DÉFAITE DE JEAN CAVALIER A VAGNAS (PAGE
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Deux jours après, ils allaient insulter le comte de Broglie jusqu'aux portes d'Ancluze, où il venait d'entrer avec une nombreuse troupe. Ils osèrent attaquer le corps de garde, firent plusieurs décharges de mousqueterie, qui répandirent l'alarme dans la ville; puis, satisfaits de cette démonstration, ils se retirèrent dans les basses Cévennes.
Roland descendit à son tour de ses montagnes du Mialet, du haut desquelles il gouvernait et dirigeait l'insurrection ; tandis que Cavalier, sans cesse sautillant autour des villes du bas Languedoc, harcelait et fatiguait les troupes du roi dans la plaine.
Le château de Saint-Félix, avec sa garnison de cent hommes, entravait depuis longtemps le chef des enfants de Dieu dans ses courses, et le gênait, comme une dangereuse sentinelle ayant toujours l'œil ouvert sur son camp. Décidé à enlever à l'ennemi ce poste essentiel, Roland commença par mettre le feu aux granges du château, et il en fît donner avis au vicomte, qui commandait la garnison. Celui-ci sort précipitamment, avec une grande partie de ses hommes, i)our aller éteindre l'incendie. Mais Roland, qui se tenait embusqué près du château, à peu près abandonné en ce moment, court l'attaquer, en force les portes, fait main basse sur le reste de la garnison, enlève quarante-cinq fusils, un baril de poudre, cent cinquante pains de munition, et met le feu au donjon du vieux manoir. Ensuite, et sans se donner le temps de respirer, il court au-devant du vicomte, qui revenait de ses granges incendiées. 11 lui tue encore la plus grande partie de son détachement, et le force à chercher lui-même son salut dans une fuite précipitée, servie par la vitesse de son cheval. Roland fit couper la tête à i)lusieurs des soldats tués, et les exposa sur le pont d'Anduze, où trois mois auparavant, par ordre de M. de Broglie, on avait vu plantées celles de Laporte et de quelques-uns de ses compagnons.
Dans le môme temps, les troupes de Castanet et Joani firent aussi parler d'elles. Le 26 janvier, le premier se présenta devant Saint-André de Valborgne, qui renfermait une forte garnison. Aussi ne se risqua-t-il pas à l'attaquer ce jour-là. Il se donna seulement le plaisir de passer la revue de ses troupes, sous les yeux des habitants. Comme, parmi ses soldats, une soixantaine s'étaient revêtus d'uniformes, dont ils avaient dépouillé leurs ennemis tués dans les combats, la garnison de Saint-André crut que c'étaient des troupes royales qui venaient de passer à l'insurrection, et elle en conçut une telle frayeur, qu'elle n'osa tirer un coup de fusil. Du reste, Castanet, ayantrallié Joani, revint, deux jours après, devant Saint-André de Valborgne. Cette fois, il força le bourg, pénétra dans l'église, par une brèche faite au portail, qu'on avait muré, brûla dans celte église tout ce que le feu pouvait
consumer, exigea des rafraîchissements pour sa troupe, et se retira sans avoir fait aux habitants et à la garnison d'autre mal que la peur.
Se séparant alors de Castanet, Joani tenta seul une expédition sur Genouilhac, son pays natal, triste privilège qui attira tant de calamités sur cette petite ville du diocèse d'Uzès. Le chef camisard se borna, pour cette première visite, à brûler l'église et quelques maisons de catholiques. Mais, dès les premiers jours du mois suivant, il y rentra, et fit main basse sur une compagnie de milices, logée à discrétion chez des protestants accusés d'avoir tenu une assemblée religieuse. Nous allons emprunter à Court la suite des affreuses vicissitudes dont cette ville fut k la fois le théâtre et la victime.
« Quelques jours après, dit cet historien, on mit une nouvelle garnison dans ce lieu. Joani forma le dessein de la débusquer une seconde fois : il se présenta, demanda les armes et promit de laisser retirer la garnison en paix si on les lui accordait. De la Perrière, capitaine d'infanterie, qui était à la tète de la garnison, trouva la proposition insolente et se mit en défense ; mais il fut tué à l'attaque, avec quelques-uns de ses soldats, et le reste de sa troupe, poursuivie et écharpée dans les casernes où elle s'était réfugiée. Un seul lieutenant et cinq soldats trouvèrent leur salut dans la fuite. Au bruit de ces exploits, les catholiques de ce canton, au nombre de cinq ou six cents, prirent les armes, coururent la campagne, firent main basse sur les protestants et pillèrent leurs maisons. Le colonel Marsilly fut joindre à la tête de quatre cents hommes et marcha avec eux à Genouilhac. Joani eut l'audace de les attendre de pied ferme à la porte de la ville, en ordre de bataille; mais, après une décharge, accablé par le nombre, il battit en retraite et se retira dans les montagnes sans être poursuivi. Le colonel, étant alors entré dans la vdle, fit main basse sur les habitants réformés, tranquilles dans leurs maisons. Une centaine de ces malheureux furent immolés à son zèle, et périrent par la main du soldat.
