet de cette importance, a consenti, accompagne du corps municipal, à répéter, le samedi 11, les expériences du jeudi 9, sur la conduite d'Arcueil, où. la régularité des plans et le local permettaient de vérifier surle-champ les indications du sourcier. On a eu l'attention de l'éloigner des endroits qu'il avait dû parcourir le premier jour. Ici les expériences ont été telles, qu'à l'exception de deux seuls témoins, qui avaient publiquement avancé qu'ils ne croiraient pas même en voyant, qu'à cette exception près, sur cinq cents spectateurs, il n'en est pas un qui n'ait été convaincu de la faculté dont est doué Bleton de suivre les eaux souterraines avec la plus rigoureuse précision. Les yeux bandés, la baguette posée sur les doigts, il n'a pas quitté l'embranchement de l'aqueduc. )>
Le même journal, dans son numéro du 21 mai, rendait encore compte d'épreuves faites les jours suivants, tant aux environs de Paris, à Passy et à Auteuil, que dans les rues, dans les jardins publics et particuliers de la capitale, notamment au Palais-Bourbon, à l'hôtel du Contrôle général, à l'hôtel de la Police, au jardin du Roi, aux jardins des Tuileries et du Collège de pharmacie. Des ministres, des ambassadeurs, des intendants, des magistrats, des membres de tous les ordres du clergé, de tous les corps savants, un grand nombre d'artistes, assistaient aux expériences, que le journaliste résumait ainsi :
« Il est constant que ce sourcier fameux a suivi jusqu'à présent à notre connaissance, plus de quinze mille toises de conduites, sans avoir jamais commis une seule erreur et sans avoir trouvé, dans le nombre de plus de six mille personnes, un seul témoin compétent qui ait pu faire une objection fondée. Il a été soumis à-toutes les épreuves les plus rigoureuses qu'ait pu suggérer l'incrédulité, même l'esprit de parti, et il n'en est résulté que plus de lumières, plus de convictions et plus d'étonnement. )>
Arrivons à un document plus authentique, à une pièce qui pourrait passer
pour officielle, d'après les noms des savants présents aux expériences qui eurent lieu dans la maison du chimiste Macquer.
Observatioyis faites sur la vertu de Bleton, de sentir l'impression des eaux souterraines coulantes, par MM. Poissonnier, Tliouvenel, d'Arcet, Cadet l'académicien, Mitouart, Guillotin, Macquer.
« Le samedi 25 mai 1782, à dix heures et demie du matin, le baromètre à 28 p. 2 hgnes, le thermomètre à 12 degrés, le temps étant assez calme et assez beau, nous, ci-dessous dénommés, nous sommes transportés avec Bleton dans une maison et jardin, rue du faubourg Saint-Denis, appartenant à M. Macquer, l'un de nous, et occupée par lui.
« Avant de faire entrer Bleton dans la maison, on lui a bandé très exactement les yeux ; pour être sûr que ses yeux étaient bien fermés, on lui a mis un bandeau noir très fort et doublé en quatre. Par-dessus ce bandeau, on en a appliqué un second de toile blanche, plié en cinq ou six doubles, et on a tamponné avec du coton cardé les espaces qui se trouvaient aux deux côtés du nez. On lui a fait traverser un jardin mitoyen avec celui de M. Macquer.
« Arrivé dans ce dernier, Bleton a indiqué plusieurs endroits où il disait être affecté par l'eau souterraine, sur lesquels il a eu des tremblements, etc., qu'on a marqués.
« On lui a fait faire ainsi le tour du jardin, et M. d'Arcet, qui le conduisait, l'a fait passer le long d'une allée sous laquelle est un tuyau de plomb, de deux pouces de diamètre, lequel prenait l'eau d'un réservoir de plomb, et la conduisait à un jet d'eau dans un bassin, duquel on avait 6té l'ajutage, afin que l'eau ne s'écoulât que par un bouillon assez gros, sans jaillissement ni bruit.
« Bleton a parcouru deux fois cette allée sans indiquer quil y eût sous lui une eau souterraine coulante.
« Tliouvenel, qui était présent, a dit que, comme le tuyau n'avait que deux pouces de diamètre, il pensait que Bleton, dans ses deux promenades, n'avait pas exactement passé sur le tuyau.
« Sans lui débander les yeux, on lui a donné sa baguette et on l'a conduit successivement sur les endroits qu'il avait fait marquer ; la baguette a tourné sur le plus grand nombre, mais elle est restée tranquille sur quelques-uns.
« M. d'Arcet l'a reconduit dans l'allée du tuyau; cette fois la baguette a tourné presque tout le long de l'allée, et d'une manière plus marquée dans le voisinage du bassin, à l'extrémité du tuj'au.
« Cela est arrivé dix ou douze fois, toujours avec le même effet.
« On lui a fait faire aussi au moins dix à douze fois le tour du bassin, et à chaque tour il n'a pas manqué d'indiquer, par son tremblement et par la rotation de la baguette, l'endroit de l'entrée du tuyau dans le bassin et celui où" était un autre bout du tuyau de décharge du trop-plein, et dans lequel l'eau coulait continuellement, à cause de l'eau qui fournissait continueUement le tuyau.
« Dans un grand nombre de tours que Bleton a fait dans le jardin avec la
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baguette, toujours les yeux bandés, la baguette a tourné sur le plus grand nombre des endroits qu'il avait marqués; mais pourtant pas sur tous.
