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Thealre sacré des Céuennes, p. 9y

culeiix encore que les précédents : rincombiistibilité d'un prophète.

« Un jour, dit le témoin, que Cavalier avait fait une assemblée proche de Sérignan, dans le mois d'août 1703, et que notre troupe était, si je ne me trompe, de cinq à six cents hommes (et je ne doute pas qu'il y eût pour le moins autant de personnes de l'un et de l'autre sexe qui étaient venues des villages voisins pour assister aux exercices de piété ce jour de dimanche), après que l'on eut fait plusieurs exhortations, lectures, chants de psaumes, etc., le frère Clary (qui avait reçu des grâces excellentes, et dont les révélations fréquentes étaient, avec celles de M. Cavalier, les guides ordinaires de notre troupe) fut saisi de l'Esprit au milieu de l'assemblée. Ses agitations furent si grandes, que tout le monde en fut extrêmement ému. Lorsqu'il commença à parler, il dit plusieurs choses touchant les dangers auxquels les assemblées des fidèles se trouvaient ordinairement expo sées; ajoutant que Dieu était celui qui veillait sur elles et qui les gardait. Ses agitations augmentant, l'Esprit lui fit prononcer à peu près ces mots : Je t'assure, mon enfant, qii il y a deux hommes dans celle assemblée qui ny sont venus que pour vous trahir. Us ont été envoyés par vos ennemis pour épier tout ce qui se passe entre vous et pour en instruire ceux qui leur ont donné celte commission. Mais je te dis que je permettrai qu'ils soient découverts et que tu mettes toi-même la main sur eux. Tout le monde était fort attentif à ce qu'il déclarait; et alors ledit Clary, étant toujours dans l'agitation de tête et de poitrine, marcha vers l'un des ttaîtres (je les appelle ainsi, parce qu'ils professaient notre religion) et mit la main sur son bras. M. Cavalier, ayant vu cela, commanda à ceux qui portaient les armes d'environner l'assemblée, de telle manière que personne n'en pût échapper. L'autre espion, qui était à quelque distance, fendit la presse, et vint auprès de son camarade se jeter aux pieds de M. Cavalier, en confessant sa faute et en demandant pardon à Dieu et à l'assemblée. L'autre fit la même chose, et tous deux dirent que c'avait été leur extrême pauvreté qui avait été la cause de ce qu'ils avaient succombé à la tentation ; mais qu'ils s'en repentaient avec amertume et qu'ils promettaient qu'avec l'assistance de Dieu ils seraient à l'avenir fidèles, si on leur voulait donner la vie.

« Cependant M. Cavalier les fît lier, et commanda qu'on les gardât. Alors, l'inspiration de Clary continuant avec de très grandes agitations, l'Esprit lui fit dire à fort haute voix que plusieurs murmuraient sur ce qui venait d'arriver, comme si la promptitude avec laquelle les deux accusés avaient confessé était une marque qu'il y avait eu de l'intelligence entre Clary et eux, pour supposer un miracle. 0 gens de peu de foi, dit l'Esprit, est-ce que vous doutez de ma puissance, après tant de merveilles que je vous ai fait voir? Je veux qu'on allume tout préseyilement un feu, et je te dis, mon enfant, que je permettrai que tu te nielles au milieu des flammes sans qu'elles aient de pouvoir sur toi, etc.

« Sur cela le peuple s'écria, particulièrement les personnes qui avaient murmuré, et qui, n'étant pas du nombre de ceux qui portaient les armes, n'avaient pas tant de foi qu'eux. On entendit un cri de toutes ces personnes, qui confessaient leur doute et qui demandaient grâce! Seigneur, retire de nous le témoignage du feu! Nous avons éprouvé que tu connais les cœurs/ Mais comme Clary insista, avec des redoublements d'agitations de tout son corps, M. Cavalier, qui ne se pressait pas

