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Peyrat, Histoire ch s pasteurs du désert, t. I, p. 3S

M. de Julien avait caché dans la forêt plus de la moitié de son monde, ne gardant sur la route que l'autre moitié, précédée d'une avant-garde de quarante grenadiers, à la tête desquels il marchait lui-même contre les Camisards. 11 ordonna une première décharge, que ceux-ci essuyèrent sans s'ébranler. Ayant à leur tour déchargé leurs armes, les Camisards s'élancèrent, à la baïonnette, sur l'ennemi, qui, se laissant peu à peu refouler vers les bois, les attira ainsi dans son embuscade. Dès lors les Camisards sont enveloppés de toutes parts ; ils se dispersent dans toutes les directions, et, méconnaissant la voix et l'exemple de leurs chefs, qui s'efforcent en vain de les rassembler, ils se jettent pêle-mêle dans la forêt, dont chaque arbre masque un ennemi. On fît peu de prisonniers. « Ces enragés, dit Brueys, ne demandaient aucun quartier. »

On estime que les enfants de Dieu perdirent deux cents hommes, dans cette fatale journée, outre leurs bagages, leurs mulets, presque tous leurs chevaux et une grande quantité d'armes. S'il faut s'en rapporter aux Mémoires de Cavalier, ou plutôt aux mémoires publiés sous son nom, il ne reconnaîtrait qu'une perte de cinquante hommes dans ce second combat de Vaguas; mais dans ce nombre était Espérandieu, un des chefs les plus braves et le plus cher ami de Cavalier. Ce dernier lui-même courut de si grands périls, qu'il n'y échappa que par miracle. Plus d'une fois, cerné de tous côtés, il dut se faire jour avec son épée. Un moment, abandonné de tous les siens, il est poursuivi par deux grenadiers, qui déjà le saisissent. Cavalier, haletant et épuisé de forces, se retourne pourtant et fait face à ses deux adversaires: il brûle la cervelle au premier, blesse l'autre, qui s'enfuit, et ainsi délivré pour un moment, il reprend péniblement sa route.

Pendant ce temps, Ravanel et Catinat, qui étaient parvenus à rallier quelques brigades, attendaient Cavalier dans la forêt. Mais le soir venu, n'ayant eu aucune nouvelle de lui, ils durent penser que le jeune chef avait péri, et ils se décidèrent à reprendre tristement leur retraite. Pour se mettre à couvert des poursuites de M. de Julien, ils avaient à traverser le torrent impétueux de la Cèze ; ils le passèrent à la nage. Ravanel et Catinat sauvèrent les débris de l'armée, à travers un pays de montagnes dont tous les passages étaient occupés par des postes de milices, qui étaient devenues plus belliqueuses que de nature, depuis la nouvelle de la défaite des Camisards. Arrivés enfin, après vingt combats, au milieu des bois de Bouquet, ils purent respirer et panser leurs blessures.

Quand Ravanel vint le trouver à la tête des restes, encore redoutables, de sa division, Roland connaissait déjà le triste résultat de l'expédition du Vivarais. La douleur du chef des enfants de Dieu fut grande à la vue de ces

l'exécution d'un pasteur protestant (page 494)

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braves, diminués de plus d'un tiers, et dont les souffrances n'avaient pas néanmoins abattu le courage ; mais ce qui le tourmentait plus que tout, c'était l'incertitude où l'on restait touchant le sort de Cavalier. On interrogeait avec anxiété tous les soldats qui avaient pu le voir au milieu de l'action ou dans la retraite. Les uns assuraient qu'il était mort, les autres qu'il était fait prisonnier; toutes ces réponses témoignaient également que le jeune et valeureux chef était perdu pour eux. Aussi quel immense élan de joie, parmi tous ces hommes de cœur, lorsqu'uu messager accourut de Vézenobre, annonçant son prochain retour! Ce qui lui était arrivé depuis que nous l'avons laissé dans la forêt de Vagnas tient plus de l'épopée que de l'histoire.

