Apolofjétique, ch. xxiii
régnant; et comme on disait que ce serait un homme d'une éducation parfaite, l'anneau ayant touché dans ses bonds deux syllabes 0 E 0 avec l'addition d'une dernière lettre, quelqu'un de l'assistance s'écria que le destin désignait Théodose. La consultation n'alla pas plus loin, car nous étions convaincus que c'était lui, en effet, que le sort désignait. »
Ce que décrivait ici le conjuré romain était plutôt un pendule explorateur qu'une table tournante. Sous ce rapport, le texte d'Ammien Marcellin n'a donc pas autant d'importance que celui de Tertullien. Quoi qu'il en soit, les accusés furent mis à mort, et, s'il faut en croire l'historien Zonaras, Valens fit même périr tous les personnages considérables dont le nom commençait par les lettres fatales. Jamblique fut probablement une de ces victimes de la vengeance de l'empereur, ce qui n'empêcha pas le destin de s'accomplir, car Théodose succéda à l'empereur Valens.
Jamblique, Plotin, Porphyre, et en général tous les philosophes d'Alexandrie, faisaient profession d'évoquer les esprits. Leur philosophie était une tliéurgie dans laquelle on attachait une grande importance aux noms, aux chiffres, aux emblèmes et aux formules. Les esprits, Dieu lui-même, ainsi évoqués, ne pouvaient s'empêcher de leur répondre. Le but suprême et la perfection de cette philosophie étaient l'union de l'homme au grand Dieu qui remplit l'univers. C'était à peu près, comme on le voit, le panthéisme moderne. Plotin mourut en prononçant ces paroles : « Je fais mon dernier effort pour ramener ce qu'il y a de divin en moi à ce qu'il y a de divin dans l'univers. »
Vers le sixième siècle il ne restait plus trace de l'école des mystiques d'Alexandrie; mais leurs formules cabalistiques avaient été retenues, elles allèrent augmenter le répertoire des sorciers, auxquels l'Église, devenue puissante, ne cessa de faire la guerre dans tout le moyen âge et même au delà.
Quels étaient cependant les moyens mis en usage pour accomplir les divers miracles dont nous venons de présenter la liste abrégée, et comment, chez les anciens peuples, a-t-on opéré sur ce riche fonds de la faiblesse et de la crédulité humaines?
Cette question, comme toutes celles ({ui ne se rattachent qu'à des faits à peine indiqués de loin en loin dans l'histoire, et qui ont leur point de départ dans une antiquité reculée, ne peut se résoudre par des documents positifs. A défaut pourtant de preuves suffisantes, on possède des données et des inductions qui permettent d'arriver à un degré de probabilité équivalant presque à la certitude.
LES DRUIDES COMMANDENT ALX ESPBITS 1>K L AIR Kt CllASSEKT EES DÉMONS (l'AGE 21).
INTRODUCTION
L'examen attentif des principaux prodiges mentionnés dans I histoire du paganisme et des premiers temps de l'ère chrétinene montre que ces prodiges n'ont pu s'accomplir que grâce à la connaissance de quelques principes et de certains phénomènes de physique. C'est ce qu'a très nettement prouvé un écrivain qui fut à la fois savant et érudit, e , qui consacra une partie de sa vie à des recherches historiques sur les sciences occultes. Eusèbe Salverte a démontré, par des faits étudiés d'une manière approfondie et par des inductions rationnelles, que dans tous les temps où la tradition historique place des prodiges ou des miracles, certaines castes ou quelques philosophes ont dû posséder des connaissances scientifiques, plus ou moins élevées, mais positives. Dans cette adroite application d'une science rudimentaire, la caste sacerdotale trouvait les moyens d'étonner, d'effrayer, et, par conséquent, de dominer le vulgaire.
« En mettant de côté, dit Eusètje Salverte, ce qui appartient à l'escamotage, à l'imposture, au délire de l'imagination, il n'est point de miracles anciens qu'un homme versé dans les sciences modernes ne pût reproduire, soit immédiatement, soit en s'appliquant à en percer le mystère et à en découvrir les causes ; et les mêmes sciences donneraient la facilité d'opérer d'autres miracles non moins nombreux et non moins brillants que ceux qui remplissent les histoires. L'exemple de ce que les modernes pourraient opérer en fait de magie, suffit à l'explication de la magie des anciens »
Il est certain que la physique moderne nous donne les moyens de répéter les miracles des anciens. Affirmer qu'il a fallu certaines connaissances dans cette science pour faire primitivement ces miracles, c'est donc énoncer plus qu'une conjecture, c'est formuler une induction qui a toute la force d'une conclusion nécessaire.