trop dans une affaire de cette conséquence, ordonna enfin qu'on allât chercher du bois sec pour faire promptement un feu. Comme il y avait tout auprès de là des fourneaux à tuile, on trouva en un moment quantité de branches sèches de pin, et de cet arbrisseau piquant que nous appelons argcalas, et peut-être quelques sarments. Ce menu bois, mêlé de grosses branches, fut entassé au milieu de l'assemblée, dans un endroit qui était un peu bas, de sorte que tout le monde était élevé tout autour. Alors Glary, qui, pour le dire en passant, avait une camisole blanche (habit de la saison, que sa femme lui avait apporté le jour même), se mit au milieu du tas de bois, se tenant debout et levant les mains jointes au-dessus de sa tête. Il était toujours dans l'agitation et parlait par inspiration. Plusieurs personnes m'ont rapporté les choses qu'il disait; mais pour moi je ne pus l'entendre distinctement. On me dit aussi que c'était lui-même qui avait mis le feu au bois, et que ce feu avait pris eu un instant, au premier' attouchement : merveille que j'ai plusieurs fois observée en d'autres occasions, et particulièrement quand on criait : A sac! à sac! contre les temples de Babjdone. Toute la troupe en armes environnait l'assemblée entière, qui était généralement en pleurs et en prières, les genoux en terre, faisant un cercle à l'entour du feu. La femme de Clary était là, qui faisait de grands cris; son beau-père, deux de ses belles-sœurs, et même quelques propres parents de Clary, que je ne puis pas précisément nommer. Chacun le vit, au milieu des flammes qui l'enveloppaient et qui le surmontaient de beaucoup. Ceux qui avaient eu soin de ramasser les bois eurent aussi celui de repousser les restes des branches qui étaient un peu écartées, afin qu'il n'en restât rien. Clary ne sortit donc du milieu du feu que quand le bois eut été tellement consumé, qu'il ne s'éleva plus de flamme. L'Esprit ne l'avait point quitté pendant ce temps-là, qui, autant que j'en puis juger aujourd'hui, fut pour le moins d'un quart d'heure : et il parlait encore avec sanglots et mouvements de poitrine quand il fut sorti. M. Cavalier fit la prière générale, pour rendre grâces à Dieu de la grande merveille qu'il avait daigné faire pour fortifier la foi de ses serviteurs. Je fus des premiers à embrasser le digne frère Clary et à considérer son habit et ses cheveux, que le feu avait tellement respectés, qu'il était impossible d'en apercevoir aucune trace. Sa femme et ses parents étaient dans des ravissements de joie, et toute l'assemblée se sépara, la nuit venant, en louant et en bénissant Dieu. J'ai vu et entendu toutes ces clioses-là '. »

De telles scènes augmentaient la confiance des insurgés dans la justice de leur cause et dans la protection du ciel. Se croyant directement conduits par le Saint-Esprit, ils se sentaient appelés à obtenir, par la voie des armes, la restauration de leur religion proscrite : une telle confiance morale décuplait leurs forces et leur faisait braver la mort avec joie.

1. Théâtre sacré des Cévenes. Déposition de Cavalier (de Sauve).

Théâtre de rinsurrection. — Attaque de Saint-Germain de Calberte. — M. de Saint- Julien envoyé pour combattre les Gamisards. — Le maréchal de Broglie battu par Cavalier au Val de Bane. — Mort du capitaine Poul. — Divers combats. — Victoire de Cavalier à Vagnas. ■ — Sa défaite dans le même lieu. — Dangers qu'il court.

Après une assemblée générale, qui fut tenue dans le désert, au chant des cantiques, chaque brigadier général alla occuper le pays qui lui était assigné. Salomon-Abraham se posta aux alentours du Congés ; Joani, à la Faus-des- Armes*; Cavalier, au levant, sur la montagne du Bouquet, couverte de forêts et coupée de gorges profondes, d'oîi il menaçait la rive gauclie du Gardon oriental ; Castanet, au couchant, sur l'Aigoal et l'Esperou. Roland se tenant au centre, sur la montagne de Mialet ou de Durfort, occupait les deux rives du Gardon occidental, et menaçait Anduze. Ainsi distribuées, les cinq légions pouvaient se tendre la main de montagne en montagne, grâce aux courts intervalles qui les séparaient.

L'insurrection embrassait six diocèses, ceux de Mende, d'Alais, de Viviers, d'Uzès, de Nimes et de Montpellier, sur une étendue d'environ quarante lieues de longueur du nord au sud, depuis Annonay jusqu'à Cette, et sur vingt lieues de largeur.

Tout le diocèse de Mende était renfermé dans la province appelée le Gévaudan: on distinguait le haut Gévaudan, compris presque tout entier dans les montagnes de la Margeride et d'Aubrac, et le bas Gévaudan, qui embrassait la montagne de la Lozère. Un des sommets les plus élevés de cette dernière chaîne, est le Bouges, voisin du fameux Pont-de-Montvert où commença ce terrible incendie que Bàville, dans ses lettres officielles, appe-

1. Faus (faffus), c'est-à-dire hêtre, exx languedocien; les montagnes de la Lozère en sont couvertes. Ici on a ajouté des armes, sans doute pour conserver le souvenir de quelque action militaire.