« Après son combat contre les deux grenadiers, dit M. Peyrat, Cavalier n'avait pu rejoindre sa troupe; cependant il rencontra bientôt quatre de ses compagnons, égarés comme lui dans la forêt ; leur joie fut vive, mais courte ; ils entendirent dans le lointain la voix des troupes royales ; ils se tapirent aussitôt sous un fourré de buissons croissant devant les rochers. Quelle ne fut pas leur surprise en voyant que la roche se creusait et formait une caverne, dont l'ouverture était masquée par des'arbrisseaux ! La neige, tombant à gros flocons, effaça leurs traces aux yeux de Julien, qui, bientôt après, passa rapidement, en excitant ses soldats à la poursuite de Ravanel. Surpris par la nuit dans cette grotte, ils n'en sortirent qu'un peu avant l'aurore ; mais, dès qu'elle parut, ils reconnurent qu'ils étaient revenus vers le champ de bataille; ils y virent des milices occupées à dépouiller et à ensevelir les morts. Fuyant aussitôt dans une autre direction, ils découvrirent une métairie, où Cavalier trouva une femme avec ses deux jeunes garçons; il la pria de lui donner le plus âgé pour lui servir de guide jusqu'à Barjac ; elle refusa, et se pencha, d'un air mystérieux, à l'oreille de son fils, qui sortit aussitôt et se dirigea vers le champ de bataille. Cavalier soupçonna quelque trahison, s'éloigna rapidement et vit, un moment après, l'enfant revenir avec des milices. 11 prévit que, ne le trouvant pas dans la maison, elles suivraient ses traces sur la neige, et, se croyant perdu sans ressource, il ressentit toutes les angoisses de la mort. Rejoignant ses compagnons, qu'il avait laissés dans la forêt, il craignit d'abattre leur cœur en leur révélant l'imminence du danger; enfin il leur avoua qu'ils ne devaient plus espérer que dans le ciel, et il leur adressa, pour les fortifier, une exhortation touchante et guerrière : « Frères, leur dit-il, si telle est la volonté du Seigneur, résignons-nous; mais que du moins la justice de notre sainte cause nous console en mourant! Nous n'avons pris les armes que pour repousser une servitude contraire à tous les principes de la société et de la religion! Nous avons combattu pour l'Evangile et pour Dieu! »

« Il les préparait ainsi à une mort qui leur semblait inévitable, quand tout à coup s'offrit à leurs yeux, pour dernière chance de salut, un torrent, et sur sa rive, une lisière sans neige. Marchant l'un à la suite de l'autre, dans l'eau et sur cette bordure de gazon, ils descendirent, une demie-lieue durant, le ruisseau, qui les conduisit hors de la forêt. Un quart de lieue plus bas, ils découvrirent, sous l'une de ses berges minée par les grandes eaux, une profonde excavation, vide alors ;

l'ouverture en était obstruée de broussailles et de feuilles mortes charrriées par le courant; ils y entrèrent pour attendre, et sans voir les milices, qui, cherchant leurs traces disparues, passèrent devant eux et sur leurs têtes, et descendirent le torrent. Le soir, ils sortirent de leur retraite, à demi morts de froid et de faim, et s'acheminèrent, au hasard, vers le sud. Une lumière, brillant dans le lointain, les attira vers une maison isolée. Le vieillard qui l'habitait, seul alors, n'ouvrit que lorsque Cavalier s'annonça, d'un ton impérieux, comme un officier des armées royales. Ce pauvre paysan servit à ses hôtes affamés six œufs, les seuls qu'il avait, du pain de châtaignes et du vin aigre : ce mets leur parut délicieux. Ils payèrent largement et remercièrent, comme ils le devaient, cet homme, qui les conduisit jusqu'à Saint-Jean des Agnels. Près la Cèze, Cavalier descendit chez un ami, probablement le père de Rastelet, qui le croyait mort. Hélas ! il n'avait pas non plus de nouvelles de son fils! Après avoir passé la Cèze, ayant de l'eau jusqu'au menton, le chef camisard rallia trente autres de ses soldats, avec lesquels il continua son chemin; mais sa chaussure était restée dans les neiges ; les glaçons et les cailloux déchiraient ses pieds; il tomba exténué à une lieue de Bouquet. Laissant ses compagnons poursuivre leur route, il s'arrêta, avec deux ou trois d'entre eux, dans un hameau protestant, chez une vieille femme pieuse et fidèle. Elle accueillit, avec joie le prophète, qui, après tant de souffrances, passa dans cet asile une nuit bien douce ; mais le matin, lorsque son hôtesse ouvrit la porte, elle y trouva une sentinelle. Le commandant d'un détachement royal, venu pendant la nuit pour fouiller la bourgade suspecte, avait posté devant chaque porte un de ses soldats. La vieille referme, et prévient Cavalier, qui se voit encore perdu, et presque sans espoir, en touchant au port. Le commandant arrive : « Recélez-vous ici des rebelles? — Oh! mon Dieu non ! répondit la vieille tremblante. — Est-ce la crainte de mes soldats qui vous fait trembler ainsi? — Non, c'est la fièvre. — Pauvre femme ! » et il sortit de la maison et du hameau, sans avoir découvert aucun Camisard. Cavalier repartit le soir, ne s'arrêta pas à Bouquet, où Ravanel n'était plus; il rencontra à Cuzet un autre débris de sa colonne, et arriva à Vézenobre, chez son ancien maître Lacombe, dont il avait jadis gardé les troupeaux. De là, il envoya un messager à Roland, qui accourut à sa rencontre vers Cardet. « La joie que nous eûmes de nous « revoir, dit-il, est inexprimable ! Nous rendîmes grâces à Dieu comme si j'étais « échappé du sépulcre ! »

