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Court, Histoire des Camisards

Guignon, était le pourvoyeur de l'armée camisarde, conduite cette fois par Cavalier ; car Roland, blessé grièvement à Pompignan, avait dû chercher à son tour une retraite. ÎVIalgréson nom de mauvais augure, Guignon, le meunier avait su s'attirer la confiance de Cavalier par ses démonstrations extraordinaires de piété. Il avait, d'ailleurs, deux fils dans cette troupe, à la subsistance de laquelle il s'employait. Cette dernière considération ne put arrêter ce misérable, qui consentit à vendre les siens pour une somme de cinquante louis, que Montrevel lui fit compter, par les mains d'un autre traître.

La Tour-de-Belot était une bergerie abandonnée, qui tirait son nom d'une vieille tour, reste d'un château féodal, sur les ruines de laquelle celte bergerie avait été bâtie. Un mur de pierres sèches l'entourait, et lui formait une cour spacieuse. A la tombée du jour, les enfants de Dieu y arrivèrent fatigués. Avant de s'endormir, après le repas préparé par le meunier, ils eurent le soin de placer une soixantaine de sentinelles hors de l'enceinte et sur les chemins de la plaine. Guignon avait disparu, mais on ne s'en inquiétait pas, car on le croyait retourné à son moulin.

A dix heures du soir, trois fortes colonnes de troupes royales sortent d'Alais, et protégées par une nuit sombre, arrivent inopinément sur les vedettes les plus avancées, qu'elles surprennent et égorgent. Les brigadiers de garde n'ont eux-mêmes que le temps de faire feu, et de se replier, pour n'être pas enveloppés. Ils courent jeter l'alarme dans le camp endormi. Aussitôt Cavalier, Salomon, Abraham, se lèvent précipitamment, en criant : Aux armes! aux armes! Les ennemis, de leur côté, crient: Tue! tue! point de quartier! Ils sont si nombreux, que déjà ils ont tout entouré. Cependant Cavalier, ralliant autour de lui quatre cents hommes, repousse les assaillants avec vigueur. On se bat alors au milieu des ténèbres; on s'entre-tue sans se voir et sans se connaître. Les troupes royales, après avoir été un moment repoussées, regagnent du terrain. Les Camisards se cantonnent dans le moulin, et par des meurtrières qu'ils y pratiquent, ils font feu au hasard, atteignant également l'ami et l'ennemi; d'autres se retranchent derrière un ravin, d'où ils continuent le feu.

Ils ne pouvaient cependant résister à un ennemi qui se renouvelait sans cesse, ni parvenir à dégager ceux de leurs frères restés dans la maison. L'aurore se leva enfin sur ce carnage affreux, montrant â Cavalier l'impossibilité où il était de tenir plus longtemps sans voir périr les braves qui l'avaient suivi hors de la maison. Il ne dut songer qu'à leur salut, et gagna avec eux les bois de Saint-Benezet.

Les trois cents Camisards restés dans la Tour-de-Belot, se défendaient avec

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l'énergie du désespoir. Pendant la nuit, ils avaient muré à la hâte la porte extérieure. Derrière ce mur sec et naturellement percé à jour, ils tiraient à coup sûr. Refoulés enfin dans la cour, ils firent encore un feu si violent, que le brigadier Plange, qui commandait les troupes royales, dut envoyer prendre de l'artillerie à Alais. En attendant l'arrivée du canon, on ne cessait pas de jeter dans la maison des grenades, qui finirent par y mettre le feu. Les derniers assiégés, chassés par l'incendie, après s'être défendus en désespérés, de chambre en chambre, périrent tous dans les flammes.

Le combat avait duré huit heures. On trouva dans la bergerie quatrevint-treize cadavres. Cent dix-huit furent relevés sur les bords du ravin. Les troupes royales avaient éprouvé des pertes beaucoup plus considérables ; mais, eu égard aux gros bataillons du maréchal, ce n'était qu'une égratignure.

Le maréchal Montrevel venait de remporter, à Pompignan et à la Tour-de- Belot, deux victoires honorables ; il les souilla, bientôt après, par un acte abominable de cruauté.

