De La Ménardaye, loc. cit., p
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par-dessus l'épaule à la joue, tenant cependant la jambe embrassée du même côté; durant toutes ces agitations, son visage fut difTorme et hideux, sa langue grosse, livide, pendante jusqu'au menton... les yeux immobiles et toujours ouverts sans cligner... »
Voilà la catalepsie invoquée par le docteur Pétroz, et que l'exorciste provoque à son insu. Ce n'est pas la seule fois d'ailleurs que ces moines contribuèrent au mal qu'ils prétendaient guérir, et firent eux-mêmes une grande partie du rôle qu'ils imputaient aux démons. Mais personne n'était alors assez avisé ou assez hardi pour le leur dire.
Les médecins eux-niêmes n'avaient pu pénétrer la cause de l'état extraordinaire des Ursulines, parce qu'ils connaissaient fort mal les phénomènes propres aux affections nerveuses. D'ailleurs, convaincus, comme ils l'étaient presque tous, de l'intervention et de l'action des malins esprits dans le corps de l'homme, ils rapportaient volontiers à cette acti n surnaturelle les accidents qu'ils ne pouvaient expliquer, et se dispensaient de chercher ailleurs une cause qu'ils croyaient toute trouvée \
Ce que n'avaient pu découvrir les philosophes les plus experts de l'époque, ni les sceptiques les plus déclarés, ce qui avait échappé aux
1. Relation de ce qui s'est passé aux exorcismes en présence de Monsieur, frère du roi.
2. « Les souvenirs de la maladie de Loudun, dit M. Calmeil dans son ouvrage sur la Folie, font peu d'honneur à la science des médecins de l'époque. Les Ursulines appelèrent à leur secours presque tous les médecins des villes, grandes ou petites, situées dans un rayon distant de vingt-cinq à trente lieues de la communauté; des remèdes internes furent prodigués aux malades ; personne ne s'avisa de recourir à un plan de traitement régulier et méthodiquement suivi. A dire vrai, la volonté des médecins était dominée par celle du clergé, et la médication la plus rationnelle eût été rendue infructueuse par la simulation qu'entretenaient les conjurations, les adjurations de tant de moines occupés à combattre les démons; mais il n'est que trop vrai que presque tous ces médecins comptaient plus sur l'efficacité des exorcismes que sur la puissance de leur art. Jamais la crédulité de leur esprit ne se montra d'une manière plus fâcheuse que dans les réponses qu'ils firent aux questions qui leur furent posées pendant le cours du procès d'Urbain Grandier. Sur vingt-quatre à vingt-cinq rapports qu'ils rédigèrent, non seulement il n'en est pas un seul où il soit dit explicitement que la maladie des Ursulines n'offrait rien que de très naturel, mais encore on s'extasie dans tous sur l'étrangeté des phénomènes que l'on a sous les yeux, et on finit par conclure que la science du diable est seule capable d'opérer de pareils prodiges. » {De la Folie, t. II, p. 72.)
Il ne faut pourtant pas confondre ici les médecins de quelques grandes villes qui vinrent au nombre de plus de cent, mais en simples amateurs, avec les hommes de l'art qui eurent seuls à rédiger des rapports, comme membres de la commission officielle nommée par Laubardemont. Parmi ces derniers, Fanton, de Loudun, était le seul homme de mérite et de réputation, et il ne croyait pas, pour sa part, à l'action des diables sur les religieuses; mais, menacé par Laubardemont, qui fit même contre lui un commencement de procédure, il eut peur, rétracta au moins à moitié ce qu'il avait dit pour expliquer naturellement la maladie de la supérieure, et borna désormais son opposition à ne plus mettre les pieds dans le couvent des Ursulines.
Les médecins étrangers à la commission pouvaient parler plus à leur aise de la possession. Parmi ces derniers, nous avons cité Duncan, qui osa écrire un livre pour dévoiler les fraudes qui furent commises aux exorcismes, et ramener à une explication naturelle les phénomènes des convulsions des Ursulines
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médecins mêmes pour l'explication des phénomènes de la possession des Ursulines, ce fut un prélat, un prince de l'Église, qui en eut le premier le soupçon, et qui par sa sagacité sut devancer une découverte physiologique qui n'a été faite qu'à notre époque.
