Garinet, Histoire de la magie en France, p
2. Voir le texte de cette curieuse pièce, qui est revêtue de la signature des cinq démous, daas Garinet, Histoire de la magie, p. 306-308.
La guerre du jansénisme.
Les miracles dont le cimetière de Saint-Médardfut le théâtre, au commencement da dix-huitième siècle, avaient pour but de venger la défaite et de relever la cause du jansénisme vaincu. Mais nos lecteurs sont enfants d'un siècle qui s'inquiète assez peu des matières théologiques, et les disputes religieuses, qui occupaient tant nos aïeux, sont à peu près lettre close pour un public qui a trouvé, de nos jours, d'autres aliments k son activité. Il est cependant indispensable que nous rappelions ici l'histoire de cette querelle théologique, dont nous réunirons les nombreux épisodes sous le nom de Guerre du Ja?îsé?îisme, et qui, pendant près d'un siècle, remua si profondément et l'Église et l'État. On ne pourrait comprendre, sans cet exposé préliminaire, le sens et le but des prodiges qui s'accomplirent au cimetière de Saint-Médard, sur la tombe vénérée du diacre Paris. Que cette nécessité soit une excuse pour l'auteur qui va être forcé de s'aventurer, à cette occasion, dans le domaine de la théologie.
Dans l'Église chrétienne, on entend, par la grâce, l'intervention de Dieu dans les œuvres par lesquelles les hommes opèrent leur salut. Ce dogme, depuis saint Paul, a occasionné de grands tourments aux théologiens. En effet, accorder une trop large part à cette coopération divine, c'est risquer d'anéantir le libre arbitre, et d'ôter à l'homme le mérite et la responsabilité de ses actions. Faire cette part trop petite, c'est subalterniser Dieu et laisser à l'homme l'orgueil de croire qu'il se sauve surtout par lui-même. Enfin, chercher certains tempéraments entre ces deux termes, ou établir des conditions qui concihent la liberté humaine avec l'intervention divine, est une entreprise difficile, et qui peut paraître attentatoire à la majesté de Dieu; car si l'on admette fait de son action dans l'esprit de l'homme,
de quel droit poserait-on là plus qu'ailleurs des limites à cette action?
La coopération de Dieu, conçue dans ses effets les plus intenses, dans un sens absolu, constitue la grâce efficace. Elle a été posée par saint Paul, et admise par saint Augustin, qui a commenté la formule de saint Paul sans s'éloigner de sa doctrine.
La coopération divine la plus légère, celle par laquelle l'homme est influencé sans le sentir, de telle sorte qu'il puisse se croire libre, a reçu le nom de grâce suffisante^ désignation qui nous paraît heureusement trouvée, car elle signifie sans doute que ce degré suffisait aux fidèles qui étaient bien aises de posséder une grâce quelconque, mais sans en être trop gênés dans leurs mouvements.
Quant à la coopération avec degrés, modes et conditions, ce fut la découverte d'un jésuite espagnol, nommé Molina^ qui, se flattant d'avoir très clairement conçu de quelle manière Dieu agit sur ses créatures, et de quelle manière ses créatures lui résistent, donna à cette grâce, de son invention, le triple nom de concours concomitant., de science moyenne., et de congruisme., désignations par lesquelles Molina exprimait trois opérations distinctes, mais nécessairement liées, au moyen desquelles cette grâce s'exerce dans l'homme.
Les sectateurs de Molina, l'inventeur du congruisme., s'appellent moli- ?îistes, par honneur pour leur chef, de même que les partisans de la grâce efficace s'appellent Jansénistes., par dévotion pour Corneille Otto., lequel, ayant allongé et latinisé à son profit le prénom de son père Jeun Otto., devint Jansen ou Jansénius dans les écoles.
Il existe beaucoup d'autres grâces., inventions d'une foule d'autres théologiens. Sans prétendre en donner ici le catalogue complet, nommons \)0\iv- {diVii là, naturelle., la surnaturelle., Vintérieure^ Vextérieure, V habituelle^ \ actuelle., et les subdivisions de cette dernière au nombre de six : Xopérante., la coopérante Isiprévenante^lâ. subséquente, V existante et V aidante. Il ne serait ici d'aucun intérêt de chercher ce que l'on entend par tous ces mots, la grâce, quelle qu'elle soit, n"ayanl de véritable importance théologique que par la force ou la faiblesse avec laquelle elle agit.