Le dimanche des Rameaux, cent cinquante protestants de Nîmes, la plupart femmes, enfants ou vieillards, s'étaient réunis dans un moulin situé aux portes de la ville, pour y prier. Le maréchal Montrevel se trouvait à table quand on vint l'informer de l'existence de cette assemblée religieuse. Aussitôt il fait armer ses dragons, et court, en personne, faire investir le moulin. Les soldats, à un signal donné par le maréchal, enfoncent la porte, et se mettent à massacrer tout ce qui tombe sous leur main. Les malheureuses victimes n'opposaient aucune résistance et tendaient la gorge aux bourreaux. Le maréclial trouva pourtant que cette exécution traînait trop eu longueur ; il fait retirer les soldats, fermer les portes sur le reste des protestants, et mettre le feu au moulin. Les flammes dévorent bientôt l'édifice : on voit alors quelques misérables couverts de blessures et à demi brûlés, qui essayent de sortir de cette fournaise ; on les repousse dans les flammes à coups de baïonnette. Tous les protestants qui composaient cette assemblée, périrent dans cette horrible exécution. Seule, une jeune fille de dix-sept ans avait pu s'échapper, grâce à l'humanité et à la protection du domestique du maréchal. Ce dernier, informé du fait, fit pendre au plus vite la jeune fille, ce qui était d'autant plus facile qu'à Nîmes la potence était toujours dressée etl'échafaud en permanence, depuis l'arrivée de Montrevel. Quant au libérateur de k jeune fille, les sœurs de la Miséricorde ayant demandé sa grâce au maréchal, il se la laissa arracher; mais, ayant pris en horreur celui qui n'avait pu se défendre de cet acte d'humanité, il le chassa de sa maison, de la ville et du Languedoc. .

Toute la fin de cette année 1 703 est remplie des actes barbares du maréchal Montrevel, parfaitement secondé, d'ailleurs, par Julien et Planque. Le maréchal finit par autoriser les déprédations et les excès des cadets de la croix. Il les mit à sa solde, sur le même pied que les troupes royales ; il les enrégimenta, en leur donnant pour chef un ancien soudard, nommé Gabriel, devenu ermite, et que l'évèque Fléchier, de son côté, délia du vœu de solitude, pour lui permettre d'agir librement en faveur de la bonne cause. Les expéditions de X ermite et de sa bande ne consistaient qu'à piller et à commettre des meurtres raffinés. Ces nouveaux croisés arrêtaient les voyageurs, sur les grandes routes ; les tenant enjoué, ils les forçaient à réciter certaines prières catholiques, et ceux que la peur troublait, ou qui ne récitaient l'oraison qu'en balbutiant, étaient exécutés sans miséricorde.

Comme l'exemple est contagieux, les protestants eurent aussi leurs routiers. Des bandes, qui prirent le nom sinistre de Camisards noirs^ et qui, s'ils n'étaient point du parti protestant, en portaient du moins la cocarde, imitèrent les exploits des séides de l'ermite. Composées de déserteurs et de voleurs de grands chemins, elles avaient pour chef un boucher d'Uzès, qui égorgeait les hommes sans scrupule et comme par métier. Les chefs de l'insurrection religieuse désavouèrent toujours ces hideux auxiliaires, et plus d'une fois, ils les châtièrent avec rigueur.

Le maréchal publiait ordonnances sur ordonnances. Celle du 1" mars reproche aux nouveaux convertis de n'avoir pas obéi à l'ordre qu'ils avaient reçu du roi de courir sus aux fanatiques^ sous la menace du pillage, de la confiscation et de l'enlèvement des paroisses incorrigibles. Cette menace reçut d'ailleurs son exécution. Tous les nouveaux catholiques des paroisses insurgées furent enlevés par les soldats et renfermés dans les prisons. Les suspects de vingt-deux paroisses furent saisis et déportés : les femmes et les vieillards dans les forteresses du Roussillon, les hommes vigoureux aux colonies. Les troupes furent occupées, pendant tout le printemps, à ces enlèvements d'individus.

