PRÉFACE III
que nos maladies physiques, comme le rhumatisme, la goutte ou les affections de la peau, a ses poussées intermittentes. Et ces poussées^ selon le temps ou le lieu, s'appellent les divinations, les oracles, les possessions diaboliques, les épidémies convulsives, la baguette divinatoire, le magnétisme animal, les tables tournantes, les esprits frappeurs, les médiums, l'hypnotisme.
C'est le tableau de toutes ces manifestations de l'amour du merveilleux depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, que nous retraçons dans l'ouvrage auquel nous donnons le titre de Mijstères de la science, et qui n'est qu'une édition illustrée de l'ouvrage que nous avons publié précédemment, sous le titre (['Histoire du merveilleux dans les temps modernes (1).
Nous faisons suivre, ou nous accompagnons chacun de nos récits, de l'explication scientifique de tous ces prétendus prodiges. Les lumières de la physiologie et de la médecine suffisent à cette tâche. La névropathie épidémique nous rend compte d'une partie des événements extraordinaires que nousracontons; rétat^y/)/îo/f§'Z/e, récemment approfondi, dans nos hôpitaux, par une foule d'observations, chez les hystériques et les névropathes, explique tous les autres.
Ce livre pourrait donc s'appeler le surnaturel expliqué. Il est évident que, dès qu'on l'explique, le surnaturel n'existe plus.
Ne dût-elle servir qu'à nous faire comprendre quelques-uns de ces faits merveilleux, si fréquents dans l'histoire, acceptés avec beaucoup de restrictions, ou même absolument rejetés parla critique des deux derniers siècles, l'étude des mystères de la science aurait déjà son intérêt et son prix. Mais ce prix serait plus grand si une telle étude, bien suivie, amenait à conclure que la plupart des prodiges contemporains, de même que les anciens, dont ils sont la copie, se tierment entre eux par un lien naturel, et que, pouvant être rapportés à une même cause, naturelle aussi, ils s'expliquent les uns par les autres, de telle sorte, qu'un seul bien compris donne la clef de tous. Une pareille conclusion, qui évincerait nécessairement tout agent surnaturel, serait une victoire remportée par la science sur l'esprit de superstition, au grand bénéfice de la raison et de la dignité humaines.
C'est celte étude que nous entreprenons ici, au double point de vue de la critique et de l'histoire. Nous voulons essayer de prouver que les manifestations prétendues merveilleuses dont notre siècle a été et se montre encore agité, ne sont, au fond, que la suite, la continuation, nécessaire et presque inévitable, de phénomènes du même ordre qui se sont
(1) 4 vol. in-18, 3e édition, Paris, 1873-1881, chez Hachette,
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accomplis dans les siècles qui ont précédé le mive, et qui trouvent, d'ailleurs, leur explication dans la médecine et la physiologie.
Un mot sur l'esprit qui nous a dirigé dans l'exécution de nos études. Tous ceux qui ont écrit jusqu'à ce jour sur les divers genres de merveilleux, sur les possessions diaboliques, sur le magnétisme animal, les tables tournantes, etc., se sont partagés en deux camps opposés, que l'on pourrait appeler le parti des incrédules et celui des croyants : les uns niant, de parti pris, des faits qu'ils n'ont pas pris la peine d'examiner, les autres acceptant, sans examiner d'ailleurs davantage, ce qui leur vient de toutes mains en fait de prodiges et de miracles. Nous nous sommes défendu avec soin, en étudiant ces matières, de toute prévention analogue. L'esprit libre de toute impression antérieure, nous avons voulu avant tout rechercher la vérité des faits dans la comparaison des témoignages. Dans ce but, nous sommes toujours remonté aux sources originales, n'accordant qu'une confiance très limitée aux ouvrages critiques, dans un sens ou dans un autre, où ces documents primitifs sont appréciés. Continuant la même marche, nous mettons souvent les textes mômes de ces documents sous les yeux du lecteur, pour qu'il se fasse à lui-même son opinion. Ce livre est avant tout une œuvre d'histoire, et nous tenons beaucoup plus à bien raconter les événements qu'à faire briller notre sagacité personnelle dans leur appréciation. On pourra ne pas partager toutes nos vues en ce qui concerne l'explication médicale des phénomèmes mystérieux que nous passons en revue, mais la partie historique de cet ouvrage demeurera intacte, nous l'espérons du moins, car nous avons la conscience d'avoir exposé les faits avec une sincérité parfaite.
En suivant ce système, c'est-à-dire en nous préoccupant bien plus de raconter que de dogmatiser, en mettant sous les yeux du lecteur ce qu'ont pensé et écrit sur ces matières des contemporains sincères et éclairés, nous croyons avoir satisfait aux préceptes de la vraie critique philosophique. L'esprit de critique n'est pas, en effet, l'esprit de négation, mais l'esprit d'examen, et il ne peut s'exercer que sur des faits bien établis historiquement et décrits avec exactitude.
INTRODUCTION
OU COUP d'ŒIL sur l'histoire du merveilleux depuis L'ANTIQUITÉ JUSQU'AUX TEMPS MODERNES
Le merveilleux dans l'antiquité et le moyen âge.