Ces notions élémentaires des sciences physiques, qui permettaient d'étonner les yeux par des phénomènes insolites, et d'enrichir de scènes variées le répertoire de la thaumaturgie ancienne, avaient eu un centre et un asile commun dans les sociétés païennes : c'étaient les temples et les lieux sacrés. Mais quand le christianisme commença à s'établir, on vit ces connaissances s'éparpiller à travers le monde, à mesure de l'aljandon et de la destruclion des temples païens. A partir de cette époque, elles tombent en héritage aux magiciens et aux thaumaturges. Peut-être même les premiers magiciens et thaumaturges qui divertirent les yeux de la foule assemblée dans les cités de l'empire, n'étaient-ils eux-mêmes que les derniers prêtres du paganisme
1. Des Sciences occultes ou Essai sur la magie, les prodiges et les miracles, iû-8°, 3<= éJit., 1856
OU les initiés de ces prêtres, dispersés par le monde après la chute de leurs dieux.
En quittant le sanctuaire sacré qui fut si longtemps son asile, l'art des prodiges et des miracles perd singulièrement de sa dignité et de son éclat primitif. Ces secrets, cachés à l'origine sous des formules et des cérémonies mystérieuses, sont bientôt inaccessibles à ceux mêmes qui les emploient. Le sens véritable, l'utilité des pratiques prescrites, deviennent de plus en plus difficiles à pénétrer par les nouveaux thaumaturges, à mesure que l'on s'éloigne de leur source scientifique. Le charlatanisme et la fraude viennent alors tenir lieu de la science absente. En se transmettant d'un adepte à l'autre, à travers une série de siècles, ces secrets se sont environnés de tant de supercheries, que ceux qui les mettent en œuvre sont incapables d'en fournir une explication, et de distinguer, dans leurs opérations, ce qui est essentiel de ce qui n'est qu'illusoire. Les derniers successeurs de Simon de Samarie et d'Apollonius de Thyanes ont perdu la tradition savante de ces deux maîtres et se contentent d'opérer sans variation. Se conformant avec rigueur au rite traditionnel, ils ne sont plus que de grossiers et d'ignorants partisans de la magie.
Néanmoins cette diffusion banale des procédés de l'art magique, qu'il est facile de constater aux premières époques du christianisme, eut pour résultat de beaucoup augmenter la popularité et le crédit de ces pratiques : la crédulité publique semble s'accroître en raison directe des progrès de la religion nouvelle. Cette crédulité est la même dans toutes les classes de la société, et, bien que les dispositions soient très différentes à l'égard des magiciens, elles impliquent toujours la reconnaissance et l'aveu de leur pouvoir. Car les honneurs dont on environne les magiciens, ou les persécutions dont on les accable, sont également un hommage rendu à leur puissance. 11 n'est même pas sans exemple que les persécutions et les honneurs leur viennent du même côté. C'est ainsi que Néron appelle un jour les magiciens de Rome pour évoquer les mânes irrités d'Agrippine; un autre jour, il exile en masse les magiciens de l'Italie, comprenant tous les philosophes sous le nom de magiciens, « attendu, disait l'édit de bannissement, que la philosophie favorise l'art magique. »
Parmi les autres empereurs romains, c'est à qui donnera le plus de relief et de crédit aux magiciens, soit qu'on les entretienne et qu'on les entoure d'honneurs dans le palais des Césars, soit qu'on les livre aux bêtes du cirque. Dans le Bas-Empire, on fait, sous tous les règnes, des lois et des décrets sur les magiciens, et dans l'Occident ils ont la gloire de donner matière à un article des Capitulaires de Charlemagne.