« Il est à observer que pendant plusieurs de ces promenades, M. Thouvenel était absent et se tenait dans un jardin voisin.
« Les expériences rapportées ci-dessus ont duré plus de deux heures; elles ont été faites à deux reprises, entre lesquelles on a laissé reposer Bleton, sans lui débander les yeux, pendant une demi-heure, dans un jardin séparé, et accompagné de MM. d'Arcet et Guillotin.
« Fait à Paris, ce 25 mai 1782, dans la maison de M. Macquer, et immédiatement après les expériences; ont signé Poissonnier, d'Arcet, Mitouart, Cadet, Guillotin, Thouvenel et Macquer. »
Ces expériences n'étaient pas, on le voit, bien favorables aux facultés hydroscopiques de Bleton, qui avait marché, à plusieurs reprises, sur un tuyau de deux pouces de diamètre servant de canal conducteur pour l'eau d'un bassin, sans reconnaître la présence de l'eau.
D'autres essais furent faits dans l'église et dans le jardin de Sainte- Geneviève. Voici un extrait du rapport qui fut publié à ce sujet, le 16 juin 1782, dsius \e Journal de Paris.
« Sur seize points indiqués d'écoulements non connus, Bleton en a retrouvé huit... Un autre point a été reconnu trois fois et manqué trois fois.
« Sur sept canaux connus et indiqués par Bleton, il en a retrouvé un, savoir : BC une fois sur quatre; DE, une fois sur quatre. Il l'a suivi en remontant et non en descendant. FG, alternativement ouvert et fermé, a été indiqué deux fois sur trois... Il a bien senti le canal FG, depuis le point 34 jusqu'au bassin, et une partie du canal KD, jusqu'à la pompe... Il a manqué ce même canal sur la terrasse à côté de la pompe... Le canal de la Colonnade ne lui a fait que de très légères impressions et de temps en temps... Il a passé sur le trop-plein sans s'en apercevoir... Dans une seconde séance, il n'a rencontré que deux fois les canaux, quoiqu'il ait passé sur chacun au moins trois fois les yeux bandés.
« ... Il a passé les yeux ouverts sur et le long des canaux sans les discerner.
« Comme on ne pouvait rien conclure de positif, que le sieur Bleton s'était trompé beaucoup, qu'il avait rencontré quelquefois dans la recherche des eaux, il fallait l'éprouver dans un endroit où l'on fût sûr qu'il n'y avait ni courants, ni canaux, ni sources.
« Cet endroit fut la nouvelle église de Sainte-Geneviève, où l'on fit entrer Bleton en fiacre, les yeux et les portières fermés.
<( Dans cette nouvelle église, continue le rapport, Bleton a trouvé des canaux, des sources, de l'eau de tous côtés... Cependant il est très certain qu'il n'y avait point d'eau à plus de cent pieds de profondeur, cet espace étant occupé par la maçonnerie des fondations des voûtes, des canaux de la basse égUse. Il a répété sur un massif très considérable, qui sert de noyau à l'escalier de la basse église, des expériences ; elle lui ont toutes réussi comme sur le plus fort canal »
1. Voy. les procès-verbaux de diverses expériences qui vieunent d'être l'apportées dans le
Ainsi le sourcier avait indiqué la présence de l'eau en parcourant l'église de Sainte-Geneviève ; dans un terrain oij il n'existait pas d'eau à plus de cent pieds de profondeur, sa baguette avait tourné sur un massif de pierres « comme sur le plus fort canal » .
En résumé, de quelque excuse que l'on ait voulu colorer la défaite de Bleton, elle était irrécusable pour des esprits non prévenus, et c'est dans ce sens que la question parut jugée par un public impartial.
Après avoir continué jusque vers le milieu de l'année 1782 ces expériences, purement probatoires, dans les principaux jardins de Paris et dans la banlieue, Bleton commença à se livrer à d'autres opérations plus utiles au point de vue des besoins économiques.
A Versailles, où il fut appelé par l'ordre et pour le service de la reine, il marqua, dans l'espace de deux lieues, aux environs de Trianon, un grand nombre d'endroits ; et dans presque tous ceux qui furent fouillés on trouva, dit-on, des écoulements d'eau. Il se trompa pourtant plus d'une fois, et le résultat suivant en est une preuve suffisante. Voici ce qui estrapporté dans un procès-verbal des séances qui eurent lieu le 13 et le 15 juin à Trianon, par ordre de la reine, sous la direction de M. Mique, intendant et contrôleur général des bâtiments de la reine, en présence de MM. Guillaumont, intendant général des bâtiments du roi ; de Châteaufort ; du chevalier de Morange ; Richard, jardinier du Petit-Trianon (père du botaniste de ce nom); Henri, dessinateur; Loiseleur et Anseau, fontainiers :
<( Bleton indiqua, chemin faisant, et suivit d'un bout à l'autre, quatre traces, qu'il désigna pour être des écoulements d'eau faibles, et qui, connus des assistants et vérifiés par eux, se sont trouvés n'être que des courants d'air humide, savoir : une grotte souterraine au milieu du jardin de Trianon, une grotte à sec devant une des faces du château, un canal de décharge, à sec, allant de la rivière à un grand fossé ; enfin, une voûte souterraine dans le potager. »
Il est juste d'ajouter, pour rétablir la balance, qu'au château de la Bauve, appartenant à la duchesse de Narbonne, on découvrit une source que Bleton avait indiquée, en présence de Mesdames de France et de toute la cour, que ces divertissements amusaient baucoup.