La nécessité de la grâce, et, par conséquent, la condamnation de la liberté humaine, pour opérer son salut, tel est le fondement du jansénisme. Mais comment ces principes conduisaient-ils à une doctrine proprement dite? Comment cette doctrine religieuse était-elle opposée à celle des molinistes, ou des jésuites, qui adoptèrent avec ardeur ces idées, car elles s'appliquaient à merveille à leur morale, et que l'on a fini par confondre avec les moUnistes dans cette querelle théologique? Nous laisserons exposer ces
LES GONVULSIONNAIRES JANSÉNISTES
points difficiles à un jeune historien enlevé trop tôt à la science, à Ernest Moret, l'auteur de l'ouvrage remarquable inlilulé Quinze ans du règne de Louis XIV.
« Le dogme du jansénisme, dit Ernest Moret, est tout entier contenu dans cette question tant de fois débattue de la liberté humaine : l'homme relève-t-il de Dieu ou de lui-même? est-il esclave ou libre, est-ce un instrument ou un roi? Partant de la faiblesse de l'homme et de la grandeur de Dieu, Jansénius proclama la souveraineté de la grâce et la vanité du libre arbitre. La grâce, suivant lui, n'est plus un don de Dieu, mais Dieu lui-même qui commande et vit dans nos cœurs. A la grâce seule revient le mérite des bonnes œuvres. Tout est possible à celui qui possède la grâce, rien au malheureux qui en est privé. Il ne peut suivre aucun des divers commandements, ni commettre une action indifférente ; il pêche et péchera sans cesse. Les mauvais arbres, dit Jansénius, ne peuvent porter de bons fruits. Toutes les œuvres des infidèles sont des péchés, et les prétendues vertus des philosophes sont des vices. Jansénius arrache au monde jusqu'au nom de cette liberté qui lui est si chère, dégradant et rabaissant l'homme à plaisir.
« L'évéque d'Ypres revient ainsi au double principe de Manès : la grâce est le bon principe, la liberté le mauvais, et de là deux divisions parmi les hommes, les enfants de Dieu et les fils des créatures, les élus et les réprouvés. Les uns, continuellement soutenus par la main du Christ, ne pourront même plus chanceler; les autres, abandonnés à eux-mêmes, battus par les passions, roulent de chute en chute et d'abîme en abîme. De là aussi un fatalisme épouvantable : entraîné par la logique, Jansénius déclare que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les chrétiens, et il décrète la plus effroyable des injustices, l'inégalité des hommes devant Dieu. Pénétré du petit nombre des élus, Saint-Cyran s'écrie : « De mille âmes il n'en revient pas une, de mille prêtres pas un ! »
« Mais de ce sombre dogme découlait la plus pure des morales. Les jansénistes opposaient la crainte de Dieu à cette banale bonté que lui prêtaient les jésuites. « Avant toute chose, disaient ces derniers, fréquentez les églises et les sacrements. « Vous appartenez à l'ambition ou à l'égoïsme, à l'avarice ou à la luxure, votre sang « bouillonne encore de désirs impurs, qu'importe ? Votre repentir est suffisant ; « communiez, communiez encore, voici l'absolution, plus tard viendra la grâce, » et ils menaient au ciel, comme on le leur reprochait, par un chemin de velours. Les jansénistes s'élevaient contre cette morale avec l'indignation d'honnêtes gens. Ils protestaient que la pénitence n'est point un jeu comme on semblait le croire, qu'il fallait prier, jeûner, affliger son âme et son corps, s'interdire les choses permises parce qu'on s'était abandonné aux défendues, et pratiquer des remèdes qui fussent véritablement contraires aux maux.