Mais c'est dans les Gaules que les sciences occultes devaient trouver le
INTRODUCTION
terrain le plus favorable et le mieux préparé. Dans ces lieux voués depuis des siècles à l'art secret et aux cérémonies sacrées des druides, venaient se rencontrer et converger ensemble la magie introduite par les Romains et les sortilèges apportés par les Francs. De la combinaison de tant de pratiques occultes devaient naître et se multiplier à l'infini des produits de tout genre, (|ui vinrent offrir à la crédulité superstitieuse de ces peuples un aliment inépuisable. Examinons comment la religion nouvelle tourna cette situation à son profit.
Le christianisme, en pénétrant dans les Gaules, y trouva les prêtres druides, qui étaient en possession de commander aux esprits de l'air et de chasser les démons. L'analogie d'un pareil don avec celui que les chrétiens attribuaient à leurs exorcistes, aurait dû porter les prêtres des deux cultes à se donner la main, pour cette grande œuvre, qui assurait aux uns et aux autres le respect et la soumission de la multitude. Mais leur rivalité sur le fond des religions devait empêcher tout accord sur un point spécial. La perte des druides était arrêtée, puisque le Dieu qu'ils servaient devait faire place au Dieu nouveau. Pour se défaire des druides, les chrétiens firent revivre la distinction dont les Juifs s'étaient déjà fait un argument contre .lésus-Christ lui-même, opérant au milieu d'eux le miracle des exorcismes. Il fut déclaré de nouveau que si l'action de chasser les démons hors du. corps des possédés, au nom et par le pouvoir de Dieu, constituait un miracle, c'était, au contraire, un fait de magie et de sorcellerie que de renvoyer ces mêmes démons du corps des possédés, grâce au pouvoir du diable. Les druides, dont il fallait se débarrasser, furent donc rangés, par le christianisme naissant, dans la tourbe des magiciens et des sorciers. Sous cette dénomination ils furent partout expulsés, noyés ou brûlés. Ainsi le voulait un saint zèle; ainsi l'ordonnait Dieu lui-même, dont la volonté s'était manifestée par des miracles que l'on avait naturellement interprétés comme une sommation de sa part d'en finir avec tous les restes des paganismes.
Ces miracles que l'Église, déjà soutenue par le bras séculier et surtout armée du glaive de Charlemagne, avait fait servir à l'anéantissement des religions rivales, elle les employa bientôt après contre les schismes et les hérésies nés dans son propre sein. La doctrine qui fut posée dès cette époque, pour être souvent rappelée depuis et toujours maintenue, c'est que les miracles qui décident contre ce qui est hors de l'Église, décident aussi dansl'ÉgUse môme entre ses enfants. En cas de schisme ou de divisions entre deux partis religieux, c'est l'apparition des miracles qui prononce lequel des deux est le parti de la vérité : car les miracles sont la trace apostolique et celle de la tradition. Aux termes de ce principe, l'Église latine com-
battit donc l'Église grecque par rargiiment suprême des miracles. Si, par exemple, l'hérésie d'Arius ne règne pas aujourd'hui en Occident comme en Orient, c'est que des miracles intervinrent pour prescrire l'anéantissement de ce schisme.
« Le Seigneur, dit Carré de Montgeron, ayant marqué des bornes à la puissance des ténèbres, il parut lui-même poui' être le soutien de la cause de son fils unique et de ses vrais adorateurs ; il se souvint de ses principes ; il fît briller tout à coup la lumière des miracles au milieu de cette horriblenuit. On vitd'abord paraître jusque dans Alexandrie, qui était le principal théâtre de ces combats, plusieurs de ces victimes volontaires de la justice divine, qui avaient été jusqu'alors ensevelies dans les déserts; on les vit, saint Antoine à leur tête, sortir de leurs antres pour venir rendre hommage à la vérité et la confirmer par des miracles.... L'on vit, dans la suite, des saints qui, durant leur vie, s'étaient le plus distingués par leur zèle et leur courage contre l'arianisme, s'élever de nouveau contre cette hérésie du fond de leurs tombeaux et la foudroyer par leurs miracles : le grand thaumaturge saint Martin, à Tours; saint Germain, à Auxerre; saint Loup, à Troyes.