A la suite de ces expériences faites à Trianon devant la reine et qui le mirent à la mode, le sourcier du Dauphiné fut demandé partout. Il alla opérer dans les provinces qu'il n'avait pas encore visitées avant son arrivée à Paris. Parmi les résultats heureux des fouilles entreprises sur ses indica-
Journal de physique, année 1782. Guyton de Morveau a donné, dans le Journal de Nancy, de cuiieux détails sur Bleton.
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lions et dont les procès-verbaux ont été dressés, on compte : trois sources trouvées dans la terre du marquis de Torcy, dans le bas Poitou; deux sources dans la terre de M. d'Arvelay, près Lagny ; une dans le parc de la Ferté-Vidame, appartenant à M. de la Borde ; trois dans la terre de Basvilic pour le président de Lamoignon; une dans une terre voisine, pour le duc d'Uzès; une à Tlmn, pour le comte d'Adhémar ; deux à Annisy, pour l'évêque de Laon; deux à Saint-Gobain ; une autre au château de Thury en Valais. Bleton obtint des succès du même genre à la Chapelle-Serva, près Chantilly, et à la Selle, près de Versailles. Seulement, le sourcier se trompait presque toujours sur la profondeur et le volume des sources.
Après avoir constaté ses succès, notons les erreurs de notre hydroscope, A Carlepont, près de Noyon ; à la terre de Moronvilliers, en Champagne ; à celle de Franqueville, en Normandie ; à celle de Morfontaine, dans le Soissonnais, et dans quelques autres lieux, des fouilles entreprises sur ses indications formelles et poussées plus bas que la profondeur même qu'il avait indiquée, demeurèrent infructueuses.
Nous n'avons pas besoin de dire que, dans toutes ces explorations, Bleton supprimait avec raison l'accessoire du bandeau et celui des convulsions ou des agitations éprouvées sous l'impression des effluves aqueux. Il procédait comme un sourcier ordinaire, la baguette en main, mais les yeux bien ouverts, et étudiant tout à son aise les dispositions des terrains et des lieux environnants. Comme les chercheurs de sources qui parcourent encore nos campagnes, il rencontrait souvent juste et se trompait tout aussi souvent.
En 1783, Thouvenelfut chargé par Louis XVI de faire l'examen chimique des eaux minérales et médicinales du royaume. Fidèle, en dépit de la critique, à son système favori et à son patient, il emmena avec lui Bleton,' pour l'aider dans ses recherches; et il assure que le sourcier lui fut d'un grand secours pour trouver la direction des sources et remonter jusqu'à leur point d'émergence. Nous laissons au docteur une conviction qui lui était chère, mais il nous semble qu'il n'était pas besoin pour cela du secours de la baguette.
Comme Thouvenel et Bleton avaient trouvé quelques mines de houille dans leurs explorations, Bleton, à son retour à Paris, fut employé par l'administration des mines, à rechercher la présence des gisements de houille dans les environs de Paris. Ces témoignages de sympathie de la part de l'administration des mines, montrent que Bleton avait su s'attirer quelque estime, et qu'on ne le confondait pas avec la tourbe ordinaire des tourneurs de baguette.
Ce qui parle encore en sa faveur, c'est qu'il donna un démenti. au pro-
verbe qui veut que nul ne soit prophète en son pays. Il conserva, en effet, tout son crédit dans le Dauphiné, de l'aveu même de ses concurrents :
« La patrie de Bleton, disait un vénérable prieur, doué lui-même de la faculté hydroscopique, lui accorde une grande considération, tandis qu'elle ne parle qu'avec mépris de Jacques Aymar et de Parangue. Né sans fortune, Bleton tire parti du don qu'il a reçu de la nature et n'est rien moins que charlatan... Voici le plus riche domaine du pays; c'était, il y a peu d'années, un sol aride qui ne produisait absolument rien. Les sources, le ruisseau que vous voyez, sont des bienfaits de notre compatriote ; ils ont métamorphosé un infortuné en riche propriétaire ' ! »
Il reste, en effet, encore aujourd'hui dans le Dauphiné tant de témoignages de l'habileté de Bleton, qu'on ne saurait lui refuser historiquement la qualité d'hydroscope.
Bien que Parangue n'appartienne pas à la famille des tourneurs de baguette, nous en dirons quelques mots, puisque son nom s'est rencontré plus haut dans nos récits.
Jean-Jacques Parangue était né, vers 1760, près de Marseille, dans le village de Séon ou Ensen en provençal. On le voit, dès son enfance, doué de la faculté de découvrir les sources. Il ne se sert point de baguette, et n'est averti par aucune impression intérieure : il n'a d'autres moyens que ses yeux; mais quels yeux ! « il y a environ quatre ans, nous dit son panégyriste, l'abbé Sauri, qu'étant assis auprès du feu, il s'écria: Je suis perdit ^ je vais me noyer ; et il quitta sa place pour se soustraire à un danger qui n'existait pas, » Il croyait apercevoir de l'eau, et personne n'en voyait.
Plus tard, l'enfant, gardant ses troupeaux, fut souvent saisi des mêmes frayeurs au milieu des champs. Tantôt il se détournait d'un chemin parfaitement sec, disant aux autres bergers que c'était pour n'être point mouillé , tantôt il faisait inopinément des sauts ou des enjambées, assurant qu'il venait de franchir un ruisseau. Ses camarades se moquaient de lui ; pourtant, ajoute la légende du pays, quand on faisait des fouilles dans les endroits où il avait évité de passer, on y trouvait de l'eau.