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lait un feu de paille. Le diocèse d'Alais occupait toutes les basses Cévennes, où l'on distingue deux hautes montagnes, célèbres aussi dans cette guerre, l'Aigoal etl'Esperou, du flanc desquelles sortent un grand nombre de petites rivières ou de torrents, dont les principaux sont: l'Hérault, le Vidourle, le Gardon d'Alais et le Gardon d'Anduze. Entre les cimes boisées de l'Esperou, s'abrite une petite vallée arrosée, d'une infinité de sources, émaillée de toutes sortes déplantes et de belles fleurs, qui a reçu du peuple le nom caractéristique de Horl~B iou, ']a.ràin de Dieu [hortus Dei). Le diocèse de Viviers, un des plus populeux, s'étendait le long de la rive droite du Rhône, et contenait d'abord, dans les basses Cévennes, les Boutières^ groupe de montagnes étroites par leur circonférence, mais élevées en pyramides et couvertes de châtaigniers ; ensuite, plus à l'ouest, sur les confins du Velay, un canton nommé proprement la Montagne, d'où la Loire tire sa source. Au raidi du précédent, le diocèse d'Uzès, un des plus grands et des pins riches du Languedoc, s'étendait depuis les hautes Cévennes jusqu'au Rhône. Le diocèse de Nîmes, qui se trouvait tout entier dans la plaine, occupait le vaste espace compris entre les derniers contre-forts des hautes Cévennes, le Rhône et la mer. C'est dans ce diocèse, et aux portes de Nîmes, que se trouve le délicieux vallon de la Vannage, dont nous avons déjà parlé, et qui était presque entièrement peuplé de protestants. Au sud-ouest de celui de Nîmes, le diocèse de Montpellier, s'étendant aussi dans la plaine jusqu'à la Méditerranée, est traversé dans une de ses parties, par les monts de la Serrane, branche séparée des Cévennes.

Le vaste théâtre de l'insurrection cévenole occupait donc tout le territoire qui forme aujourd'hui nos quatre départements de la Lozère, de l'Ardèche, du Gard et de l'Hérault.

On croit que c'est seulement à cette époque de leur organisation militaire et de leur distribution dans les postes désignés plus haut, que les enfants de Dieu reçurent généralement la dénomination de Camisards. Court a rencontré ce nom dans un journal manuscrit fait sur les lieux, au mois de décembre 1702, et, dès le 6 janvier de l'année suivante, on le trouve employé couramment dans les nouvelles publiques.

Ce nom de Camisards a beaucoup occupé, dans le temps, les étymologistes. Les auteurs modernes adoptent, pour l'expliquer, deux opinions différentes. Dans la première, on prétend, en s'appuyant, dit-on, sur le dire de Cavalier, que les insurgés cévenols, de môme que tous les troupiers en campagne, avaient coutume de changer leurs chemises sales contre des blanches, dans les lieux où ils passaient, et que quelques-uns d'entre eux, qui étaient restés longtemps privés de linge, en ayant emporté aux habi-

tants de Ganges, une provision par trop forte, y gagnèrent le nom de Camisai'ds, ou voleurs de chemises [camisa, en languedocien). Cette qualification aurait été appliquée, depuis cette époque, indistinctement à tous les insurgés protestants. La seconde opinion, que l'on trouve consignée et adoptée dans \q Dicliontiaire de Littré, assure que ce mot dérive simplement du terme de camisade^ qui signifie attaque de nuit, exécutée par surprise sur un ennemi qui est encore au lit : le mot de Camisards s'appliquait donc naturellement à des révoltés "dont les premiers exploits consistèrent en des expéditions nocturnes. Toutefois, comme ce terme de camisade est français et non languedocien, et comme les insurgés cévenols ne parlaient que le patois da Languedoc, il faut chercher une autre explication.

Selon nous, le mot Camisards vient du mot patois càmi^ qui signifie chemin. Les paysans insurgés, se tenant sur les grands chemins, ont pu recevoir le nom de Camisards^ de même qu'on appela au moyen âge, routiers les soldats d'aventure et les pillards qui couraient les routes.