« Une sainte épouvante s'empara enfin des plus puissants protecteurs de l'hérésie. A la voix des miracles, des têtes couronnées qui avaient été séduites, reconnurent la voix de Dieu; et, entre autres, Theudemire, roi des Suèves, et Récàride, roi des Visigoths, se décidèrent seulement par les miracles et jurèrent que la doctrine autorisée du ciel par ces œuvres du Tout-Puissant, était infailliblement celle qu'il fallait suivre »
L'Église, souvent déchirée par des schismes, et ayant sans cesse à lutter contre des^ hérésies, eut constamment besoin de miracles. Pour que le pouvoir de ses prêtres sur le démon ne restât pas sans exercice, elle eut également besoin de possédés, et elle n'en manqua pas. Il s'en présenta même tant, que l'on dut faire entre eux une distinction analogue à celle qui avait déjà été faite entre les bons et les mauvais exorcistes, et toute aussi grosse d'iniquités et de fanatiques fureurs. L'Église distingua donc — il ne faut pas demander comment, mais enfin elle distingua — les personnes qui, par suite d'un pacte avec le diable, se tronvaient être volontairement en sa possession, ce qui leur valait le privilège d'exercer certains pouvoirs attachés à la magie infernale ; et celles dont le diable s'était emparé violemment, ou qu'il avait maléficiées par l'intermédiaire de quelques sorciers, ses suppôts. De tout temps, la première 'classe de possédés se trouva nombreuse, et il serait impossible de dire combien de milliers de ces malheureux périrent sur les bûchers.
Telle était la fureur d'exorciser et de rôtir, que les moines voyaient des
i. La vérité des miracles du diacre Paris.
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possessions partout où ils avaient besoin de miracles pour mettre en lumière la toute-puissance de Dieu, ou pour faire bouillir la marmite de leurs couvents. Malheur alors à qui était atteint de la moindre maladie! La plus légère indisposition pouvait être pour lui le signal d'une mort affreuse, grâce au zèle ardent des médecins spirituels acharnés à le guérir.
Nous voici conduit, par ce coup d'œil rapide jeté sur l'histoire du merveilleux dans l'antiquité et le moyen âge, à l'histoire du merveilleux dans les temps modernes. Pendant les seizième et dix-septième siècles, le merveilleux a une manifestation précise et parfaitement caractérisée. La démonopathie^ ou la possession volontaire ou involontaire d'individus par le démon, telle est la forme que le surnaturel affecte alors d'une manière uniforme dans toute l'Europe. La démonopathie est donc l'étude générale qui doit nous occuper maintenant.
La démonomanie pendant le seizième et le dix-septième siècle. Croyance universelle au pouvoir des sorciers.
La foi universelle que la chrétienté a toujours accordée aux faits de possession, la manifestation d'une foule d'événements dans lesquels cette doctrine trouva les plus sanglantes applications, sont deux éléments qu'il importe d'établir pour procéder avec clarté dans cette matière, et s'édifier sur la réalité des phénomènes que nous avons à rapporter dans la suite de cet ouvrage. Nous mettrons ainsi en évidence la parfaite bonne foi des personnes qui les ont observés et des auteurs qui les ont décrits.
Pendant les seizième et dix-septième siècles la croyance au pouvoir des sorciers était universelle en Europe. On considérait comme un principe au-dessus de toute dispute la possibilité de la présence et de l'action du diable dans le corps de l'homme. Quand une possession élait dénoncée chez un individu, ce fait était toujours regardé comme hors de doute : on ne discutait que pour savoir si la possession était directement effectuée par le démon, ou procurée par l'intermédiaire d'un magicien. On admettait l'existence de la possession chez tout malade que l'on voyait en proie à des souffrances, à des passions, ou à des mouvements dont la science ne pouvait trouver ni le remède ni la cause. De grands embarras et de difficiles recherches étaient ainsi évités aux médecins comme aux moralistes de ce temps. Un malade tourmenté de convulsions, de ces maladies nerveuses, de ces diverses affections hystériques, hypocondriaques et autres, que la médecine ancienne a si mal connues, était considéré, par les gens instruits aussi bien que par le peuple, comme possédé du diable.
On s'en rapportait au diable lui-même, c'est-à-dire à l'individu possédé, sur la manière dont la possession élait survenue ou avait été provoquée. Cette doctrine était singulièrement menaçante pour bien des personnes. En effet, l individn désigné par l'énergumène comme l'auteur ou l'agent
.IEA^•NE d'arc sur le BUCHER (page 35).
