‹ Les mystères de la scienceChapitre 67 sur 117 · Théâtre sacré des Cévennes · texte numérisé non relu

Théâtre sacré des Cévennes

LES PROPHÈTES PROTESTANTS

nécessité, pour arriver à ce village, passer par Saint-Sauveur, où était posté Tirbon, un des capitaines de FoUeville. « Mais ne craignez rien, enfants de Dieu, leur avait dit le prophète, je ferai tomber les armes des mains des soldats. » Le lendemain, le capitaine Tirbon, les ayant vus descendre de la montagne en longues files, marcha à leur rencontre, à deux cents pas de Saint-Sauveur, et les somma de se disperser. Au lieu d'obéir, ils se mettent à l'entourer. Tirbon commande le feu ; plusieurs religionnaires tombent. Les autres, devenus furieux, s'arment de grosses pierres, tuent le capitaine et neuf de ses soldats, et vont chanter un cantique de victoire sur les ruines de leur temple. A partir de ce momenl.les en fa?îts de Dieu, tout en écoutant leurs prophètes, comprirent la nécessité de se défendre, et mirent en pratique l'éternelle maxime de la sagesse des nations : Aide-toi, le ciel t'aidera.

La défaite et la mort du capitaine Tirbon donnèrent aussi à penser au colonel de FoUeville, qui jusque-là n'avait pas pris au sérieux les prophètes du Vivarais. Il dépêcha un courrier à Bàville, l'intendant du Languedoc, qui partit aussitôt de Montpellier avec le gouverneur militaire de la province, M. de Broglie, son beau-frère. Bàville mit sur pied les curés, les juges, les consuls, rassembla les milices, les volontaires et les châtelains, et envoya toutes ces forces à Lavoulte, petite ville située sur les bords du Rhône, où FoUeville avait établi son quartier général. Bàville et de Broglie furent retenus en chemin à Privas, dont les environs n'étaient guère moins agités que ceux de Lavoulte, par les assemblées religieuses. Ils venaient d'apprendre qu'il s'en préparait une de quatre mille personnes sur les ruines du temple de Privas. Us parvinrent à l'empêcher ; mais, en ce moment môme, ayant eu avis qu'il se tenait une autre assemblée religieuse à Porchères, M. de Broglie s'y rendit en toute hàle.

Dans ce hameau, (\ui\ fallait aller trouver par des chemins affreux, vivait un pauvre vieillard, nommé Paul Béraut. Il avait quelque temps résisté à l'Esprit, blâmant même ses enfants d'aller aux assemblées ; mais ceux-ci lai racontaient des choses si merveilleuses du pouvoir des prophètes, qu'un jour il se leva tout à coup, en sursaut, enleva le ciel de son lit, et le lança à trois pas, en proférant quelques paroles incohérentes. Cette subite victoire de l'Esprit sur leur père combla de joie les enfants de Béraut. Ils parcoururent le village, disant de maison en maison : « Venez voir mon père, qui a reçu l'Esprit et qui prophétise ! » Sara, la fille de Béraut, qui avait reçu le même don presque immédiatement après lui, l'aidait dans la prédication.

Ce vieux prophète présidait, dans sa maison , la petite assemblée de Porchères au moment où M. de Broglie y arrivait. Prévenus de l'approche du général, Béraut et sa fille s'élancent à la tète des assistants, fondent sur la troupe,

qu'ils repoussent d'abord à coups de pierres ; mais bientôt le vieux prophète est tué dans la mêlée avec une douzaine de ses compagnons; le reste est dispersé. Quanta Sara, qu'une blessure empêche de fuir, elle tombe entre les mains du général, qui rentre triomphalement à Privas, avec cette belle capture.

Pendant ce temps Folleville n'était pas resté oisif; mais ses soldats, les milices et les chcàtelains qu'on leur avait adjoints à Lavoulte, ne savaient de quel côté se porter, dans un pays qui fourmillait d'assemblées et de prophètes. S'engager dans les Boutières, c'était risquer d'y périr en détail et de n'en pas ramener un seul homme. Il résolut donc de porter toutes ses forces sur un seul point. Ayant entendu des chants qui descendaient de la cime du Cheilaret, entre Saint-Genest et Gluiras, il s'avança de ce côté. line pouvait mieux choisir, car c'était Gabriel Astier en personne qui présidait cette autre assemblée. Après avoir embusqué ses milices dans les défilés pour arrêter au passage lès fugitifs, Folleville gravit la montagne, avec ses dragons, marchant en bon ordre. A son approche, Gabriel Astier harangue ses fidèles : « Enfants de Dieu^ soyez sans crainte. En vérité, je vous le dis, vos corps seront comme du rocher sous le sabre et la balle. Les anges du Seigneur combattront avec nous. Eh! ne voyez-vous pas Homel, Brunier et les autres martyrs, vêtus d(3 robes lumineuses, se promenant dans les cieux, avec le Christ ! »