Mais la guerre, loin de s'apaiser par ces exécutions, grandissait chaque jour. Toutes les hautes Cévennes étaient en feu. C'est alors que Bâville proposa à la cour de renouveler dans le Languedoc l'horrible dévastation qu'il avait lui-même accomplie, en Allemagne, dans le Palatinat insurgé, pendant qu'il servait sous les ordres de son maître Louvois. Il fit connaître à la coiir la nécessité, selon lui, de ravager complètement une certaine partie du Languedoc, afin de mettre un désert entre l'armée catholique •et les rebelles. On recula longtemps, à Versailles, devant cette afl'reuse résolution, qu'appuyaient pourtant, avec énergie, le maréchal Montrevel

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et Planque, auteurs d'un projet du môme genre, plus cruel encore, et qui avait été écarté. « Sa Majesté, écrivait le ministre Ghamillart, est convaincue des rigueurs qu'il faut avoir contre ces scélérats, mais elle a de la peine à donner les mains que l'on vienne aux dernières extrémités contre ses sujets. » Après plusieurs mois cependant, le roi se familiarisa avec ce projet ; il finit par l'accepter, et l'ordre arriva de Versailles de mettre à exécution le plan de destruction proposé par le gouverneur de la province.

Ce projet consistait ii rayer de la carte de France trente et line paroisses des Gévennes, situées dans un rectangle, dont Alais, Genouilhac, Meyrueis et Ispagnac formaient les quatre angles, et qui ne comprenaient pas moins de quatre cents soixante-six villages.

La dépopulation de ces paroisses, qui détruisait tout le diocèse de Mende, commença immédiatement; on était à la fin de septembre et on voulait terminer tout avant l'hiver. Trois jours seulement furent accordés aux habitants des paroisses condamnées, pour se rendre, avec leurs meubles et leurs bestiaux, dans certains lieux qui leur furent désignés.

Les quatre cent soixante-six villages ou hameaux qu'il s'agissait de raser, étaient rangés en triangle au pied de la Lozère, et presque tous renfermés dans le diocèse de Mende. M. de Julien, dont le zèle était connu, fut chargé de procéder à cette dévastation.

Les troupes arrivèrent, suivies de longues files de mulets, chargés de haches, de pelles, de leviers, etc. On recommanda aux soldats d'abattre les maisons des huguenots en les sapant par la base, de manière à faire tomber les murs. Mais ce n'était pas là une besogne facile. Malgré le nombre considérable de miliciens occupés à cette œuvre sinistre, on avançait lentement, car on rencontrait bien des obstacles. La plupart de ces maisons étant solidement bâties et voûtées, leur destruction exigeait un long travail. Elles étaient souvent éparpillées dans la campagne, et on avait beaucoup de chemin à faire pour s'y transporter. En outre, il fallait, chaquejour, marcher plusieurs heures pour trouver aux soldats des vivres et des subsistances, dans un pays où tout se fermait devant eux. Enfin, l'hiver approchait, et les démolisseurs allaient manquer d'abri.

M. de .ïuUen fit connaître à la cour les difficultés inattendues que rencontrait son œuvre de destruction, et il demanda, pour en finir, l'autorisation de remplacer la sape par le feu. Le 14 octobre 1703, cette permission lui fut envoyée. Tout aussitôt, la fiamme ravagea les maisons, les granges, les fermes et les moulins. On avait d'abord recommandé de Laisser debout les maisons des catholiques et de ne s'attaquer qu'aux demeures des huguenots. Mais cette distinction eût pris trop de temps : t out fut livré aux flammes.

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Les fermes isolées, les huttes de bergers dispersées dans les montagnes, tout passa par le feu. Pas une cabane ne resta debout. Les arbres mêmes furent coupés et les récoltes pendantes incendiées. Il fut même défendu aux anciens habitants des villages anéantis de retourner dans leur pays, pour ensemencer leurs champs.