« Marsilly s'étant, quelques jours après, retiré à la Forte, Joani revient, pour la troisième fois, à Genouilhac, et forme le projet de châtier les catholiques des environs qui avaient osé faire main basse sur les protestants et piller leurs maisons; il porta partout la terreur et l'effroi, et dévoua à son ressentiment tout ce qu'il trouva sous ses pas; le lieu de Chambourigaud fut, en particulier, le théâtre où il joua sa plus sanglante scène.
« M. de Julien accourut au secours de cet infortuné canton, et, étant entré dans 'Genouilhac, il fit massacrer tout ce qui s'y trouva encore de protestants; et livra la ville à la fureur et à la cupidité du soldat, qui se chargea de butin »
Qui ne serait frappé du sort de cette infortunée bicoque de Genouilhac, résumant, dans ses blessures et ses ruines, toute l'histoire de cette lutte fatale, où le vengeur n'est pas moins à craindre que l'oppresseur, et où les horreurs des crimes se multiplient par les horreurs des représailles !
1. Histoire des troubles des Cévennes, ou de la guerre des Camisards, t. I, p. 181-182.
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On voit que Julien n'avait pas besoin de l'assentiment de Bâville pour appliquer le fameux système d'extermination avec lequel il était arrivé de Versailles. L'essai qu'il en fit à Genouilhac eut de promptes suites. Ce butin dont il permit à ses soldats de se charger, mit en appétit les catholiques hors cadre. On vit des paysans se soulever, et former une bande abominable, qui n'épargnait ni les maisons ni les biens, qui tuait indistinctement les hommes, les femmes, les enfants, qui pillait partout, et brûlait après le pillage. Dans cette bande, dont les exploits en suscitèrent d'autres, plus tard, étaient entrés les habitants de Chambourigaud, de Sénéchas, de Vielvic, de Ponteils, de Concoules, d'Âujac, de Malons, de Saint-André et de Saint-Florent; mais ces derniers ayant surpassé tous les autres en cruautés, ce fut sous le nom de Florentins qu'ils furent tous connus. Brueys veut bien convenir que ces routiers contrevenaient, au moins autant que les Camisards, aux lois de l'État, qui ne permettaient pas de prendre les armes sans l'autorisation du roi. Julien ne se fit aucun scrupule d'accepter de pareils auxiliaires, comme on accepta, dans la suite, les Camisards blancs^ troupe aussi irrégulière, mais moins sanguinaire toutefois, que celle des Florentins.
Revenons aux combattants des Cévennes. Quoiqu'ils eussent pris les armes dans les six diocèses que nous avons désignés, on a vu, par ce qui précède, qu'ils venaient de se concentrer dans les diocèses d'Alais et d'Uzès. Là se trouvaient leurs principaux chefs, Roland, Cavalier, Catinat, Rastanet, Joani, Rastelet. C'est qu'il s'agissait d'un grand coup, d'où dépendait pour eux le succès définitif de la guerre : il fallait obtenir le soulèvement du Vivarais. Pour cela, on devait d'abord y pénétrer, pour donner la inain aux protestants de ce pays. Le chef des enfants de Dieu, qui avait ordonné cette expédition, la pressait vivement, car il venait de recevoir la nouvelle du remplacement de M. de Broglie par un autre maréchal de France, M. de Monlrevel, qui arrivait avec de nouveaux régiments, et qui s'était fait précéder dans les Cévennes par un matériel considérable, embarqué à Lyon sur le Rhône.
Cavalier fut chargé d'aller provoquer l'insurrection du Vivarais. On reproche généralement à ce chef d'avoir perdu trop de temps à la petite guerre, aux coups de main sur les convois des ennemis, à la destruction des insignes du culte catholique, à des escarmouches contre les châteaux et les bourgs. Mais cette guerre n'était-elle pas la seule qui pût réussir aux Camisards? Et quant à Cavalier, qui opérait dans la plaine, devait-il faire autre chose, s'il voulait éviter d'être écrasé par les gros bataillons que les généraux du roi tendaient naturellement à pousser contre lui ?
Quoi qu'il en soit, Cavalier va tenter en ce moment cette expédition du
Vivarais, qu'on l'accuse d'avoir relardée. Dès les premiers jours de février, il sort de Bouquet, à la tète de huit cents hommes. C'était la première fois qu'une si grande troupe était réunie sous ses ordres. Trente mulets le suivent, portant les bagages. Un homme envoyé des Boiitières, arrivé dans son camp depuis quelques jours, doit le guider à travers des passages peu connus, et que la neige, qui couvrait encore les montagnes, rendait peu praticables à ceux qui s'y engageaient pour la première fois. C'est peut-être celte dernière circonstance qui l'arrêta encore, et le fît céder à la tentation de brûler quelques églises de plus.