Conduit à Montélimart, pour explorer les campagnes d'alentour, Parangue y découvrit des eaux souterraines, et les suivit jusqu'aux lieux où elles sortaient de terre. Il en indiqua d'autres sans issue apparente, et que l'on trouva, dit encore la même légende, en creusant aux endroits qu'il avait marqués. Ces épreuves se seraient faites en présence de savants et de médecins, qu'elles auraient transportés d'admiration.
1. Lettre de M. J. M. C. à M. de Salgues, rédacteur du Journal des Spectacles, sur la baguette divinatoire.
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Parangue voyait l'eau à travers la terre, les schero et la maçonnerie, mais il ne la voyait pas à travers le bois, le cristal ni le verre. Chose étonnante ! quand il se trouvait sur une source, il apercevait l'eau, et rien sur la terre qui la recouvrait. Mais voici une particularité plus surprenante.
Pour faire ses observations, Parangue, selon l'abbé Sauri, était obligé de fixer les yeux sur la terre et d'enfoncer son chapeau ! La première de ces conditions nous paraît aussi simple que naturelle, mais nous nous expliquons moins aisément la seconde, le chapitre du chapeau. Heureusement, un autre ecclésiastique vient ici à notre secours. L'abbé de la Roquette contredit l'abbé Sauri sur les deux points qui précèdent. Selon lui, le jeune hydroscope n'avait nul besoin, pour procéder à ses opérations, « d'avoir le chapeau rabattu sur le front, ni les yeux fixés en terre ». Nous voilà délivrés de la difficulté du chapeau, mais toujours bien embarrassés de savoir comment il se servait de ses yeux pour découvrir des sources.
De même que Bleton, Parangue se trompait très souvent sur le volume et la profondeur des eaux. C'est ce qui résulte des affirmations des deux abbés.
L'abbé Sauri n'avait jamais vu Parangue, ce qui ne l'empêche pas de nous en donner une description très minutieuse, au point de vue hydroscopique. « Il a, dit-il, les yeux faits comme les autres hommes ; l'iris en est seulement verdâtre et de la couleur de l'eau ; mais son frère a les yeux de même, sans avoir le même talent. » La conclusion naturelle serait donc que cette petite différence entre les yeux de Parangue et ceux du commun des hommes ne peut servir à expliquer sa faculté hydroscopique. Notre abbé s'efforce d'établir, tout au contraire, que Parangue ne doit qu'à la constitution particulière de ses yeux sa subtile et merveilleuse vue. Enfin Parangue, selon l'abbé Sauri, voit la terre comme les simples mortels quand il n'y a que la terre ; mais, dès qu'il existe de l'eau par-dessous, elle devient pour lui transparente connue un cristal. Mais notre auteur est bien malheureux dans l'exemple qu'il prend ici : il oublie que son sourcier ne voit les eaux souterraines ni à travers le cristal, ni à travers le verre. Il est impossible de trouver un panégyriste plus inconséquent.
A l'époque delà Révolution, la reconnaissance que lui inspirait le souvenir des missions scientifilques dont le gouvernement de Louis XVI l'avait chargé, porta le docteur Thouvenel à émigrer. Nous le trouvons en Italie, en 1790, en coinpagnie d'un autre hydroscope, nommé Pennet, Dauphinois, comme Bleton et presque aussi bien doué. Heureux d'avoir rencontré un second exemplaire du patient qui avait tant souffert pour sa gloire, Thouvenel le promène de ville en ville, pour propager son système, et le soumet, comme son précédent compagnon, à toutes sortes d'expériences, auxquelles
assistèrent, dans diverses villes de l'Italie, les savants les plus distingués, les Spallanzani, les Amoretti, les Fortis, etc.
Pennet eut en Italie des fortunes très diverses. Après avoir étonné Spallanzani, dans ses premières expériences, il ne tarda pas à être jugé plus sérieusement par ce grand physiologiste. Ce retour de Spallanzani sur sa première impression lui attira les colères et les foudres des partisans de l'hydroscope. Les détails de cette discussion, qui a perdu aujourd'hui une partie de son intérêt, nous ont été conservés par Fortis, dans une lettre de Spallanzani, imprimée dans son ouvrage sur ïOryctographie de r Italie Pennet, avec sa baguette, avait retrouvé trois tas d'écus enfouis dans le jardin de Fortis à Ghiazza, et reconnu une mine de soufre, de l'argent, des casseroles enterrées et un aqueduc souterrain. Mais il avait échoué pour des dépôts de fer et de cuivre que l'on avait enfouis.