Ceci se passait sur la terre de France, au mois de novembre 1703, dans la soixantième année du règne de Louis XIV, dit Grand!

YIIT

Victoire de Jean Cavalier à Saint-Ghattes. — Sa défaite à Nage. — Arrivée du maréclial de Yillars dans le Languedoc. — Le héros pacificateur. — Le baron d'Aigaliers prépare la conclusion de la paix. - - Entrevue de Cavalier et du général Lalande au pont de l'Avène. — Conférence de A'^illars et de Cavalier, à Nîmes. — Rejet du traité de Nîmes par Roland et ses Camisards. — Cavalier abandonné. — Mord de Roland. — Fin de Finsurection religieuse.

Loin d'anéantir l'insurrection, cet affreux exploit lui donna de nouvelles forces. Quand les nouveaux convertis n'eurent plus pour tout bien que leur hache et leur faux, ils passèrent, avec ces armes, au camp des enfants de Dieu. Ceux-ci purent donc venger glorieusement leurs défaites de Pompignan et de la Tour-de-Belot. Ils trouvèrent encore plus d'un beau champ de bataille à Lussan, aux roches d'Aubais, à Martignargues et au pont de Salindre. Par malheur, les traîtres devinrent fréquents dans leurs rangs ; l'or prodigué par Montrevel leur fut plus funeste que son vandalisme. Les chefs commençaient à sentir fléchir leur confiance, mais ils tenaient ferme, et si leurs espérances diminuaient, leur courage restait le même. Dans les premiers mois de l'année 1704, Cavalier remporta, à Saint-Chattes, sur les bords du Gard, une grande et dernière victoire, la plus complète de toutes, contre les troupes royales, commandées par le général La Jonquière. Dans celte affaire, un régiment tout entier, le régiment delà Marine, que Montrevel n'avait obtenu de la cour qu'à force d'instance, resta sur la place, avec ses vingt-cinq officiers et ses six cents soldats. Blessé à la joue, le général La Jonquière ne s'échappa qu'avec peine, en passant le Gard à la nage et laissant aux mains des Camisards un butin considérable. De tout ce butin, Cavalier ne prit que le cheval du général qu'il avait vaincu.

Montrevel, dont l'incapacité militaire et politique commençait à être jugée, fut tout à fait perdu après ce désastre. Le ministre Chamillart lui reprocha, dans une lettre, en termes fort durs, d'être resté à Uzès, pendant qu'il envoyait un de ses lieutenants se faire battre par Cavalier. ,

Le successeur que la cour donnait au maréchal Montrevel, n'était rien moins que l'héroïque Villars, le vainqueur de Friedlingen, le plus habile général de Louis XIV.

Montrevel sut, pourtant, se ménager une belle sortie. On savait que son •départ du Languedoc était fixé au 16 avril. Depuis trois jours, il faisait courir le bruit qu'il se rendait à Montpellier : une partie de ses équipages avait même pris les devants, dans cette direction. Il avait rassemblé un grand ■concours de troupes, sous le prétexte de lui servir d'escorte, ou d'aller audevant de son successeur. Tout cela cachait un piège, dont Cavalier ne sut pas se défier.

Le 15 au soir, il était venu coucher à Caveirac, aune lieue de Nîmes, pour commencer dans la Vannage une expédition que favorisait le prochain départ du maréchal. Le lendemain , il sort de ce bourg, enseignes déployées et s'arrête dans le voisinage pour faire exécuter quelques évolutions à sa troupe. Cependant Montrevel, que Cavalier croyait en route pour Montpellier, faisait épier tous ses mouvements. Il s'était arrêté à Sommières, entre Nîmes et Montpellier, et il avait de là envoyé ses détachements sur différents points. En même temps, il avait ordonné au gouverneur de Nîmes de lui envoyer plusieurs compagnies <le suisses et de dragons et autant de troupes qu'il en pourrait réunir. Ces dispositions prises, le maréchal part de Sommières, à neuf heures du matin, avec plusieurs compagnies, et marche sur la Vannage. Tous les corps qu'il avait mis en mouvement, exécutèrent avec tant de précision les marches qui leur avaient été désignées, que la troupe de Cavalier, forte de huit cents fantassins et de cent chevaux, se vit tout à coup investie par une armée de six mille hommes.