Cavalier, pour arriver dans le Vivarais, passe la Gèze sans obstacle, à la hauteur de Rochaigude. On lui résiste à Saint-Jean des Agnels; il est obligé de forcer ce bourg et d'en chasser les habitants. Après y avoir hébergé sa troupe, pendant la nuit, il le livre aux flammes. Mais le lendemain, comme il continue sa marche sur l'Ardèche, il rencontre à Vagnas un corps de six cents hommes qui vient l'attaquer à cette nouvelle étape. Composé de la noblesse et de la milice bourgeoise du bas Vivarais, ce corps était sous les ordres du comte Scipion du Roure, gouverneur de Saint-Esprit, et l'un des trois lieutenants généraux du Languedoc.
Le comte du Roure n'avait pas plutôt appris le dessein des Camisards sur le Vivarais, qu'il s'était concerté avec Julien, pour le faire échouer. Mais, au lieu de se tenir sur les bords de l'Ardèche, jusqu'à l'arrivée de ce général, qui accourait avec dix-huit cents hommes, il voulut se donner la gloire de vaincre seul le chef cévenol, qu'il espérait surprendre à Vagnas pendant la nuit. Ce fut lui-môme qui se trouva surpris. Lorsque son avant-garde, conduite par un nouveau converti, le vieux baron de Lagorce, approcha du bourg, Cavalier avait eu le temps d'en sortir et d'embusquer sa troupe à l'extrémité d'un bois qui s'étend depuis Vagnas, en longeant la route, jusqu'à une assez grande distance du côté de l'Ardèche. Au bruit de la fusillade qui accueillit le baron de Lagorce, le comte du Roure accourut, pour l'appuyer. Mais déjà le vieux baron avait essuyé de nombreuses pertes, et, blessé à la cuisse de plusieurs balles, il gisait lui-même sur le lieu du combat. On se battait dans les ténèbres, et bien que devenue plus égale par la présence du comte, la lutte fut encore longue et meurtrière. Cavalier raconte qu'il fallut déloger les ennemis de derrière chaque tronc d'arbre; mais enfin la victoire lui resta. Suivant Louvreleuil, elle n'aurait pas été si vivement disputée, et devant une charge à la baïonnette, ordonnée par le chef des Camisards, les gentilshommes cathoUques auraient pris la fuite, sans même tirer un coup de fusil. Ce qui est certain, c'est que le comte du Roure ne ramena pas plus de soixante hommes du champ de bataille. Deux carmes se trouvaient parmi
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les morts. L'infortuné Lagorce, étendu dans la neige, fut achevé par les Camisards à coups de crosse de fusil. Le terrain du combat était jonché de cinq cents cadavres ennemis'.
Cependant cette victoire, toute brillante qu'elle était, avait le danger de laisser Cavalier dans une position éminemment critique. Derrière lui, et bientôt tout proche, était M. de Julien, avec ses dix-huit cents hommes de troupes royales ; devant lui, l'Ardèche, gardée par des milices que du Roure avait rejointes avec ses fuyards. C'était seulement de ce dernier côté que Cavalier, vainqueur la veille et maintenant pris entre deux feux, avait des chances de faire sa trouée, pour ramener au plus vite ses hommes dans les Cévennes. Avec ce coup d'œil qui lui faisait juger de tout d'une manière aussi sûre que rapide, il connut bien vite son péril et la seule ressource qui lui restait.
Dès que le jour parut. Cavalier marcha donc à la rencontre du comte du Roure et de ses milices, faisant entonner à ses soldats ce chant de triomphe:
Dieu que Juda connaît, Dieu qu'Israël adore, Salem est ta demeure et Sion ton autel. Ton bras de nos tyrans a rompu l'arc sonore,
Le glaive qui dévore.
Et le combat mortel !
Aux éclairs de ta foudre, à ta fumante tombe.
Le cœur manque au vaillant, le bras échape au fort.
Le char d'airain se brise et le coursier succombe,
Et le guerrier qui tombe
S'assoupit dans la mort.
Quand tu te lèveras, ô notre roi céleste,
Pour délivrer enfin tes élus d'ici-bas,
Le vent de ton tonnerre, à nos tyrans funeste.
En balayera le reste
Aux gouffres du trépas !
Arrivé sur la rive droite de l'Ardèche, Cavalier trouve le comte du Roure établi sur la rive gauche, avec ses troupes, accrues des populations du vallon. La rivière, gonflée par les neiges, était devenue un torrent profond et rapide. Devant cette infranchissable barrière, il fallut rétrograder. Cavalier se retira sur Vagnas ; mais, dans sa retraite précipitée, il se trouva cerné par des forces quatre fois supérieures aux siennes, sans qu'il pût espérer pouvoir, selon son habitude, leur échapper en disparaissant par les montagnes.