C'est à Pavie, devant Spallanzani, et le P. Bartetli, professeur de physique de celle ville, que Pennet avait obtenu cet heureux résultat, qui avait bien disposé Spallanzani en sa faveur. Mais peu après, comme nous l'avons dit, ce dernier se prononça nettement contre la réalité des facultés hydroscopiques de Pennet. Fortis, en publiant dans son ouvrage la lettre de Spallanzani qui contient ce jugement, l'accompagna d'une note ainsi conçue:
« On n'aurait jamais prévu que Spallanzani eût pu se refuser à entreprendre ces mêmes nouvelles expériences dont il paraissait désirer de diriger les appareils, et (|u'il répondit par une diatribe atroce aux procédés, toujours honnêtes, du docteur Thouvenel. Celte diatribe a fait le plus grand tort, dans l'esprit des hommes probes et sensés, au célèbre professeur de Pavie, et n'a rien prouvé contre le savant français. »
Mais l'échec éclatant éprouvé par le rabdomante Pennet, dans des expériences faites à Padoue, devant une commission de savants, parfaitement disposés à rechercher la vérité, vint justifier pleinement la seconde opinion de Spallanzani. Les épreuves durèrent trois jours. Le premier jour, Pennet se promena pendant deux heures dans un jardin qui renfermait des dépôts métalliques, sans pouvoir jamais rien indiquer. On avait enfoui quatre masses métalliques et mille livres de houille : Pennet ne put trouver les métaux et n'indiqua la houille qu'avec beaucoup de peine. On recommença le lendemain, et l'insuccès fut tout aussi complet. Enfin, le troisième jour, on avait entassé trois dépôts métalliques : il ne trouva pas le premier, qui était un amas de plomb, et ne tomba pas exa,ctement sur le second, mais il trouva le troisième.
1. Mémoires pour servir ù l'histoire naturelle et principalement à l'orijctographie de l'Ilalie, par Albert Fortis; 1802, I, p. 198 et suiv.
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<( On fit une troisième tentative, nous dit Fortis, malgré l'état de l'atmosphère, qui s'opiniàtrait à être orageux, quoique un peu moins que les jours précédents, dans le jardin du noble Vénitien Battagia, où s'étaient réunis un grand nombre de curieux. On y avait préparé trois dépôts, dont les masses étaient considérables... Pennet manqua absolument le premier, qui était de plomb ; il indiqua le second sur un espace égal à trois diamètres du dépôt lui-même, c'est-à-dire sur une ligne d'environ trois pieds, en disant : Je sens de ce point à cet autre. Il marqua le troisième avec une précision centrale et devenue juste. Le terrain, labouré et ratissé, sur lequel le sourcier devait faire son épreuve, avait huit cent quarante pieds carrés de superficie. Vous jugerez, mon savant ami, si cette réussite peut mériter la qualification d'heureuse ou de malheureuse. »
Le savant ami, c'est-à-dire Spallanzani, décida que l'épreuve de ces trois jours d'expérience était malheureuse pour le rabdomante.
Là ne se bornèrent pas, en Italie, les expériences sur les facultés hydroscopiques des sourciers, dont le nombre s'accrut bientôt dans une singulière proportion.
Dans les Mémoires de Fortis, cités plus haut, on trouve parmi les correspondances relatives à ce sujet, une lettre écrite de Pomaro, le 28 septembre 1800, par Charles Amoretti, qui nous fait connaître comme hydroscope un de ses parents, septuagénaire, Amoretti, son neveu Jérôme Amoretti, la dame Gandolf, la famille Belloni, enfin un enfant du peuple, nommé Anfossi, âgé de dix ans, que Charles Amoretti prit pour domestique, et qu'il soumit, dans ses voyages, à un grand nombre d'épreuves. Amoretti dit, dans celte lettre, que l'eau, le charbon et la houille affectent le jeune Vincent Anfossi d'une sensation de chaleur à la plante des pieds, tandis que les pyrites, le sel, lui font éprouver une sensation de froid.
Ajoutons, pour terminer la liste des hydroscopes en Italie, qu'un jeune homme, nommé Campetti, qui habitait sur les bords du lac de Garde, aux confins de l'Italie et du Tyrol, se reconnut la faculté de découvrir les sources au moyen de la baguette, après avoir vu Pennet s'en servir, lorsqu'il passa dans son canton en compagnie de Thouvenel. Le chimiste Ritter emmena Campetti à Munich, en 1806, pour le soumettre à ses observations, et il devint aussi un sujet d'étude pour Schelling et François Baader.
La curiosité et l'intérêt que tous ces hydroscopes excitèrent parmi les savants de l'Italie, le désir qu'éprouvaient les physiologistes et les physiciens de s'assurer de la réalité des phénomènes annoncés par ces individus, et l'on peut même dire les dispositions favorables dans lesquelles se trouvaient les savants italiens pour les accueillir et les étudier, s'expliquent facilement quand on sait qu'à cette même époque les découvertes de Galvani remuaient
toute la physiologie. Galvani, par ses immortelles expériences, avait rendu presque probable l'existence, clans les corps vivants, d'un courant électrique se manifestant par des effets physiologiques jusque-là inconnus. Ces circonstances concouraient donc à disposer les esprits à accepter, ou du moins à soumettre sérieusement à l'observation les phénomènes offerts par les hydroscopes. Mais, sur une pareille matière, il était bien difficile alors de se former une opinion rigoureuse. Les savants ne purent réussir à se mettre d'accord sur la valeur des expériences, même pour celles qui réussissaient le mieux. Il y eut des affirmations enthousiastes et des négations obstinées, des retours soudains, des démentis audacieux ; et puis, une épaisse mêlée , de procès-verbaux, de rapports, d'articles de journaux, de panégyriques et de diatribes, enfin tout ce que l'on avait vu en France au sujet de Bleton.
L'histoire de la baguette divinatoire au dix-huitième siècle, finit au milieu de cette controverse, que nous nous contentons d'indiquer, et que nous ne pourrions décrire qu'en répétant ce que nous avons déjà raconté ailleurs avec tous les détails nécessaires.