Dans ce moment désespéré, le jeune chef cévenol montra autant de sangfroid que de bravoure. « Enfants, dit-il à ses compagnons, nous sommes pris et roués vifs si nous manquons d'audace. Nous n'avons plus qu'un moyen : il faut se faire jour et passer sur le ventre à ces gens-là. Suivez-moi, et serrez-vous. » Alors, toute la troupe se masse, ne forme qu'un bloc, et * fond, avec une ardeur sans égale, sur les rangs ennemis, dont l'épaisseur les arrête. Les armes se croisent ; on se mêle, on se prend aux cheveux. Cavalier tue, de sa main, trois dragons, fait une trouée au milieu des troupes royales, et s'ouvre un chemin avec son épée. Il laisse les deux tiers des siens sur le champ de bataille ; mais ce qui passa, passa en bon ordre.

Montrevel put dire ces paroles qu'on lui prête : « C'est ainsi que je prends congé de mes amis, » et Villars lui-même rendit justice à sa conduite dans cette journée.

La victoire in extremis du maréchal Montrevel fut le coup de grâce porté

à rinsurrection camisarde. Villars n'eut plus qu'à l'enterrer doucement. Ce guerrier illustre apportait, d'ailleurs, dans le Languedoc un système politique tout nouveau, et qui devait singulièrement faciliter les transactions. Villars avait compris tout ce que l'on pouvait attendre des conseils de la modération ; il vit bien que la guerre injuste et féroce que l'on poursuivait, ne pourrait conduire qu'aux résultats les plus déplorables ; qu'il était temps de changer (le système, d'arrêter la persécution et de recourir aux voies conciliatrices. Un jeune et généreux gentilhomme protestant d'Uzès, le baron d'Aigaliers, qui s'était donné la mission de faire descendre les bienfaits de la concorde et de la paix sur son malheureux pays, s'était rendu à Paris, pour faire entendre au roi et à Villars un langage que personne n'avait encore tenu. Villars avait prêté une oreille docile aux paroles du baron d'Aigaliers, et il emmenait avec lui le jeune gentilhomme dans le Languedoc.

Dès son arrivée à Nîmes, Villars reconnut toute la vérité des assertions de d'Aigaliers. Il put s'assurer, par ses yeux, que les prétendues conversions dont on avait fait tant de bruit à la cour, n'existaient point ; car sur dix mille convertis, il ne s'en trouvait pas deux de sincères. Il constata enfin, que tout le mal provenait des barbaries atroces par lesquelles l'intendant de la province et les généraux envoyés par la cour, avaient irrité les esprits, et fini par amener une guerre d'extermination.

Le maréchal de Villars fit annoncer qu'il ne venait point pour violenter les consciences, mais pour remettre les rebelles sous l'obéissance du roi ; qu'il voulait oublier le passé et rétablir la paix entre tous, sans regarder à leur religion. Il promettait amnistie pleine et entière à ceux qui se soumettraient et déposeraient leurs armes.

On résolut de faire sonder les intentions des chefs des Camisards. On ne s'adressa pas à Roland, dont on connaissait le caractère ferme et les idées positivement arrêtées concernant la guerre ; mais on songea à Cavalier, jeune et plus accessible qu'aucun des autres chefs aux séductions d'une habile diplomatie. On envoya donc au chef cévenol son ancien maître, Lacombe, chez qui il avait gardé les troupeaux, pendant son enfance. Dans sa conversation avec Lacombe, Cavalier laissa percer des intentions de paix. Sans doute il était las de cette guerre sans espoir, et peut-être ambitionnait-il une gloire plus éclatante que celle qu'il avait acquise dans cette obscure campagne de partisans.

Le général Lalande, un des lieutenants de Villars, osa, dès lors, offrir une conférence à Cavalier, qui se hâta de l'accepter.