Le merveilleux est un aliment si nécessaire à l'esprit de l'homme, que chez tous les peuples et dans tous les temps on a signalé le même besoin de croire aux choses extraordinaires, et d'admettre l'existence de faits surnaturels. L'imagination des masses n'éprouve de sympathie que pour ce qui l'étonné. L'harmonie des phénomènes du monde, l'ordre de la nature, la constante régularité avec laquelle ses lois s'exécutent, c'est-à-dire ce qu'il y a de véritablement admirable dans l'univers, ne peuvent contenter cette passion d'admirer qui dislingue le vulgaire, et qu'Horace trouvait si antiphilosophique. A^il minari^ tel était l'axiome dont le philosophe de Tibur faisait le fondement de la vraie sagesse.
Mais le poète latin, esprit fort, sceptique, indifférent et moqueur, quoique sage à sa manière, parlait de cela fort à son aise. Les nations ne sont pas composées de philosophes. Ce peuple romain lui-même, pour lequel Horace formulait sa maxime, fut, en tous les temps, amoureux des pro- I. 1
diges. En dépit de la conquête du monde, qui avait dû familiariser son esprit et ses yeux avec une variété infinie d'idées étranges et de spectacles étonnants, malgré les lumières qu'auraient pu lui communiquer tant de beaux génies nés dans son sein, il n'avait rien perdu de sa foi au merveilleux, et était demeuré le peuple le plus superstitieux de la terre.
C'est que ce besoin d'admirer qui pousse l'homme au-devant des prodiges, a son origine dans la faiblesse même et dans le cœur de l'humanité. L'homme n'ose s'appuyer sur ce qui vient de lui-même ou de ses semblables ; il se défie de sa force et de sa raison, toutes deux limitées. Pour peu qu'il souffre ou qu'il craigne — et quand n'avons-nous ni rien à souffrir ni rien à craindre ? — son premier instinct est d'invoquer le secours de quelque puissance supérieure à l'humanité.
L'intervention personnelle de la Divinité était fréquente dans les sociétés primitives. Les principales institutions et les lois religieuses ou civiles avaient été dictées aux anciens peuples par des dieux. Bien plus, ces dieux apparaissaient continuellement, pour expliquer, pour éclaircir et commenter ce que leur parole avait pu laisser d'obscur, pour donner des avis dans les circonstances difficiles, pour récompenser le zèle ou punir la faiblesse, comme s'ils se fussent réservé le gouvernement direct et la conduite de ces peuples, encore trop jeunes pour être abandonnés à leur seule raison. C'est ainsi que, dans V Iliade, les dieux mythologiques se montrent sans cesse debout à côté des héros qu'ils favorisent. La Bible nous fait voir également le Dieu des Hébreux leur apportant lui-même ses ordres et ses instructions sur des objets qui ne touchent qu'aux soins les plus vulgaires de leur existence ou de leur conservation. La Divinité exerce, au milieu de ces peuples, encore dans l'enfance, l'office d'un magistrat suprême et de plusieurs magistrats subalternes. Aussi, lorsque plus tard Dieu se retire, les abandonnant à leur raison devenue adulte et aux lois qu'il a établies ponr la guider, c'est encore à son autorité qu'ils entendent obéir plutôt qu'à leur conscience, plutôt qu'aux lois, dont les interprètes ne sont que des hommes comme eux, et, comme eux, sujets à l'erreur.
La Divinité, qui n'intervient plus alors par sa personne, intervient encore par son action, soit qu'invisible elle l'exerce immédiatement par la manifestation de faits surnaturels, soit qu'elle la communique à des délégués de son choix, qui l'exercent à sa place. C'est alors qu'apparaissent les oracles, les révélateurs, les prophètes et les fondateurs d'institutions nouvelles. Mais tous ces élus ne peuvent s'imposer aux nations et ne parviennent à subjuguer leur esprit qu'à la condition de justifier, par des preuves irrécusables, que leur mission dérive d'en haut : ils sont tenus d'accomplir des prodiges.
INTRODUCTION
Les merveilles qu'ils opèrent sous les yeux de la foule ravie, sont les livres de créance qui les font reconnaître comme les émissaires, et pour ainsi dire, comme les porte-voix de la Divinité. Avant d'accepter l'ordre nouveau que l'on prêche en son nom, le peuple exige l'apparition de quelque fait surnaturel oii soit marqué le caractère céleste. Il est rare qu'un changement profond dans la politique ou l'état d'un pays se soit opéré, môme par la main des plus grands hommes, sans ce contre-seing religieux, qui, selon les temps et les lieux, prend le nom de sigtie, de miracle, ou de prodige. Mais tout n'en reste pas là. Quand la révolution nouvelle, bien que depuis longtemps accomplie et exerçant en paix son empire, a besoin d'être rafïermie ou rajeunie dans la foi des peuples, on voit se manifester, au moment opportun, quelque coup éclatant de l'autorité divine : ce qui a fondé intervient encore pour consolider. De là, dans l'ordre païen, les prodiges, et, dans l'ordre chrétien, les miracles, sorte de coups d'État par lesquels l'auteur de la nature, pour mieux manifester sa toute-puissance et en même temps sa volonté, suspend ou viole les lois qu'il a lui-même établies.