Celte lutte s'est bien terminée, du reste, puisqu'il en est sorti un bon essai critique, publié sous le titre de Rahdomancie^ par Charles Amoretti.
Manière de faire usage de la baguette divinatoire. — Théories et explications de ses mouvements. — Opinions théologiques. — Théorie des cartésiens.
Au dix-neuvième siècle la baguette divinatoire occupe médiocrement le public, mais, en revanche, les savants qui en font l'objet de leurs études, sont assez heureux pour dissiper le surnaturel que les siècles précédents avaient rattaché à ce phénomène, et pour en donner une explication satisfaisante.
Avant d'aborder les théories que l'on a successivement proposées pour se rendre compte du mouvement de la baguette, et afin d'arriver ainsi, historiquement, àTexplication rationnelle qui a été trouvée de nos jours, il importe de faire connaître les divers préceptes que les adeptes de la baguette ont établis pour rendre possible l'exercice de ses vertus. Ces préceptes, que nous allons successivement indiquer, se rapportent à la matière de la baguette^ à sa préparation, à la manière de la tenir, à la direction de ses mouvements.
Matière de la baguette. — C'était anciennement, une grande question à décider de quelle espèce de bois la baguette divinatoire devait être composée. On préférait, en général, le coudrier, et, à son défaut, le saule, l'aune ou le frêne. Quelques érudits tenaient pour l'amandier, à cause du bcàton de Moïse, qui avait fleuri sous la tente. Tous ces bois, légers et d'un tissu très perméable, continuèrent d'être recommandés, tant qu'on s'imagina que leur mouvement sur les sources était produit par les vapeurs aqueuses dont ils s'imprégnaient. A l'époque où l'on expliquait le mouvement de la baguette par sa sympathie ou attraction pour les divers métaux, pour l'eau et les fossiles minéraux, c'est-à-dire au moyen âge, on exigea, pour chaque baguette, une matière spéciale, selon la nature de l'objet qu'elle devait faire découvrir. Mais depuis cet avocat de Rouen, Le Royer, auteur du Traité du bâton universel, pour qui tout était baguette divinatoire, même un tronc de chou ; après Aymar et les tourneurs du Dauphiné, qui se servaient d'une
baguette quelconque, de bois, de métal ou d'autre chose; enfin après Bleton, qui se passait même de toute espèce de baguette, celte question de matière fut tranchée, ou pour mieux dire emportée, et avec elle tous les systèmes théoriques et explicatifs qui s'y rattachaient.
Préparation de la baguette. — Suivant Agricola, les mineurs allemands ne se servaient jamais de la baguette qu'ils ne l'eussentenchantée [virgaincantata) par des vers qu'ils récitaient et par quelques cérémonies cabalistiques. Quelquefois la cérémonie affectait une forme religieuse : on récitait une petite oraison dévote, pour la bénédiction de la baguette. En outre, la baguette elle-même devait présenter certains caractères exigés, et avoir été coupée, d'un seul coup, à l'heure planétaire de Mercure {virga avellana débet iino ictii incidi^ die Mercurii, ortu solis). Ceux qui voulaient sept baguettes différentes, à cause des sept métaux et des sept planètes admis au moyen âge, demandaient, de plus, qu'elles fussent coupées toutes sous les divers aspects du ciel. L'abbé de Vallemont, dans sa Physique occulte, nous représente, dans sept figures gravées, les constellations ou conjonctions célestes sous les quelles il faut couper les sept baguettes. Ilinvoque à cet égard les sept préceptes donnés par « l'Allemand auteur de la Restitution de Pliiton », c'esl-à-dire par le baron de Beausoleil, et aussi par Basile Valentin.
« Comme l'observation du temps où il faut couper la baguette, nous dit l'auteur de la Pliysique occulte, se peut expliquer et soutenir par quelque endroit, je vais donner ici les sept sortes d'aspect sous lesquels Basile Valentin veut que l'on coupe, autant qu'il est possible, la baguette pour rechercher les sept métaux. Chacun y aura autant d'égard qu'il voudra. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'Allemand (le baron de Beausoleil) tenait ferme sur la nécessité d'observer certains aspects pour réussir dans la recherche des métaux. Il n'y a pas plus de superstition à couper la baguette pour les sources et les minéraux dans les mois de juillet, d'août et septembre, qu'il n'y en a à couper le bois pour bâtir en un temps plutôt qu'un autre. Ce sont des observations faites par les anciens, fondées sur de longues expériences »
Certains minéralogistes prétendaient qu'on devait couper la baguette de préférence dans les mois chauds, quand la sève est le plus abondante, en juillet, août et septembre; c'est ce que nous dit l'abbé de Vallemont dans le passage qui précède. Il fallait encore, suivant quelques autres, qu'elle fût coupée par la main de la personne même qui devait en faire usage.
Dans la préparation de la baguette rentre aussi la forme qu'on lui donnait. La plupart choisissaient une baguette fourchue, ou tout au moins formant crochet à l'une de ses extrémités ; d'autres, suivant le procédé des Allemands,
1. La Physique occulte ou Traité de la baguette divinatoire, t. I, p. 138-159.
LA BAGUETTE DIVINATOIRE
prenaient une petite baguette droite, d'un seul jet, sans nœuds, la divisaient en deux, et creusant un des bouts, taillaient l'autre en pointe, afin de pouvoir l'enchâsser dans le premier ; c'était la baguette articulée ou le fuseau magique. Mais les grands tourneurs, surtout ceux des derniers temps, s'accommodèrent d'une simple baguette, sans courbure ni crochet, un peu arquée vers le milieu, ou même toute droite.