Au jour donné, Cavalier et le général se rendirent, chacun avec une escorte convenue, sur le pont de l'Avène, à une demi-lieue d'Alais.

Après les premiers compliments, le général Lalande présenta et remit à Cavalier, son frère, qui était prisonnier à Alais : « Le roi vous le rend, » lui dit-il. Les deux frères s'embrassèrent en pleurant ; ils ne s'étaient pas vus depuis la mort de leur mère. Ensuite Cavalier et Lalande, quittant leur escorte, se retirèrent seuls sur le pont.

« Le roi, dit le général, souhaite, dans sa clémence, terminer la guerre qui existe entre ses sujets, guerre allumée et entretenue par ses ennemis. Quelles seraient vos prétentions et vos demandes?

— Trois choses, répondit Cavalier : la liberté de conscience, la délivrance de nos frères retenus dans les galères et les prisons, et, si on nous refusela première demande, la faculté de sortir de France. »

Sans répondre aux deux premières conditions, le général diplomate saisit au vol la troisième, et interrompant Cavalier :

(( Combien de personnes, dit-il, prétendriez-vous emmener avec vous, hors du royaume ?

— Dix mille de tout sexe et de tout âge.

— C'est impossible, reprit Lalande; on pourrait vous en accorder pour deux mille, mais non pas dix. »

Après d'autres paroles par lesquelles Lalande réussit, sinon à conquérir, du moins à ébranler le trop jeune chef cévenol, Lalande voulut être conduit vers les Camisards qui lui servaient d'escorte. Il les considéra avec curiosité, et leur présentant une bourse de cent louis :

« Voilà, leur dit-il, pour boire à la santé du roi.

— Ce n'est pas de l'argent qu'il nous faut, répondirent-ils, mais la liberté de conscience. »

L'entremetteur Lacombe prit la bourse et la garda.

Pendant ce temps, Roland était remonté dans les hautes Cévennes, et il s'y tenait sous les armes, comme pour rester en dehors des transactions de Cavalier, qu'il se réservait au besoin de trancher avec son épée, si elles ne convenaient pas aux intérêts des siens.

Le baron d'Aigaliers parvint aussi à obtenir une entrevue de Cavalier. Les deux jeunes gens, qui ne s'étaient jamais vus, s'embrassèrent comme s'ils se fussent connus depuis longtemps. Cavalier reçut alors une proposition qui devait prodigieusement flatter son orgueil : on lui parla d'une entrevue avec le maréchal de Villars en personne.

Après divers pourparlers, et ayant obtenu l'acquiescement de la cour à cette démarche, Villars eut, en effet, une conférence avec Jean Cavalier. Un maréchal de France, l'un des plus grands généraux de l'Europe, vint traiter d'égal à égal, avec un ancien valet de bergerie, devenu chef de révoltés.

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A la suite de la nouvelle conférence tenue avec Jean Cavalier, le 10 mars 1703, une convenlion fut conclue entre Bâville et le chef des caraisards. Mais les insurgés cévenols refusèrent de la ratifier, et Cavalier, chassé de leurs rangs, dut quitter le théâtre de la guerre.

On sait qu'il passa au service du roi de France, puis de la Hollande, et qu'il mourut major général anglais et gouverneur de l'île de Jersey.

Cavalier avait emporté avec lui la destinée des Camisards. Dès son départ, les hostilités avaient repris entre leurs bandes et les troupes du maréchal. Nous ne suivrons pas ces dernières périodes de la révolte agonisante. Ravanel, qui avait reçu le commandement de la brigade de Cavalier, se laissa surprendre, près de Marvejols, par le maréchal de Villars, qui lui tua deux cents hommes. Mais la véritable cause de la défaite définitive des insurgés et de la cessation de la guerre, ce fut la mort de Roland, le chef suprême, la tète de l'insurrection cévenole. Yillars en vint à bout par la trahison.