<( Catinat et Ravanel lui racontèrent leurs aventures et la mort d'Espérandieu, son ami, brave soldat, excellent officier. Ils attendirent vainement Rastelet'. »

M. de Julien, qui, sur le cliamp de bataille de Vagnas, faisait casser la tête aux protestants, pour s'en débarrasser, avait jugé à propos de réserver le major général Rastelel à la vengeance de Bàville. Condamné par l'intendant, cet infortuné chef fut rompu vif à Alais, le 4 mars 1703.

\. Peyrat, Histoire des pasteurs du désert, t. I, p. 393-396.

Le maréchal Montrevel remplace le comte de Broglie. — Convocation de la noblesse protestante. — Ses tristes résultats. — Procès du baron de Saïgas. — Expédition de Ganges. — Défaite de Roland àPompignan. — Combat de la Tourde-Belot. — Bâville fait détruire les maisons de trente et une paroisses des Cévennes.

Cependant le maréchal Montrevel, désigné par la cour pour remplacer le maréchal de Broglie dans le commandement militaire du Languedoc, était arrivé à Nîmes, à la tête de forces immenses, qui n'allaient pas à moins de soixante mille hommes.

Toutes ces forces ne déconcertèrent pas les enfants de Bleu. Ils répondirent à l'envoi de ces nouveaux renforts par un manifeste qui avait été composé en Hollande, et qui fut répandu dans tout le pays insurgé. Ce manifeste, adressé au roi, résumait, avec autant de force que de vérité, les motifs qui leur avaient mis les armes à la main, et les droits qu'ils réclamaient.

Après avoir rappelé que jamais les rois de France n'avaient eu de sujets plus fidèles ni plus tranquilles qu'eux, les religionnaires demandaient quels crimes ils avaient commis pour que le petit-fils de Henri IV, qui professait leur religion, et que leurs pères avaient servi dans les armées, leur eût retiré le pacte sacré, et juré devant Dieu, qui leur assurait l'exercice de leur culte. Ils rappelaient ensuite les excès qui avaient été commis envers eux depuis l'année 1666.

« Lorsqu'on eut fait, disaient-ils, la paix avec l'Espagne, les moines disaient hautement qu'on ne l'avait faite que pour nous détruire. On nous le donna peu de temps après à connaître, par les maux qu'on nous fît. On ne saurait déduire en détail toutes les cruautés qu'on a exercées envers nous. On fit d'abord marcher des dragons qui portaient avec eux la terreur et l'effroi. Tous nos pauvres gens des Cévennes, surpris et étonnés de ces mouvements et des propositions qu'on leur faisait sur le sujet de leur religion, répondirent qu'ils étaient prêts

à sacrifier au roi leurs biens et leur vie, mais que, leur conscience étant à Dieu, ils n'en pouvaient disposer.

