Fléchier, ibid
LES PROPHÈTES PROTESTANTS
prédicant fameux dans ces cantons, nommé Corbière, fut aussi visité par des anges. Le 7 février 1689, au moyen de quelque artifice intéressé, deux anges apparurent, après le sermon prêché par Corbière, au milieu d'une assemblée religieuse de six cents personnes. Ils reprochèrent à divers assistants de s'être rendus à la messe, et les expulsèrent du sein des fidèles.
Le subdélégué de l'intendant de la province, Barbeyrac, mit ses agents en campagne contre ce dangereux prophète. Gomme Corbière prêchait le jour des Rameaux, dans les bois de Cazarils, les dragons surprirent l'assemblée. Poursuivi par les soldats, le prédicant s'arrête, se retourne, et, décrivant autour de lui un cercle, avec son bâton, il crie aux dragons, d'une voix terrible : «Arrière, Satan! » La voix menaçante, le bâton levé, l'attitude farouche et la figure sauvage du prophète, surprennent etarrêtent les cavaliers, qui, croyant avoir devant eux quelque être surnaturel, sont tout près détourner bride. Mais le capitaine du détachement arrive, leur fait honte de leur terreur, et, s'avançant sur l'orateur du désert, le tue d'un coup de pistolet.
Parmi les nombreux prophètes qui apparurent dans cette même période, une jeune bergère de Crest, enDauphiné, acquit une grande célébrité. Isabeau Vincent, ou la belle Isabeaii^ comme en l'appelait, était une fille de seize à dixhuit ans, dont le père était cardeur de laine à Saou, près de Crest, dans le diocèse de Die. La misère l'ayant forcée à sortir de la maison paternelle, elle avait trouvé un asile chez un laboureur, son parrain, qui lui donna ses moutons à garder. Ce fat là qu'un inconnu, sans doute un des prophètes ordonnés parle gentilhomme verrier, vint la trouver, et la sacra prophétesse. La belle Isabeau avait une vivacité d'esprit et une facilité de parole, qui la rendaient éminemment propre à sa mission. Aussi, après avoir fait ses premiers essais secrètement dans des maisons obscures, eut-elle bientôt un très grand succès dans tout le Dauphiné. Le bruit en retentit jusqu'à Rotterdam, où Jurieu ne manqua pas de proclamer ce fait comme un premier accomplissement des prédictions publiées dans ses ouvrages.
Dans son exil, ce célèbre docteur s'était fait prophète lui-même, et avait été le précurseur de ceux du Dauphiné, du Vivarais et des Cévennes. Les catholiques l'accusent même, et non sans quelque raison, d'avoir fortement contribué à les susciter. Dans son impatience de voir l'Église romaine renversée en France, et abîmé dans la lecture de l'Apocalypse ; cherchant dans ce livre, d'un sens impénétrable, toutes les expressions qui pouvaient s'interpréter en faveur de ses espérances, il en avait déjà tiré d'assez belles choses pour mériter qu'on lui frappât, en Hollande, une médaille, où il était représenté avec cette inscription : Jurius propheta.
Dans un de ses livres, publié en 1686, sous ce titre : r Accomplissement
de la prophétie^ ou la Délivrance prochaine de V Église^ il assurait « être entré dans le secret des conseils de Dieu, et avoir rangé les événements que le Saint-Esprit avait dérangés dans l'Apocalypse ». En parlant de l'événement qu'il regardait comme un des plus prochains : « Il faut, disait-il, que le papisme commence à tomber dans quatre ou cinq ans, et que la réformation soit rétablie en France. Cela tomberajustement sur l'an 1690. » Or, si l'on considère que c'est à la fin de 1688 et au commencement de 1689 que l'épidémie dont nous nous occupons éclata tout à coup, dans le Dauphiné, on est conduit à penser que les prédictions de Jurieu, répétées de bouche en bouche, dans les réunions secrètes des calvinistes, durent contribuer, mieux que les leçons et les pratiques du verrier, à la propagation des petits prophètes.
Mais revenons à la belle Isabeau. L'apostat Brueys, l'historien catholique de la guerre des Cévennes, est forcé d'avouer qu'elle jouait fort bien son rôle de prophétesse. Ceux qui l'ont vue et entendue prophétiser conviennent qu'elle était très belle dans son extase. Étant encore dans sa bergerie, elle avait captivé un avocat dauphinois, nommé Gerlan, qui la suivait chaque soir, dans toutes les petites assemblées où elle allait prophétiser, et qui recueillait avec soin ses moindres paroles. Les notes de cet avocat, homme candide et extrêmement scrupuleux dans la mission qu'il s'était donnée, nous ont trasmis, sur la bergère de Crcst, des détails intéressants, qu'on trouve dans Jurieu, Fléchier et quelques autres.