Le lecteur se rappelle ce qui se passa à Bourgueil, dans la comparution de Barré et de ses énergumènes devant les quatre évêques. Nous avons rapporté les paroles que le cardinal de Lyon adressa à cet exorciste : Et ne voyez-vous que, quand même ces filles ne seraient pas effectivement possédées, elles croiraient Vêtre sur votre parole !
Selon nous, le cardinal de Lyon mettait ainsi le doigt sur la véritable cause de la maladie des énergumènes de Chinon, comme de celles de Loudun et autres lieux. Plus on examine, plus on scrute les récits de ce qui se passait aux exorcismes, tant dans le premier que dans le dernier procès de Grandier, plus on arrive à se convaincre que l'état dans lequel les Ursulines, déjà malades d'une affection hystérique, étaient jetées par les adjurations de leurs exorcistes, n'était le plus souvent que le somnambulisme artificiel^ ou, suivant le mot à la mode aujourd'hui, [' hypriotisme , c'est-à-dire l'état physiologique dans lequel les magnétiseurs ou les médecins de nos jours jettent les individus qui se soumettent à leur influence, et qui peut être produit par différents moyens. L'appareil déployé parles exorcistes, leurs adjurations, leurs gestes imposants et forcenés, tenaient lieu des manipulations que nos magnétiseurs ou nos médecins emploient pour endormir leurs sujets. Opérant sur des jeunes filles nerveuses, malades, mélancoliques, les exorcistes produisaient chez elles une partie des phénomènes auxquels donne lieu l'hypnotisme.
Il est dit dans les procès-verbaux des séances d'exorcisme que les pos- .sédées s'assoupissaient, s'endormaient bien des fois. On aurait certainement remarqué plus souvent ce fait important, si l'on se fût douté du singulier état qu'il annonçait.
Voilà un premier caractère qui décèle l'état de somnambulisme artificiel, l'état magnétique, m hypnotique. Nous allons trouver les autres caractères de l'état magné-tique ou hypnotique chez les exorcisées de Loudun.
L'état magnétique, ou hypnotique, détermine, chez le sujet, tantôt une raideur tétanique des membres, tantôt une résolution musculaire. On a vu plus haut (pages 212, 213), des cas frappants de cette raideur ou de ce relâchement musculaire chez les Ursulines prétendues possédées. L'état hypnotique détermine souvent l'insensibilité. Nous avons vu (page 213) un exemple très net de cet engourdissement de la sensibilité, permettant de percer d'outre ea outre la peau sans que la
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possédée éprouvât le moindre sentiment de douleur, c La privation de sentiment jusqu'à être piqué et pincé sans se plaindre^ sans remuer et même sans changer de couleur^ » est une des questions adressées à l'université de Montpellier, ce qui montre combien cet état devait être fréquent et général chez les possédées de Loudun et de Chinon. Or, les hypnotisés de nos jours ont pour caractère l'insensibilité physique. Les agitations convulsives, l'abaissement du pouls, l'exaltation de l'ouïe sont encore des caractères propres à l'état hypnotique et qui se retrouvent dans toutes les descriptions qui nous ont été conservées, des phénomènes offerts par les démoniaques de ces deux villes.