« Il n'en fallut pas davantage pour obliger les troupes à se saisir des avenues et des portes des villes. Ils mettaient des garnisons par tous les chemins, et souvent ils entraient dans les maisons, l'épée à la main, en criant : Tue, tue, calviniste! Ils s'attachèrent ensuite aux personnes, et il n'y a ni méchancetés ni horreur qu'ils ne missent en pratique pour les forcer à changer de religion. Au milieu d'horribles hurlements et d'indignes blasphèmes, ils pendaient les gens, hommes ou femmes, par les cheveux ou par les pieds, aux planchers des chambres ou aux crochets des cheminées, et ils les faisaient enfumer avec des bottes de foin mouillées; ensuite il leur arrachaient les cheveux et la barbe, jusqu'à une dernière dépilation ; ils les jetaient dans de grands feux, qu'ils avaient allumés exprès, et ne les en tiraient que quand ils étaient à demi rôtis. Ils en attachaient d'autres sous les bras avec des cordes, les plongeaient et les replongeaient dans les puits, et ne les en retiraient que quand ils étaient à demi noyés. Ils en battaient à coups de bâton, et les traînaient à l'église tout meurtris et rompus.

« Il est arrivé en quelques lieux, qu'ils ont attaché les pères et les mères aux quenouilles des lits, pour forcer à leurs yeux leurs femmes et leurs filles. A d'autres, ils arrachaient les ongles des mains et des pieds : ce qui ne pouvait se faire sans des douleurs inouïes. Ils enflaient encore des hommes et des femmes avec des soufflets, jusqu'à les faire crever.

c< Ce que nous venons de dire n'est qu'un échantillon des terribles prodiges de fureur qui ont éclaté sur nous. Jamais l'enfer, dans les plus rudes persécutions, n'inventa de moyens aussi diaboliques que ceux dont les dragons et les moines qui les conduisaient se sont servis pour nous détruire... Enfin nos ennemis parvinrent à abolir et casser l'édit de Nantes, qui était un contrat perpétuel et irrévocable, donné en 1698 par Henri le Grand. Après la révocation de cet édit, on rasa nos temples et on bannit du royaume tous nos ministres à perpétuité, sans discontinuer de nous faire mille maux, sous divers prétextes. »

On rappelait ici les persécutions infligées aux hommes les plus pacifiques, que l'on avait forcés de se réfugier dans lesl)ois ou les cavernes. On décrivait les exécutions des pasteurs et la misère des condamnés envoyés sur les galères ou dans les prisons. On racontait qu'une partie des habitants des Cévennes avaient été entassés, à Marseille, sur des vaisseaux, et transportés dans les colonies.

« Le premier vaisseau qu'on y envoya, ajoutaient les rehgionnaires, et qui était tout chargé de nos pauvres gens, périt proche de la Martinique, où on les envoyait : la plus grande partie, tant hommes que femmes et filles, furent noyés et submergés. Nous avons souffert tous nos terribles maux, dans l'espérance que Dieu toucherait le cœur des ennemis et leur ferait connaître l'injustice de tant de persécutions. Nous sommes demeurés tranquilles, nous tenant resserrés dans nos bois et dans nos montagnes, où quelques bons personnages sans lettres, sans études, comme les apôtres de Jésus-Christ, mais pleins de piété, se mirent

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à nous consoler dans nos bois, nos cavernes ou nos maisons. C'étaient des gens simples, cardeurs, tisserands, maîtres d'école, dont nos peuples furent si édifiés, qu'il n'y eut personne, tant hommes que femmes, qui ne voulût entendre ces nouveaux prédicateurs ; de sorte que, le nombre s'augmentant, on résolut de s'assembler à la campagne,' sans bruit, sans éclat, sans armes. Nous choisissions les lieux écartés, les heures de la nuit, pour faire ces exercices en rej)Os et en sûreté. Dans ces assemblées, on lisait la parole de Dieu, on chantait ses louanges, on faisait des prières pour le roi et pour l'État. Rien n'était plus innocent; mais les moines et les prêtres suscitèrent contre nous de nouvelles persécutions. Ils faisaient embusquer des troupes dans les lieux où nos gens devaient passer, ils les faisaient prendre et mettre en prison, puis les faisaient condamner, les hommes et les femmes, à être pendus, ou au moins, les hommes, à être conduits aux galères, les femmes, à être enfermées dans les couvents.