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intermédiaire de la possession ne pouvait être défendu par aucune intervention humaine. Fût-il le personnage le plus puissant, le plus considéré du royame, fùt-il même homme d'Église, on procédait envers lui avec autant de rigueur que contre le dernier des manants.
Quant à la manière de procéder contre l'auteur d'une possession démoniaque, il nous suffira, pour la faire connaître, de citer \q Rituel des exorcismes, et ce mot de Rituel indique assez que les prescriptions dont il s'agit sont encore, à l'heure qu'il est, en pleine vigueur dans l'Église, et doivent être suivies, le cas échéant, dans toute la chrétienté catholique.
L'Église règle comme il suit la manière de procéder à l'exorcisme d'un démon qui s'est incarné dans le corps d'un homme.
Le prêtre, requis d'exorciser et qui a reçu les pouvoirs de son supérieur, doit se préparer à ce ministère par le jeûne et la prière. Au sortir de la messe, à jeûn, assis et couvert, il commande intérieurement au démon d'exécuter un signe qu'il lui désigne au nom de Jésus-Christ. Le démon, forcé d'obéir, exécute ce commandement, et il décèle ainsi lui-même sa présence dans le corps du possédé.
Dès que le démon a répondu, de cette manière, à l'ordre mental de l'exorciste, il a déjà donné, par le fait, un des plus grands signes de sa présence dans le corps du patient. Voici d'ailleurs, toujours d'après le rituel, l'énumération des signes ou phénomènes qu'il est nécessaire de constater pour établir la possession :
1° Faculté de connaître les pensées non exprimées par l'exorciste ; 2° Intelligence, par l'individu possédé, des langues étrangères ou à lui inconnues, et faculté de les parler ;
3" Connaissance des événements futurs;
-4" Connaissance de ce qui se passe dans les lieux éloignés ou situés hors de la portée de la vue ordinaire ;
5° Exaltation subite des facultés intellectuelles;
6° Développement de forces physiques supérieures à l'âge ou au sexe de la personne chez laquelle elles se manifestent;
7° Suspension en l'air du corps du possédé pendant un temps considérable.
De pareils phénomènes, indiqués par l'Église comme les signes infaillibles de la possession, ne pouvaient être récusés par le public à une époque de croyances superstitieuses, ni parles médecins, dont la science était souvent mise en défaut dans les maladies nerveuses et toujours dans les maladies morales. Du reste, ceux que l'on appelait alors les incrédules, parce qu'ils niaient l'infaillibilité du pape et de l'Église catholique, les protestants
eux-mêmes, étaient loin de se prononcer cFune manière absolue contre le fait de la possession, que l'on trouve si souvent invoquée dans les livres apostoliques.
Les magistrats partageaient, sur ce point, les croyances des ecclésiastiques. Il faut même dire que, pour les preuves de possession et de sorcellerie, ils se montraient généralement moins difficiles que les commissaires du clergé, et beaucoup plus cruels dans leurs sentences. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire les ouvrages que nous a laissés le conseiller Delancre, celui qui instruisit et jugea, avec le président Espanier, du parlement de Bordeaux, l'épouvantable affaire des paysans du Labourd
Un autre légiste du même siècle, Jean Bodin, l'auteur d'un livre intitulé la République^ dans lequel de bons juges ont cru reconnaître le germe de l'Esprit des lois de Montesquieu, prit également part à des jugements de sorcellerie. D'après l'expérience personnelle qu'il avait acquise en ces matières, il écrivit un autre livre, la Démonomanie des sorciers, dans lequel il explique au public comment les démons peuvent entrer en commerce avec les hommes. Jean Bodin signale la torture comme le meilleur moyen de forcer les personnes inculpées de magie à confesser leur crime, et il conclut contre elles à la peine la plus sévère. Bodin est si bien édifié sur son sujet, il voit le mal si profond et si répandu en France, que, selon lui, c'est à peine s'il tombe sous la main des juges un criminel sur dix ; encore est-ce presque toujours, nous dit-il, quelque hélilre, quelque misérable, les coupables riches et puissants échappant à la justice par leur argent ou leur crédit.