Gerlan, pour s'introduire chez elle, entra dans sa bergerie, comme un voyageur altéré, et lui demanda à boire. Pendant qu'elle lui donnait un verre d'eau, il l'observait attentivement. C'était une jeune fille petite de taille, au visage irrégulier, maigre, et brunie par le hâle, au front large, avec de grands yeux noirs, doux et à fleur de tête.
« Ma sœur, lui dit-il, béni soit Dieu qui m'a fait la grâce de vous voir et de vous entendre, pour me fortifier dans sa foi et recevoir les consolations des ses enfants persécutés,
— Soyez le bienvenu, répondit-elle ; ce soir même j'évangéliserai quelques-uns de nos frères réunis dans la montagne. »
On se mit en route sur la brune. Deux jeunes filles et une vingtaine de paysans suivaient, avec l'avocat, Isabeau, qui marchait très vite, bien que le chemin fût très rude et la nuit sombre. Une assemblée fort nombreuse l'attendait. « Je suis par moi-même incapable de parler, » dit-elle ; mais, tombant à genoux, elle ajouta : « 0 Dieu ! délie ma langue, si c'est ton bon plaisir, afin que je puisse annoncer ta parole et consoler ton peuple affligé ! » Aussitôt l'Esprit la saisit, elle fit une longue prière. « Je croyais, dit Gerlan
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entendre parler quelque ange. » Après avoir fait chanter un psaume, qu'elle entonna elle-même mélodieusement, elle prêcha, d'une voix forte, sur ce texte : « Si quelqu'un vous dit : Voici le Christ, il est ici, il est là, ne le croyez pas »
Isabeau paraissait quelquefois comme ensevelie dans une léthargie si profonde qu'on eût tenté vainement de l'en faire sortir. On pouvait alors l'appeler, la pousser, la secouer, la pincer, la brûler même, sans qu'elle sortît de cet état de sommeil. Tout en paraissant endormie, elle se mettait à chanter des psaumes, d'une voix claire et inteUigible. Les mouvements de ses lèvres étaient modérés, exempts de spasmes, ses gestes mesurés et convenables. Après avoir chanté, elle improvisait des prières, récitait de longs fragments de la Bible, commentait les saintes Écritures, apostrophait les papistes et débitait des sermons pleins de force : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés. Le sauveur de nos âmes vous appelle; il faut le suivre. Le sauveur de nos âmes a tant souffert ! Il est notre bon maître. » D'autres fois, elle se plaisait à employer des comparaisons triviales: « Ils ont fait comme Judas à Notre-Seigneur : ils ont tricoté, ils ont fait le tricotage. Ils sécheront comme l'herbe d'un pré fauché. — La messe, la messe, que croyez-vous, mes chers frères, que soit la messe ? Je la compare à une belle assiette d'argent : elle est blanche par le dehors, et noire en dedans. »
Au sortir de ses accès, la prophétesse ne se souvenait nullement de ce qui s'était passé, ni de ce qu'elle avait dit. Elle soutenait même qu'elle avait bien dormi, et ne paraissait point fatiguée, bien qu'elle eût parlé quelquefois trois, quatre et cinq heures de suite.
L'état de la belle Isabeau était évidemment un somnambulisme artificiel analogue à celui des individus magnétisés ou, comme on dit aujourd'hui, hypnotisés. Le plus souvent elle ne prononçait ses discours qu'étant couchée dans son lit, et après s'être endormie. C'est là un cas bien constaté de somnambulisme artificiel ou d'hypnotisme chez les prophètes protestants.
La bergère de Crest s'était rendue fameuse par la fréquence de ses extases. Elle avait communiqué à elle seule le don de VEspnt à des cantons tout entiers. Sa célébrité la fît appeler à Grenoble, où elle opéra d'importantes conversion. Il faut citer parmi les plus qualifié, celle de madame de Baix, veuve d'un conseiller au parlement de Grenoble, qui prêta une oreille si docile aux improvisations de la prophétesse, qu'elle-même finit par se trouver inspirée et qu'elle communiqua son inspiration à sa fille.
Cette conquête, si glorieuse pour Isabeau, eut l'inconvénient de faire trop