Quoi qu'il en soit, le temps était passé où les insurgés cévenols ne procédaient que par attaques nocturnes. Les choses avaient bien changé depuis. Nous avons vu les Camisards, conduits par des chefs intelligents et hardis, marcher en plein jour, tambour battant et enseignes déployées. C'est maintenant une armée, qui a ses généraux et ses officiers subalternes, son infanterie et môme sa cavalerie, ses munitions de guerre et de bouche ; qui sait, selon les circonstances, faire des attaques ou des retraites, dresser des embuscades ou attendre son ennemi de pied ferme. Soutenus par leur foi profonde dans la justice de leur cause, défendus par la nature des lieux montagneux et abruptes où ils faisaient leur retraite, nous allons bientôt voir les enfants de Dieu grandir en puissance, et le roi obligé d'envoyer successivement deux maréchaux de France et soixante mille hommes, pour réduire et essayer d'anéantir les quelques milliers de paysans qui composaient cette étrange armée.

Le petit nombre de troupes royales qu'on lui avait d'abord opposées, jointes aux milices urbaines ou rurales, qui ne se composaient guère que de catholiques convertis par les dragonnades, était bien insuffisant pour tenir tête à l'insurrection. Le comte de Broglie demanda des renforts à la cour, qui, reconnaissant trop tard l'insuffisance des talents militaires de ce général, lui envoya, avec les renforts qu'il demandait, un nouveau chef, M. de Julien, qui avait fait ses preuves comme brigadier des armées du roi.

M. de Julien, né à Orange, était un ancien protestant qui, après s'être expatrié à la révocation de l'Édit de Nantes, avait, depuis, embrassé le catholicisme, pour recouvrer à la fois son grade et sa patrie. En vrai néophyte,

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il montrait beaucoup de zèle contre ses anciens coreligionnaires, affectait de faire en public des signes de croix, ne mangeait jamais de viande aux jours défendus sans prétexter, devant les assistants, que sa santé l'y obligeait, et faisait aux évèques une cour assidue. Tant de qualités le recommandaient si bien, qu'on le nomma maréchal de camp, pour qu'il arrivât dans le Languedoc avec plus d'autorité.

Le 1" janvier 1703, pendant que M. de Julien et les troupes royales qu'il emmenait, étaient encore en route, les Camisards se portèrent sur Saint- Germain de Calberte, un des plus gros bourgs des Gévennes, qu'on avait soigneusement fortifié et qui était gardé par une troupe de trois cents hommes. Un mois auparavant, Roland, avec le secours de Catinat, avait exécuté l'audacieux coup demain de prendre par surprise la petite ville de Sauve. Il y avait détruit les insignes du catholicisme, enlevé des armes et un immense butin ; ensuite il s'était tranquillement retiré, et était rentré, avec les dépouilles conquises, dans son camp de Saint-Félix. Il s'agissait, cette fois, contre Saint-Germain de Calberte, d'une véritable attaque à main armée. A dix heures du soir, les Camisards investirent Saint-Germain, par plusieurs côtés à la fois, et avec une grande vigueur. Ils durent pourtant se retirer devant une résistance à laquelle ils ne s'attendaient pas, et allèrent camper sur une montagne voisine.

Cette affaire, qui, sans être un échec, n'avait pas réussi aux Camisards, redonna sans doute du cœur à M. de Broglie, qui brûlait de faire quelque chose d'éclatant avant l'arrivée du lieutenant si vanté que lui envoyait Versailles.

Le redoutable Poul, dont on n'entendait plus parler depuis sa victoire sur Laporte, ayant fait quelques prisonniers dans les Gévennes, les conduisait au fort Sainl-Hippolyte. Dans sa route, il coucha à Saint-Germain de Calberte, quelques jours après l'attaque dont nous venons de parler. Le comte de Broglie apprenait, en même temps, que les Camisards, ayant Cavalier à leur tète, paraissaient dans la Vaunage. Il était facile quelquefois de voir les Camisards, mais les joindre était malaisé. Or, dans ce moment, ce mobile ennemi paraissant disposé à se laisser approcher, le comte de Broglie ne voulut pas manquer une occasion si rare. Il mande près de lui le capitaine Poul, et lui communique le plan d'une expédition, qu'il voulait conduire en personne, avec cet intrépide condottiere. Poul, dont la compagnie avait été mise à cheval depuis son grand exploit, considérait comme un triomphe assuré une bataille dans la plaine. On se mit donc en marche ; mais déjà les Camisards avaient quitté la Vaunage. Après avoir évangélisé les habitants de cette vallée. Cavalier en avait retiré sa troupe, et s'était même séparé d'elle

pour aller, sous le déguisement d'un marchand, acheter à Nîmes des munilions de guerre. On assure toutefois qu'avant de quitter ses compagnons, il leur avait prédit, dans une de ses extases, qu'ils livreraient bataille en son absence et tueraient le capitaine Poul.