Ces dispositions naturelles de l'esprit humain ont dû, dans tous les temps, singulièrement favoriser la mullipUcation des prodiges. Avec des inteUigences si dociles au merveilleux, si empressées à subir son empire, comment l'intérêt et l'orgueil se seraient-ils lassés d'en produire?
Tous les prêtres de l'ancienne Egypte étaient investis de pouvoirs surnaturels et mystérieux. Dans l'Inde, c'étaient les lamas et les brahmines du premier rang qui en avaient le monopole. Ils faisaient communiquer le ciel avec la terre, l'homme avec la Divinité, absolument comme nos médiums actuels. L'origine de ce privilège parait remonter à la genèse même des Hindous, et appartenir à la caste sacerdotale de ces peuples. Sortie du cerveau de Brahma, la caste sacerdotale doit rester plus près de la nature de ce dieu créateur et entrer plus facilement en communication avec lui, que la caste guerrière, née de ses bras, et, à plus forte raison, que la caste des parias, formée de la poussière de ses pieds.
Dans la haute Asie, une autre cosmogonie, celle qu'avait révélée Zoroastre, créait le monde spirituel et le monde matériel avec un fluide qui n'était rien moins que la substance de la Divinité. C'était Xod, retrouvé en Allemagne par le comte de Reichenbach et adopté en France par M. Cahagnet, deux célèbres médiums de notre époque. Condillac, guidé par les recherches savantes de Briicker, nous a donné, en quelques pages, une analyse très curieuse du système du grand législateur de la Perse, dans lequel les alchimistes, les magiciens et les mystiques ont puisé tour à tour et comme à l'envi.
« D'après les principes de Zoroastre, dit Condillac, les Orientaux se représentaient au delà du monde une lumière immense, qui, étant répandue dans un espace sans corps, était pure et sans mélange d'aucune ombre. Cette lumière, toujours vivante, était supposée donner la vie atout; et l'écoulement de ses rayons, qui se répandaient à l'infini, faisait concevoir comment tous les êtres en venaient par émanation. Car, disaient-ils, ce monde n'est qu'un lieu de ténèbres, où quelques rayons se sont répandus. Or, les ténèbres ne sont qu'une privation de lumière ; elles ne sont rien par elles-mêmes, il n'y a donc de réel dans ce monde que ce qui émane de cette lumière première, pure et immense. Voilà du moins, autant qu'on peut le deviner, comment ces philosophes expliquaient l'émanation de la matière. D"où nous pouvons conclure que, selon eux, les corps ne sont qu'un composé d'un peu de lumière et de beaucoup de ténèbres, ou, autrement, d'un peu d'être et de beaucoup de privations.
<( Mithra, c'est ainsi qu'ils nommaient cette source de lumière, ne pouvait produire que des dieux comme lui, puisque les ténèbres ne pouvaient approcher de sa substance lumineuse. Les dieux, qui en émanaient immédiatement, participaient donc à toute la plénitude de sa lumière et de sa divinité. Mais, les émanations venant à se succéder, il se trouvait enfin des dieux qui étaient tout à fait hors de cette plénitude. L'essence divine s'affaiblissait donc en eux à proportion qu'ils s'éloignaient davantage de leur source, et ils devenaient d'autant plus imparfaits qu'ils se rapprochaient et participaient plus des ténèbres.
« Cette suite d'esprits remplissait l'intervalle qui est entre Dieu et la matière ; et ceux qui s'étaient rapprochés des ténèbres avaient seuls produit le monde. Mais ils n'avaient pu le produire que très imparfait, parce que des ténèbres naissent nécessairement le froid, les infirmités, les maladies, la mort.
« Ces esprits présidaient à tout ; ils étaient dans les cieux, dans les airs, dans la terre. Plus puissants que les âmes qui émanaient comme eux, mais qui étaient à une plus grande distance de la source commune, ils les avaient forcées de s'unir aux corps, et ils les avaient assujetties à toutes les misères de la vie.
<( Tout étant donc plein d'anges bons et mauvais, il s'agissait de se soustraire aux uns, de se rendre les autres favorables, de se dégager des liens du corps, de s'élever au-dessus des ténèbres, et de tendre vers la source de lumière. »
Quelle vaste démonologie en exercice dans tout ce système ! et quel rôle important y joue déjà le fluide! C'est de là, comme le fait encore très bien observer Condillac, que sont sortis tous les principes, toutes les superstitions, tous les secrets et toutes les extravagances de la magie, depuis les Chaldéens, les pythagoriciens, les éclectiques, et Simon le Magicien qui les reçut de l'école d'Alexandrie, jusqu'aux gnostiques, ou illuminés, et nous pouvons ajouter jusqu'aux médiums de nos jours.
Il est certain que les arts magiques ont eu, à une certaine époque, en Orient, une théorie doctrinale. Bientôt après on voit la pratique de la magie, sortie de l'Orient, s'éparpiller partout, se diversifiant selon les lieux, 1rs