« Dans leur méfiance de l'homme et leur respect de Dieu, ils préféraient l'abstention au sacrilège et prêchaient l'éloignement de l'Eucharistie, même à l'article de la mort. « Prenez garde, disaient-ils, vous êtes indignes de recevoir le corps et le sang « de Jésus-Christ. » — « Dieu est terrible, » répétait Saint-Cyran.
'< Ils poussaient ainsi jusqu'à l'effroi le respect des sacrements et du sacerdoce. Saint-Cyran épuise toutes les imagespour définir le prêtre. « Ilest roi, dit-il, etplusque
SCIENCE
« roi sur laterre ,ilest sacrificateur. Il est ange et plus qu'un ange dans l'Église, car « il y fait ce que nul ange n'a été appelé à faire en célébrant les mystères... C'est « le troisième officier de Dieu après Jésus-Christ. » Les plus irréprochables des solitaires sont si convaincus du divin caractère de la prêtrise, qu'ils la refusent comme indignes. Saint-Cyran ordonne Singlin, et le successeur de Saint-Cyran est contraint d'employer son autorité pour lui faire dire à trente-sept ans sa première messe. Le vénérable Tillemont, dont la modestie va jusqu'à la candeur, s'enfuit de Beauvais pour éviter l'ordination que l'évéque voulait lui imposer, après lui avoir fait prendre la tonsure.
« En haine de la morale relâchée des jésuites, les jansénistes reviennent à l'austérité des plus sévères réformateurs. Ils excluent les pécheurs des offices, comme dans les premiers temps de l'Église. Ils prêchent une vie de privations et de sacrifices, proscrivent le théâtre et la poésie, les tableaux et les statues, jusqu'aux tapisseries représentant les scènes de la Fable. Ils suppriment les riches ornements des églises, les parfums, les fleurs, le linge damassé, déchirant les nappes des autels pour les donner aux mallieureux. Ils condamnent l'amitié et l'amour, les chastes tendresses du frère et de la sœur, de la mère et de l'enfant, et ne permettent que l'amour de Dieu. A la fréquentation des sacrements, si préconisée par les jésuites, ils substituent l'assistance aux offices, la lecture de l'Évangile et le chant des psaumes. Ils ne proscrivent pas tous les saints, mais quelques-uns comme supposés ou comme indignes, et la Madeleine, par exemple, comme impure. Ils ne défendent pas la confession, mais ils en diminuent l'importance, en mettant à de longs intervalles la communion. Malgré l'opposition du clergé et les défenses des papes, ils publient la première version catholique de la Bible en langue vulgaire, et les traductions du Missel et du Bréviaire. L'un des plus hardis, l'oratorien Quesnel, réclame la substitution de la langue nationale à l'idiome romain; tous, comme les réformateurs du xvi° siècle, l'élection des prêtres par les fidèles. A l'égard de la cour de Rome, ils adoptent la grande maxime des gallicans, que les conciles sont supérieurs aux pontifes. Sans porter directement la main sur le saint-siège, ils proclament l'indépendance et la souveraineté des évêques, en leur enlevant toutefois le titre fastueux de monseigneur. Ici encore ils s'arrêtent au milieu de la route : « Tous les évêques sont « papes, » disait Saint-Cyran ; Luther avait dit : « Tous les chrétiens sont prêtres. »
« Le jansénisme n'était, comme on le voit, qu'un protestantisme gallican, une réformation catholique. Au lieu de rajeunir les idées du xvi'^ siècle ou de devancer la grande croisade du xvm% les jansénistes bâtissaient une Eglise entre Loyola et Calvin. Mais il y a des transactions impossibles; il faut accepter ou nier l'Eglise, et ils devaient succomber à la tâche. Par leurs scrupules et leurs subtilités théologiques, Jansénius et Saint-Cyran restaient les apôtres d'une religion de docteurs. Renfermée dans les écoles et dans les cloîtres, leur voix n'arrivait pas jusqu'à la foule, et, pour convaincre, il faut porter son drapeau sur le forum.
« Les réformateurs du xvi° siècle l'avaient compris ; ils ont fondé. Il n'y a pas aujourd'hui vingt mille jansénistes : il y a soixante millions de protestants '. »
Le fondateur de la doctrine du jansénisme est, comme nous l'avons dit,