« Si par hasard, les dragons découvraient les lieux où nos gens étaient assemblées, ils tiraient sur eux sans miséricorde, comme sur des bétes sauvages, sans distinction d'âge ni de sexe, même sur les femmes enceintes, qu'on faisait mourir cruellement, avec l'enfant qu'elles avaient dans le ventre.

Après vingt ans de souffrances inouïes, voyant qu'il nous fallait tous périr, qu'il n'y avait plus d'autre parti à prendre, pour éviter la mort, que de prendre les armes, nous les avons prises, prêts à les déposer le jour oû l'on voudrait nous rendre la justice que nous réclamons. Ce n'est point ici une révolte ni une rébellion : c'est un droit de la nature qui nous oblige, en conscience, de repousser la violence par la force. Autrement, nous serions complices de nos propres malheurs, traîtres à nous-mêmes et à notre patrie. Nous ne voyons partout que misère, injustice et tyrannie . Nous ne savons quels sont ceux qui gouvernent la France ; mais nous n'y comprenons rien; car jamais un bon roi, comme le nôtre, n'a pris plaisir à détruire ses sujets innocents, à les pendre, à les massacrer, parce qu'on les trouve priant Dieu dans les maisons ou dans les trous de la terre.

« Nous n'ignorons pas les préparatifs de guerre qu'on fait contre nous. Le maréchal Montrevel nous menace d'un grand nombre de troupes, pour nous détruire. Notre résolution et notre intrépidité ont jusqu'à présent déconcerté nos ennemis. Nous ne serons point épouvantés de leur grand nombre; nous les poursuivrons partout; nous userons de justes représailles contre nos persécuteurs, en vertu de la loi du talion, ordonnée par la parole de Dieu et pratiquée par toutes les nations du monde, et nous ne mettrons jamais bas les armes que nous ne puissions professer publiquement notre religion, conformément aux édits et déclarations qui nous en confèrent le droit, et qu'on viole aujourd'hui, sans honte ni justice. »

Ce manifeste fit une grande impression en Europe ; tous les esprits mesurés et prévoyants en furent frappés, même à la cour de Versailles. Mais le roi était décidé à pousser jusqu'au bout l'œuvre qu'il avait entreprise, et Montrevel avait l'ordre d'être impitoyable.

Le manifeste des Camisards se terminait par l'annonce d'une vigoureuse résistance et de représailles. Les eiïets ne tardèrent pas à suivre les paroles

Dès que Cavalier put rassembler en un corps ce qui restait de sa troupe, dispersée, comme on l'a vu, à la funeste affaire de Vagnas, il songea à se réunir à Roland. Attaqué près de Saint-Manet, entre Anduze et Nîmes, pendant qu'il cheminait en chantant des psaumes, un de ses pelotons mit en fuite un détachement de quatre cents miliciens de la marine, après leur avoir tué sept ou huit hommes. A la Croix de la Fougasse, non loin de Nîmes, Ravanel et Catinat font tète au maréchal Montrevel lui-même, sorti de la ville, avec un corps de cinq mille hommes. Enveloppés de toutes parts, on les vit charger deux fois à la baïonnette, se mêler aux chevaux des escadrons ennemis, et s'ouvrir, à travers leur masse, un chemin sanglant, pour gagner une hauteur, derrière laquelle ils disparurent. Dans celte résistance héroïque contre un ennemi dix fois supérieur en nombre, ils perdirent cent hommes et une jeune et belle prophétesse, qui fut trouvée parmi les morts ; mais ils firent des prodiges de valeur, qui étonnèrent le maréchal lui-même.

Le même jour, Castanet entre à Fraissinet-de-Fourques, bourg dont les habitants, presque tous catholiques, avaient naguère cruellement maltraité des femmes qui revenaient d'une assemblée religieuse. Le prophète exige que les habitants lui rendent les armes: les miliciens, retranchés dans les corps de garde, répondent par une décharge qui lui tue vingt hommes. Castanet, dans le premier mouvement de sa fureur, ordonne de livrer le village aux flammes ; il consent pourtant à borner sa vengeance aux parents des coupables. Dans cette terrible exécution, trente-trois personnes furent égorgées.