Il n'est pas jusqu'à la manière de provoquer l'état hypnotique qui, en dehors de l'exaltation religieuse, ne puisse être invoquée ici comme moyen de similitude. Dans ce questionnaire qui fut adressé à la Faculté de Montpellier, et auquel la Faculté, réduite à la science du temps, fit de si pauvres réponses, on trouve ce trait : « Question : Si le regard fixé sur quelque objet^ sans mouvoir l'œil d'aucun côté, est une bonne marque de possession. » Ce n'est pas là, répondrions-nous aujourd'hui, une bonne marque de possession, mais un moyen excellent de provoquer l'état d'hypnotisme, la véritable possession du dix-septième siècle
Il a été constaté de nos jours par mille expériences faites par des hommes consciencieux et sur des personnes de bonne foi, que, dans l'état de somnambulisme artificiel, que l'on désigne aujourd'hui sous le nom. di' hypnotisme, un individu peut subir la domination d'un autre au point de perdre son individualité propre, d'être privé de toute initiative personnelle, d'obéir aux suggestions d'une volonté étrangère, de recevoir des pensées qui ne sont pas les siennes, de proférer des paroles qu'il ne connaissait pas ou qu'il avait oubliées dans son état ordinaire, et dont, après la crise, il ne conserve plus aucun souvenir. Il serait impossible de ne pas reconnaître là
1. C'est ce que proclama uu des médecins les plus distingués, M. le docteur Giraud-Teulou, qui s'était livrédès l'année 1860, à des études pratiques pleines d'intérêt sur l'hypnotisme. En rendantcompte dans la Gazette médicale de la première édition du présent ouvrage, M. le docteur Giraud-Teulon, adoptant l'explication que nous donnons ici, s'exprime en ces termes : « En se apportant aux descriptions qui nous sont parvenues de la maladie de Loudun, et les comparant à nos procès-verbaux des phénomènes de l'hypnotisme, il n'y a plus à se dire : ces manifestations semblent du même ordre ; mais bien ces faits sont les mêmes, sont identiques. » Dans ce même article bibliographique sur notre le présent ouvrage, après avoir rappelé les caractères comparés de l'état de sonmambulisme artificiel et ceux de la possession démoniaque de Loudun, M. Giraud-Teulon ajoute : « On ne peut pas hésiter à reconnaître dans ces traits le tableau du somnambulisme artificiel, et avec toute raison assurément; car ces symptômes se rencontrent également dans les deux groupes de circonstances, et y remplissent la surface quasi totale du cadre. 11 n'y a donc pas seulement entre eux ressemblance, mais identité de nature. » {Gazette médicale de Paris du 11 février 1860.)
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les phénomènes qui se manifestaient chez les Ursulines, et que les démons étaient accusés de produire.
Nous avons dit souvent, et il est parfaitement avéré, que les énergumènes de Loudun n'avaient pas conscience des dépositions meurtrières qu'on tirait d'elles par les exorcismes. Revenues à leur état naturel, elles entendaient parler, comme toute la ville, de l'affaire du procès et du rôle qu'on y faisait jouer à leurs démons. Alors elles étaient prises de scrupules, éprouvaient des remords, se contredisaient, se rétractaient même publiquement, au grand scandale des fauteurs de la possession. On arrête un jour .leanne de Belfiel, au moment où, déchirée des plus affreux remords, elle va se punir par le suicide. Nous avons rapporté les rétractations que dictèrent à trois possédées le regret et l'horreur de leur conduite. Claire de Sazilly répéta, après la mort de Grandier, les déclarations qu'elle avait faites pendant qu'il vivait encore. Mais ces murmures de leur conscience révoltée étaient bientôt couverts par la voix qu'on faisait parler chez elles au prochain exorcisme.
« Le personnage de démoniaque, dit Aubin, fatiguait la sœur Glaire et la sœur Agnès et dans les accès de leur mauvaise humeur, elles firent souvent, depuis la mort de Grandier, les mêmes déclarations qu'elles avaient déjà faites pendant qu'il vivait encore. De plus, la sœur Agnès, étant un jour exorcisée en présence d'un médecin de Château-Gonthier, qui lui proposait quelques questions en grec, elle repondit ingénument quelle n entendait pas cette langue, et quelle ne lavait jamais apprise. L'exorciste la querella en des termes qui faisaient plutôt comprendre qu'elle ne s'acquittait pas de son devoir d'une manière qui pùt faire croire qu'elle était effectivement possédée; et il continua ensuite à l'exorciser de toute sa force. Mais elle s'impatienta et s'écria qu'elle n était point une démoniaque, quil y avait longtemps quon la tourmentait en particulier, pour V obliger à faire toutes les choses qu'elle faisait en public j que si Dieu ne Veut soutenue, elle se serait désespérée, et qu'elle était bien malheureuse d'être entre les mains de ces gens-là. Les larmes dont elle accompagna ce discours en tirèrent des yeux de la plupart des assistants, qui ne croyaient pas que ce fût le diable qui parlât ainsi par ruse, et seulement pour faire dépit aux exorcistes.