Manière de tenir la baguette. — Il y eut, à cet égard, de grandes diversités selon les temps, les pays, les individus, mais surtout selon les formes des baguettes adoptées. Par exemple, tout le procédé commun à ceux qui se servaient de la baguette fourchue, consistait à prendre de chaque main une de ses branches, de telle sorte que le dessus des mains fût tourné vers la terre; mais ceux-ci la tenaient élevée, la pointe en haut, ceux-là, couchée, la pointe en bas, et d'autres dans une position moyenne, la pointe à l'horizon.
La baguette articulée se portait horizontalement, les deux extrémités pressées entre les index de la main.
La baguette unie, c'est-à-dire semblable à une canne ordinaire, était également tenue dans une position parallèle à l'horizon, les deux bouts entre les mains du tourneur, qui la courbait légèrement. La baguette unie se portait encore horizontalement, mais dans quatre conditions différentes : on la faisait poser par les deux bouts ou sur l'index, entre l'index et le pouce de chaque main, ou sur les index seulement, les pouces abaissés; par le milieu ou sur la paume de la main en équilibre, ou sur le dos de la main, également en équilibre.
Des tourneurs trouvèrent ou admirent d'autres variantes, que la défiance du public leur imposa. N'oublions pas ceux qui, opérant par une des manières qu'on vient de décrire, se faisaient serrer fortement les poignets ou ramener les mains derrière le dos.
Mouvement de la baguette. — Les mouvements de la baguette n'étaient guère moins variés que ses formes et que les manières de la tenir. Elle s'inclinait lorsqu'elle ne posait que sur une main par son milieu; elle tournait sur son axe quand elle était supportée par ses deux bouts sur les index. Si c'était une baguette fourchue, qui pouvait prendre, comme on vient de le voir, trois positions différentes, il y avait aussi trois cas possibles dans ses mouvements : si le tourneur la tenait la pointe en haut, elle s'incHnaitvers la terre ; lorsqu'il la tenait vers la terre, elle se redressait en haut, et s'il la tenait horizontalement, ellé tournait d'un côté ou de l'autre.
Après cet exposé delà manière de faire usage de la baguette, nous pou-
Yons aborder les théories qui ont été successivement proposées pour expliquer ses mouvements.
Lorsque, à la fin du dix-septième siècle, l'Église et la philosophie eurent à s'expliquer sur le mystère des mouvements de la baguette, elles ne trouvèrent d'autre expédient, pour s'en rendre compte, que de le rapporter à l'action du diable. En 1689, un savant oratorien, le P. Lebrun, l'éminent auteur de V Histoire des pratiques superstitieuses, {vL\,]\i?,iQ,mQVii préoccupé des effets de la baguette divinatoire, qui commençait à prendre de l'importance, grâce au nombre considérable de sourciers qui exploitaient l'ignorance et la crédulité des campagnes; Il adressa, sous forme de lettre, une sorte de demande ou de consultation philosophique à Malebranche, pour connaître son sentiment sur cette question.
Malebranche aurait admis peut-être, comme une possibilité de l'ordre naturel, que la baguette tournât sur les métaux et sur les sources ; mais quand il apprit que, dans le Dauphiné, elle tournait sur les larcins et sur les voleurs, sur les bornes et surtout sur l'absence des bornes, il se refusa à admettre la réalité de semblables phénomènes. Ne pouvant, par le secours de la seule raison, expliquer de tels effets lorsqu'ils étaient dûment attestés, il les attribua à l'intervention du démon.
« Le démon s'est coupé, écrit l'illustre auteur de la Rcctierclie de la vérité dans sa Réponse au P. Lebrun, il a découvert tous ses artifices; car il est visible qu'il a agi' par degrés, et que, non content de ce premier usage de la baguette, il est venu jusqu'au point que vous me mandez. Ainsi, puisque c'est le même auteur qui a perfectionné son ouvrage, on ne peut, on ne doit condamner une partie des usages de la baguette sans les condamner tous ; car on doit avoir une horreur générale de tout ce qui vient de celui que Dieu a frappé d'un anathème éternel. »
Deux savants prêtres, le célèbre abbé de la Trappe, François-Armand- Jean de Rancé, et l'abbé Pirot, chancelier de l'Église et de l'université de Paris, raisonnèrent et conclurent comme Malebranche. Le P. Lebrun', qui avait vu les faits sur lesquels prononçaient ces théologiens, abonda aussi dans leur sens, mais non sans quelque hésitation : il aurait voulu ne faire porter la condamnation que sur l'emploi de la baguette dans la recherche des choses morales, et réserver la question de son emploi pour la recherche des sources et des métaux.
Il est bien à regretter que, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, des hommes d'une si haute intelligence appelés à se prononcer sur le phénomène de la baguette, s'en soient surtout occupés au point de vue théologique. Ils
i. Histoire des pratiques superstitieuses, t. III, p. 172.