En apprenant les massacres de Fraissinel, Montrevel fait piller et brûler Euzet et Saint-Jean de Ceirargues, deux bourgs fidèles à Cavalier, lequel riposte en brûlant les églises de douze bourgades catholique, entre Nerset Verfeuil. A Ners, ses soldats surprennent le curé de Deaux, le traînent sur le bord du Gardon, et l'y précipitent à coups de hache. Des deux côtés c'est une guerre de représailles et d'extermination.

Plus longuement décrits, ces horribles détails fatigueraient le lecteur, et nous serions entraîné à perdre de vue l'objet de cet ouvrage, qui n'est point le récit complet et suivi des faits d'armes de cette guerre, mais bien l'histoire des phénomènes merveilleux qui l'ont accompagnée et entretenue. On connaît suffisamment le caractère sauvage de cette lutte; nous pouvons donc nous borner maintenant à retracer à grands traits les principales actions militaires qui la conduisirent à une fin marquée d'avance par rinégalité des forces des combattants.

Roland avait réuni sa troupe à celle de Cavalier; mais, au moment] de tenter une expédition avec leurs forces réunies, Cavalier fut arrêté par une maladie, qui le força de se retirer chez un de ses amis, dans la vallée de

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Beaurivage. Roland attaque seul et force la petite ville de Sumène. A peine sorti de ses murs, il rencontre et détruit tout entier un corps d'infanterie, dont il fait jeter les cadavres dans le Rieufort. Il marche ensuite sur Ganges, ville amie, et lance de tous côtés une nuée de Camisards, pour tromper l'ennemi sur la vraie direction qu'il fait suivre à sa petite armée, forte alors de quinze cents hommes.

Cependant, investi et resserré par de nombreux corps de troupes royales qui vont se multipliant chaque jour, Roland est forcé d'accepter une bataille près de Pompignan.

Entre les villages de Pompignan, Ferrières et Corconne, s'étend une plaine, d'un accès difficile. D'un côté, elle est entourée par un bois de chênes; de l'autre, elle est fermée par une montagne nue et pleine de rochers. Tel est le terrain où le général Parate, un des lieutenants du maréchal, s'était établi. Il avait embusqué son infanterie dans le bois et caché les miquelets de Pal«ierolles dans les rochers de la montagne. Le général Parate, à la tête de ses dragons, descendit par une gorge où l'on ne pouvait passer que deux à deux, pénétra parla dans la plaine, et se porta sur Pompignan, pendant que le maréchal Montrevel y arrivait d'un autre côté. Les Camisards, qui s'étaient rangés en bataille, dans la plaine, devaient se trouver, par cesdispositions, complètement entourés. Cependant ils attendent de pied ferme les troupes du général Parate, essuient leur feu sans s'ébranler, et ripostent. Parate les charge aussitôt, le sabre à la main. Voyant en même temps l'infanterie du maréchal s'avancer vers eux, les Camisards veulent gagner le bois; mais dans ce moment leur colonne est coupée. Catinat et Ravanel, aux prises avec les drsLgons, firent des actions dignes des plus grands capitaines^

Roland se croit sauvé en s'adossant au bois, mais il tombe dans une première embuscade ; il veut alors gagner la montagne, et tombe dans les miquelets. Ainsi pressé, rompu, enveloppé de toutes parts, il se sauve comme il peut dans la montagne, en s'ouvrant un chemin à travers les miquelets. Les débris des troupes de Ravanel et de Catinat, rompus eux-mêmes par les charges répétées delà cavalerie, viennent bientôt l'y rejoindre. Les enfants de Dieu laissèrent trois cents morts dans la plaine ; tous les blessés restés sur le champ de bataille furent achevés par les avides miquelets, qui s'emparèrent de leurs dépouilles (mars 1703).

Un mois après cette funeste journée de Pompignan, les enfants de Dieu éprouvèrent, par le fait d'une trahison, une perte deux fois plus grande encore à la Tour-de-Delot. Un meunier du Gardon d'Alais, nommé

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