« La sœur Glaire, étant exorcisée en présence d'un avocat de Saumur et de plusieurs autres personnes, fut brûlée par un fil soufré, dont son exorciste se servait pour enfumer l'un de ses démons. Lorsqu'elle sentit de la douleur, elle se retira brusquement des mains de l'exorciste, déplorant sa condition, et déclamant contre la tyrannie de ceux qui la contraignaient de feindre qu'elle était possédée ; et.ello pria Dieu ardemment de la tirer de la misère où elle se trouvait. Le démon qui possède cette fille est extrêmement rusé, dit alors l'exorciste, et le Dieu quil invoque est Lucifer. — Cela est faux, répliqua-t-elle, f invoque le vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre. Ensuite, étant transportée de colère, elle sortit de l'église, en protestant qu'elle n'y rentrerait jamais ; mais elle fut suivie par une dame de qua-
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lité, qui, étant sa parente, adoucit son esprit, et la ramena au couvent, n'ayant pu l'obliger de retourner au lieu où se faisaient les exorcismes'. »
Ce qui n'empêcha pas la même Claire de Sazilly de tenir très dignement sa place dans les exorcismes qui furent faits, le 10 mars 1635, devant Gaston d'Orléans, et d'y faire admirer ses prodigieuses contorsions.
Quant à la sœur Agnès (Anne de La Mothe, fille du sieur de La Mothe- Baracé, en Anjou), et que l'on nommait le beau petit diable, parce qu'elle était jeune et jolie, « elle a souvent dit, écrit Duncan, qu'elle n'était pas possédée, mais qu'on le lui voulait faire croire, et qu'on la contraignait de se laisser exorciser ^ »
On appelle suggeUion la faculté qu'a un homme de communiquer à un autre sa pensée, sans l'apparent intermédiaire de la parole. Les Ursulines donnèrent lieu bien souvent de constater ce mode de transmission de la volonté de leurs exorcistes. Nous allons en rapporter divers exemples.
Elisabeth Bastard (sœur d'Elisabeth de Sainte-Croix) était possédée de cinq démons, dont l'un se nommait A//wme^/e d'impureté.
« Le 6 août 1634, Jean Ghiron, prieur de Maillezais, voulut être confirmé en la croyance qu'il avait de la possession. Il dit tout basa l'oreille de Biaise de Fernaison, chanoine, qu'il voulait que la religieuse ouvrît un missel qui était le long de la grille, et mist le doigt sur un introït de messe qui commence Salve, sancla Parens. L'exorciste lui commanda d'obéir selon l'intention dudit sieur Ghii'on ; elle tomba en d'estranges convulsions, et proféra plusieurs blasphèmes, et quoiqu'elle n'eût jamais vu ledit sieur, elle l'appela prieur de Maillezais, et après plusieurs commandements réitérés l'espace d'une heure, elle prit le missel qui était sur un ais près de la grille et dit: Je veux prier Dieu, et tournant les yeux d'un autre côté, mist le doigt sur une grande S qui était Yintroil d'une messe de la Yierge, commençant Salve, sancta Parens, ce que voyant ledit prieur, il dit que c'était le signe qu'il avait demandé ^ »
Le 19 du même mois, on observa un fait semblable en présence de Jean Filleau, avocat à Poitiers
Voici un autre fait rapporté dans le même ouvrage, et dans lequel Claire de Sazilly comprit la pensée de son exorciste, le prieur Morans, l'un des exorcistes désignés par l'évôque de Poitiers.