LA BAGUETTE DIVINATOIRE
posèrent tout d'abord la question entre Dieu et le diable. Ayant prouvé, à leur manière, que le ciel ne pouvait être pour rien dans le mouvement de la baguette,, ils l'attribuèrent à l'enfer, par une conclusion forcée, et ne s'inquiétèrent plus, dès lors, que de délivrer les personnes pieuses de ce don funeste, qui ne pouvait provenir que d'un pacte implicite avec le démon. Cette préoccupation de l'enfer et du ciel est regrettable chez ces philosophes ; car, en les détournant d'un examen approfondi du phénomène, elle nous a fait perdre l'explication naturelle qu'ils en auraient donnée, et l'on sait qu'ils argumentaient puissamment quand ils ne philosophaient pas en l'air. Écoutons Malebranche argumenter contre la réalité des effets moraux de la baguette.
« Il e&t visible que les causes matérielles n'ayant ni iTitelligence ni liberté, elles agissent toujours de la même manière, dans les mêmes dispositions de la matière qui les environne, et dans les causes purement matérielles, il n'y a point d'autres circonstances qui déterminent leurs actions que des causes matérielles; cela est certain par l'expérience et même parla raison que les corps n'ont ni intelligence ni liberté, et qu'ils ne sont mus que lorsqu'ils sont poussés, et qu'ils ne peuvent être poussés sans être choqués et pressés par ceux qui les environnent. De là il est évident :
« 1" Que l'intention que le devin a de trouver de l'argent ne peut déterminer le mouvement de la baguette vers l'argent et empêcher son mouvement vers l'eau, si elle y était véritablement déterminée par l'action d'une source; car cette intention ne change point les circonstances matérielles de la baguette et de l'eau.
« 2" Une chose dérobée demeure toujours la même que devant, et les crimes du voleur ne changeant point le corps, ou le changeant également par des remords de différents crimes (car quelque supposition que l'on fasse, que ces remords troublent l'esprit, changent le corps, il est évident que le remords d'avoir volé une poule ne peut agir dans l'esprit tout d'une manière que le remords d'avoir dérobé une canne), il est clair que la baguette ne peut se tourner vers le larcin ou le voleur de ce qu'on cherche, sans l'action d'une cause intelligente.
« 3° La convention de ceux qui prennent une pierre pour borne de leurs héritages, ou qui cessent par un accord mutuel de lui attribuer cette dénomination, n'en changeant point la nature, il est ridicule d'attribuer l'effet physique du tournoiement de la baguette à la qualité de la pierre '. »
On ne peut ni mieux penser ni mieux dire ; cette argumentation avait confondu d'avance les habiles impostures par lesquelles Aymar vint, trois ans plus tard, affronter le public et les juges de Lyon,
L'abbé de la Trappe et le chancelier Pirot partagèrent ces sentiments de Malebranche ; mais ils auraient dû s'arrêter là tous les trois, et n'ayant pas
1. Réponse de Tauteur de la Recherche de la vérité à la première lettre du P. Lebrun. {Histoire critique des pratiques supei-stitieuses, t. III, p. 142-144.)
même essayé d'expliquer le mouvement de la baguette par une cause naturelle ou de découvrir les fourberies qu'elle cachait, ils n'étaient nullement fondés à imputer ce mouvement à l'intervention du diable. Le P. Lebrun était plus logique en voulant séparer les effets moraux de la baguette de ses effets sur les objets matériels : « Quoique vous portiez le même jugement des eaux et des métaux que des bornes d'un champ et des vols, je vous prie, répondit-il à Malebranche, d'agréer que je les distingue présentement'. »
La controverse en était à ce point, lorsque parut Jacques Aymar, qui rétablit la question dans son intégrité, mit la théologie et les théologiens en déroute, et les remplaça par les savants, pour l'explication du phénomène. D'ailleurs, le dix-septième siècle expirait, et le diable devenait un argument usé. La théorie religieuse fut, dès lors, remplacée par une théorie philosophique.
Au commencement du dix-septième siècle, le cartésianisme régnait sans partage dans les écoles. On voulait trouver dans Descartes, comme on avait voulu trouver précédemment dans Aristote, l'explication de tout, même de l'impossible. Les deux médecins de Lyon, Garnier et Chauvin, à qui l'on doit le récit de l'affaire de Jacques Aymar, admettant la réalité des impressions du sourcier dauphinois, les expliquèrent, sans embarras, par les agents en vogue dans la philosophie cartésienne, c'est-à-dire par la matière subtile, les petits corps^ les esprits animaux et les tourbillons ^
Ainsi les idées des Descartes servirent, chose étonnante ! à défendre des superstitions et des chimères, et l'on vit se réaliser une prédiction bien extraordinaire de Bayle sur le sort réservé à la philosophie nouvelle :
« Qui croirait, avait dit le grand critique, que la philosophie de M. Descartes, qui avait été le fléau des superstitions, doive être le meilleur appui des astrologues et des faiseurs d'enchantements? Néanmoins, il n'est pas hors d'apparence qu'on verra cela tôt ou tard. L'homme n'est pas fait pour se pouvoir passer de ces choses; si on l'en détache par quelque côté, il a cent ressources pour y revenir... Ainsi je ne doute pas que l'on ne se serve un jour de cette philosophie pour prouver non seulement la vertu des talismans et des anneaux constellés, mais aussi toutes les opérations magiques ' . »
Bien que le génie de Descartes nous semble fort innocent de cette profanation de sa pensée, il est certain que ses atomes et ses corpuscules servi-
1. Difficulté proposée à l'auteur de la Recherche de la vérité {Histoire critique des pratiques superstitieuses, t. UI, p. 130).
2. Lettre de M. Chauvin à madame la marquise de Senozan {Histoire critique des pratiques superstitieuses, t. III, p. 1-45.)