Un autre magistrat, contemporain de Delancre et de Jean Bodin, le fameux Boguet, grand juge de la terre de Saint-Claude, ne conclut pas seulement à ce que les sorciers, devins et magiciens soient brûlés vifs ; il veut que tout genre de témoignage soit bon contre eux et demeure acquis au procès, quand même l'accusateur viendrait à se rétracter. Il demande qu'on puisse les condamner sur les moindres indices ou présomptions, et même sur la simple clameur publique, attendu que, pour de tels crimes, des preuves positives et catégoriques ne sont nullement nécessaires comme pour les autres cas de criminalité.
Ce que Boguet enseigne dans son Discours des sorciers, c'est d'ailleurs ce qu'il a pratiqué dans les diverses procédures pour fait de sorcellerie, auxquelles il a présidé en personne. Les instructions qu'il dresse, la jurisprudence qu'il élablit dans son livre, sont l'esprit des sentences qu'il a pro-
1. Vov. Incrédulité et Mécréancc Tableau de l'inconstance des mauvais anges, etc.
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noncées lui-même contre plusieurs centaines de malheureux villageois de la Franche-Comté, qui furent, en effet, brûlés vifs, comme ceux du pays de Labourd .Et quand on songe à la diversité des lois ou coutumes qui régissaient alors les différentes provinces de France, on ne saurait trop admirer cette unité de jurisprudence qui règne, pour la sorcellerie, d'un bout à l'autre du royaume. Les juges d'Église et les juges séculiers, les juges royaux et les juges civils, les magistrats de Rouen et ceux de Paris, suivaient une jurisprudence fort différente sur les questions d'offense à la propriété ou aux personnes ; mais, en matière de sorcellerie, ils étaient tous d'accord, et concluaient unanimement au bûcher.
Pour résumer l'opinion qui dominait au seizième siècle sur les sorciers et les procédures à diriger contre eux, nous ne pouvons mieux faire que de citer la page suivante de Boguet, imprimée sous le règne de Henri IV :
'< Je tiens que les sorciers pourroyent dresser une armée égale à celle de Xercès, qui étoit néanmoins de dix-liuit cent mille hommes; car s'il est ainsi que Trois- Echelles l'un des mieux expérimentez en leur mestier, déclara sous le roi Charles neufvième, qu'ils étoient en la France seule trois cent mille, à combien estimeronsnous le nombre qui se pourroit rencontrer ès autres pays et contrées du monde? Et ne croirons-nous pas encore que dès lors ils sont accreus de moitié ? Quant à moi, je n'en fais nul doute, d'autant que, si nous jetons seulement l'œil sur nos voisins, nous les verrons tous fourmiller de cette malheureuse et damnable vermine. L'Allemagne n'est quasi empeschée à autre chose qu'à leur dresser des feux ; la Suisse à cette occasion en dépeuple beaucoup de ses villages ; la Lorraine fait voir aux étrangers mil et mil pouteaux où elle les attache ; et pour nous (car nous n'en sommes pas exempts non plus que les autres), nous voyons les exécutions ordinaires qui s'en font en plusieurs pays. La Savoye, car elle nous envoyé tous les jours une infinité de personnes qui sont possédées des démons, lesquels, estant conjurez, disent qu'ils ont été mis dans le corps de ces pauvres gens par des sorciers, prétend que les principaux que nous avons fait brusler ici, en Bourgogne, en estoient originellement sortis. Mais quel jugement ferons nous de la France ? Il est bien difficile à croire qu'elle en soit repurgée, attendu le grand nombre qu'elle en soutenoit du temps de Trois-Echelles : je ne parle point des autres régions plus éloignées; non, non, les sorciers marchent partout par milliers, multipliant en terre comme les chenilles en nos jardins.... Je veux bien qu'ils sachent que, si les effets correspondoyent à ma volonté, la terre seroit tantost repurgée, car je désireroys qu'ils fussent tous mis en un seul corps, pour les faire brusler tout à une fois en un seul feu -. <>
1. Prêlre auquel Charles IX fit grâce uuc première fois, et qui finit par expirer sur le gibet. 11 avait dénoncé un si grand nombre de démoiiolàtres, qu'on n'osa pas exercer de poursuites contre tant de personnes.