Le maréchal de Broglie, ayant passé plusieurs jours à chercher Cavalier •dans la Vannage, se disposait à ramener ses troupes à Nîmes, lorsque quelques dragons envoyés en reconnaissance, revinrent, à bride abattue, rapporter qu'ils avaient vu les Camisards, tambour battant et chantant des psaumes, sortir de deux métairies appelées le Mas de Gajfarel. Dans un conseil de guerre qui fat tenu sur ce rapport, les sentiments furent partagés : quelques-uns, parmi lesquels se trouvait Poul lui-même, qui était aussi prudent que brave, opinèrent pour qu'on fit venir des renforts de Nîmes. Mais le €omte de Broglie, adoptant l'avis des plus aventureux, fit décider l'attaque immédiate.

On s'avança donc en ordre de bataille. La petite armée du comte de Broglie se composait du régiment de petit-Languedoc, d'une compagnie de dragons ■et de deux cents hommes de milices. Le comte de Broglie et le chevalier, son fils, étaient au centre, Poul à l'aile droite, et le capitaine de dragons, La Dourville, à l'aile gauche. Les Camisards, alors occupés à des exer- ■cices de piété, se hâtèrent de congédier ceux qui étaient venus pour assister à l'assemblée religieuse, et cela fait, ils attendent de pied ferme l'ennemi. Us n'étaient en tout que deux cents hommes, commandés par les brigadiers Abdias Maurelou Catinat^ pour lui conserver son surnom, et Ravanel, vieux soldat du régiment de Rouergue. Ils étaient postés sur une hauteur qui présente à son sommet un pli de terrain, appelé dans l'idiome languedocien lou cross d'ac i val de Bane (le ravin du vallon de Bane). A la base de cette montagne, un autre ravin circulaire formait une sorte de retranchement naturel.

Les Camisards reçurent, sans s'ébranler, la charge des dragons de La Dourville, et y répondirent par une mousquetade si bien dirigée, qu'elle mit le désordre dans l'aile gauche et le centre de l'ennemi. On vit presque aussitôt les milices lâcher pied et entraîner les dragons dans leur déroute, Poul seul tient encore et, le sabre à la main, s'élance en furieux contre les Camisards ; mais, en ce moment, une pierre lancée par la fronde d'un jeune garçon de Vauvert, qui n'était venu au cross d'aoïi val de Bane que pour prier, atteint le capitaine et le renverse à terre : ce Goliath avait trouvé son David.

A cheval, monsieur Poul ! lui crient quelques-uns de ses officiers qui le suivent, à cheval ! Mais déjà Catinat a bondi sur lui, et lui a fendu la tête, d'un coup de sabre. L'impétueux Camisard ne s'arrête que le temps de

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prendre à Poul, étendu mort, son grand sabre d'Arménie et son cheval d'Espagne, siirlequel il s'élance, pour achever la déroute de l'armée fugitive. Ni les prières ni les menaces du comte de Broglie, ne purent ramener ses hommes au combat.

Catinat, qui les poursuivait l'épée dans les reins, leur criait : « Voilà votre Poul (coq), nous l'avons plumé, vous n'avez qu'à le manger. » Le comte de Broglie, toujours suivi et entraîné par ses troupes, que la peur avait démoralisées, ne put s'arrêter qu'à un carrefour situé à une heure du champ de bataille.

D'après les récils comparés des historiens, il ne parait pas que les pertes des troupes royales aient été proportionnées à leur épouvante, dans cette humiliante défaite. Mais si le nombre des tués fut petit, celui des blessés fut assez considérable. Parmi ces derniers était le capitaine LaDourville. Ce qui faisait le grand désastre de cette journée, c'était la mort de Poul, l'intrépide partisan, en qui le maréchal de Broglie et l'intendant Bàville voyaient la principale force de la guerre qu'ils avaient à soutenir contre les montagnards des Cévennes.