D'autres inspirés prirent encore la parole, car les religionnaires, menacés d'aussi près, tinrent une espèce de conseil tumultueux, dans lequel plusieurs émirent l'avis de se retirer. Mais les prophètes et les prophétesses les signalèrent à l'assemblée comme des réprouvés, et déclarèrent qu'ayant tous le Saint-Esprit et se trouvant sous la protection des anges, ils n'avaient rien à craindre ; que les gens de guerre ne pouvaient rien contre ceux qui avaient la foi, et qu'en tout cas, le paradis leur était ouvert après la mort. « Il y en eut, dit Fléchier, qui assuraient que les anges tombaient sur eux comme des troupes de moucherons, et les environnaient*. »

Cependant, Folleville avait entouré, par ses détachements, la petite montagne du Cheilaret, où se tenait l'assemblée. Avant d'attaquer ces malheureux, il leur envoya le prévôt de son régiment, pour essayer de les ramener à leur devoir. On lui cria : Tartara! arrière Satan!

Le cviTartara! était, pour les religionnaires, un mot sacramentel qui devait suffire pour réduire en poussière leur ennemi. Du milieu de l'assemblée, un homme s'élança vers le prévôt, essuya le feu de son pistolet, le mit en fuite et le poursuivit à coups de pierres. Un second parlementaire, envoyé parFolle-

1. Fléchier, Relation des fanatiques, ;i la suite des Lettres choisies, t. I.

ville, ne fat pas mieux traité : on le chassa à coups de pierres. L'ordre fut alors donné à la troupe de charger. On vit, en ce moment, les religionnaires s'embrasser les uns les autres et s'entre-souffler à la bouche, pour se communiquer le Saint-Esprit. Cela fait, ils marchèrent d'un pied ferme au-devant des soldats, en criant: Tartara! Ils avaient la conviction d'être invulnérables, ou la certitude que, s'ils mouraient, ce serait pour ressusciter peu de jours après. Quelques-uns étaient armés de fusils, d'aulres lançaient des cailloux. Tous combattirent vaillamment; mais leurs rangs ayant été rompus, ils se dispersèrent, laissant sur le terrain trois cents morts et cinquante blessés. Ces derniers furent envoyés, comme prisonniers, à Privas, et ceux qui ne moururent pas de leurs blessures trouvèrent le tribunal de Bàville, qui fît pendre ces malheureux « sur toutes les montagnes où naguère ils chantaient les louanges de Dieu ' » .

C'est ainsi que l'on traitait les prisonniers après chaque affaire. Nous ne raconterons pas tous les combats qui furent livrés à cette époque, dans le Vivarais, entre les religionnaires et les soldats. Outre qu'ils ont l'inconvénient de se ressembler beaucoup, les faits d'armes ne doivent trouver place dans notre récit qu'autant qu'ils servent à expliquer les phénomènes que nous avons à décrire. Ce que nous devons noter avec soin, ce sont les manifestations de l'esprit prophétique durant cette période.

Dans la paroisse de Saint-Léger, oii se tenaient de fréquentes assemblées, le curé et le seigneur du lieu, espérant les surprendre, se rendirent près d'une maison où on leur avait dit que le Saint-Esprit devait faire des choses merveilleuses. Une prophétesse parut devant eux. Au lieu de tomber à terre, comme Gabriel Astier et la plupart des autres inspirés, elle resta debout, et, battant des mains sur sa tête, elle se mit à crier de toute sa force : Miséricorde ! faites pénitence! Le jugement de Dieu viendra dans trois mois! Puis, quand ses agitations l'eurent mise hors d'haleine, elle se jeta sur un lit où, continuant à se débattre et à crier miséricorde ! elle raconta qu'elle avait reçu le Saint-Esprit gros comme un grain de froment; qu'elle ferait et dirait bien d'autres choses, et de plus belles encore, quand elle l'aurait reçu tout entier; que ceux qui ne la croiraient pas seraient damnés, et qu'elle sentait bien qu'elle avait le Saint-Esprit. Enfin, la prophétesse épuisée devint calme, se leva de son lit, prit sa quenouille et commença à filer auprès du feu, descendant de la hauteur de sa divinité aux simples offices de son ménage ^

A Saint-Vincent, paroisse située à une lieue de Bressac, qui est une

Page 1