Il existe une autre version sur la mort de Poul. Ce serait Samuel et, le jeune garçon, qui, ayant, comme nous l'avons dit, abattu Poul d'un seul coup de sa fronde, lui aurait lui-même coupé la tête avec son propre sabre, ce fameux sabre d'Arménie, qui serait naturellement devenu sa conquête, avec le genêt d'Espagne. Il est certain que ce jeune homme, jusqu'alors inconnu dans la guerre des Camisards, et qui ne se trouvait ce jour-là avec eux que pour prendre part à leurs actes de piété, devint célèbre par ce grand coup. Il quitta son nom, pour le nom prophétique Saint-Paul, commanda la garde à cheval de Roland, et s'étant attaché plus tard à la fortune de Cavalier, se couvrit de gloire à la bataille d'Almanza, comme capitaine dans le régiment que ce chef exilé commanda en Portugal.

Le mois de janvier de 1703 est rempli de plus de vingt combats ou coups de main, qui s'effacent tous devant l'importance de cette affaire du Mas de Gaffarel ou du Val de Bane.

Nous avons dit pourquoi Cavalier avait dû se contenter d'en prophétiser l'heureuse issue. Il se trouvait encore à Nîmes au moment où la nouvelle de la défaite du maréchal de Broglie et de la mort de Poul y fut apportée par les fuyards qui arrivaient sans casque, sans armes, et dans le plus lamentable désarroi. La terreur fut si grande à Nîmes qu'on croyait déjà les Camisards aux portes de la ville. On se hâta de les fermer, et la générale battit dans les rues. Les catholiques demandant à grands cris des armes, il fut impossible de ne pas en donner aussi aux bourgeois protestants ou

nouveaux convertis, qui les réclamaient pour leur propre défense. La poudre et les autres munitions furent distribuées, dans cette panique, avec une certaine facilité et sans que l'on pût prendre les précautions ordinaires. Cavalier en obtint donc, par les mains de ses amis, autant qu'il en pouvait désirer.

Le lendemain matin, les portes de Nîmes s'étant ouvertes, pour le départ des troupes que le gouverneur de la ville envoyait afm de ramener M. de Broglie d'un château où la peur le tenait bloqué, le chef cévenol en profita pour sortir de la ville, monté sur une mub et tenant en croupe sa valise remplie de poudre. Personne ne le reconnut sous son déguisement de marchand. Il fit même route, pendant une demi-heure, avec les soldats qui allaient chercher le comte de Broglie, devisant avec eux sur toutes sortes de sujets, et surtout sur les Gamisards.

« Vous êtes bien imprudent, Monsieur, lui dirent les soldats; si vous rencontrez les rebelles, ils vous prendront mule, argent, valise, et la vie peut-être.

— J'ai confiance en Dieu, mes braves, répondit Cavalier ; qui ne fait pas de mal, ne craint rien. »

Ce fut par la route de Galvisson que Cavalier rejoignit Ravanel et Câlinât, les deux prophètes victorieux. Après l'affaire du Mas de Gaffarel, ceux-ci n'avaient pas perdu leur temps. Quittant le champ de bataille dès le soir de cette journée, ils s'étaient dirigés à l'est de Nîmes, vers la métairie de Roquecourbe, où ils arrivèrent le lendemain à la pointe du jour. Ils résolurent de brûler, en passant, l'église catholique de Pouls, qui n'était qu'à dix portées de fusil de Roquecourbe et à une lieue environ de Nîmes. Ce fut sans doute le nom de ce malheureux village qui fit décider sa perte. On dit qu'un Camisard fit lui-môme remarquer cet accomplissement d'une centurie de Nostradamus : Quand le poul (coq) sera tué, Pouls sera brûlé. Ce qui est certain, c'est que les Camisards exécutèrent leur funeste dessein r quatorze maisons de ce village furent réduites en cendres et plusieurs habitants passés au fil de l'épée.

De Roquecourbe, Ravanel et Catinat se rendirent à une autre métairie située dans les environs de Moussac, bourg important qu'occupait une garnison de milices commandée par le chevalier de Saint-Chattes. Cet officier se crut assez fort pour attaquer les Camisards ; mais sa témérité causa la perte de tout son détachement, dont une partie resta sur la place, et l'autre se noya dans le Gardon, grossi par les pluies de l'hiver. Le malencontreux chevalier n'échappa lui-môme qu'avec beaucoup de peine à la poursuite de Catinat. Les deux prophètes, continuant leur course victorieuse, arrivèrent près de Bouquet, où ils furent rejoints par Cavalier,

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