Roland entretenait une intrigue amoureuse avec mademoiselle de Cornelli, jeune orpheline, d'origine napolitaine, et dont la famille habitait, depuis le quinzième siècle, un château féodal dans le Languedoc. Elle avait conçu une passion romanesque pour Roland proscrit, guerrier, et prophète. Elle l'accueillait dans son manoir et le suivait au désert. Pendant la nuit du 14 août, comme il se trouvait au château de Castelnau avec mademoiselle de Cornelli, celte habitation fut cernée par une troupe d'officiers, assistés d'une trentaine de dragons. Roland trouve le temps de s'échapper par une porte qui ouvre sur la campagne; mais il rencontre dans un chemin creux deux dragons qui lui barrent le passage. Il s'adosse contre un arbre, lire son épée et se met en défense. Malgré l'ordre exprès donnée par Villars de le prendre vivant, un des dragons le couche en joue, et d'un coup de carabine, l'étend parterre. Le dragon rentra triomphalement dans Nîmes, tenant sur l'arçon de sa selle le cadavre du fameux chef des rebelles.

Roland périssait la veille de la bataille d'Hochstedt et une année avant les grands désastres de Louis XIV. Il est permis de croire que si l'insurrection cévenole avait gardé à sa tète ce chef capable et valeureux, elle aurait recruté de nouvelles forces et peut-être fini par emporter le but poursuivi par ses efforts, c'est-à-dire le rétablissement de la liberté de conscience dans le royaume. Les puissances protestantes, vers lesquelles les malheureux Cévenols avaient sans cesse les yeux tournés, et qui ne répondirent jamais à l'attente de leurs coreligionnaires, se seraient sans doule alors décidées, en présence de la possibilité du succès, à sortir de leur égoïste abstention. Mais tout devait échapper aux soldats de la foi protestante.

Villars, obligé de courir à d'aulres combats, fut rappelé du Languedoc avant d'avoir pu terminer son œuvre pacificatrice. Il fut remplacé par le général Berwick, qui, prêtant l'oreille à Bàviile, abandonna la voie conciliatrice suivie par Yillars, et qui avait déjà porté de précieux fruits. On recommença dès lors à traquer, à pendre et à exterminer tout ce qui était suspect de tenir à l'insurrection.

Le 18 avril 1705, Ravanel, Castanet et plusieurs autres furent surpris el arrêtés à Nîmes au moment où allait éclater une conjuration formidable, ourdie à Genève parles anciens Camisards revenus exprès dans le Languedoc, et qui comptait dix mille affiliés. Bàviile et Berwick prononcèrent leur arrêt. Castanet, Jonquet, Catinat et Ravanel furent suppliciés à Nîmes. Castane* et Ravanel étaient attachés dos à dos sur le même bûcher : Ravanel ne cessa de chanter des psaumes pendant que la flamme dévorait ses membres; Castanet gardait le silence et se tordait douloureusement, pendant que le feu, contrarié par une pluie, tombée la veille, le gagnant peu à peu, lui faisait souffrir mille morts.

Les restes de l'insurrection s'éteignirent dans le sang de ces dernières victimes, et le triomphe fut acquis aux ordres impitoyables de la cour.

ENTRETIEN DE JEAN CAVALIER ET DU MARÉCHAL DE VILLARS A NIMES (PAGE SIO)

Essai d'explication des phénomènes de l'inspiration prophétique chez les montagnards protestants.

La longue et opiniâtre lutte dont nous venons de retracer les épisodes principaux, offre ce caractère frappant, et véritablement sans analogue, qu'elle aétéprovoquée, accompagnée, et constamment entretenue par les inspirations de l'illuminisme religieux. Depuis l'origine jusqu'à la fin des troubles des Cévennes, on voit partout les inspirés et les prophètes alimentant le feu de l'enthousiasme religieux et celui des combats.

S'il faut en croire Louvreleuil et Brueys, qui ont, les premiers, trouvé cette explication, docilement répétée depuis par tous les historiens, c'est aux manœuvres du gentilhomme verrier du Serre qu'il faudrait rapporter la première cause de l'explosion des phénomènes extatiques qui. partant du Vivarais, devait bientôt se propager rapidement dans le Dauphiné et les Cévennes. Il faut beaucoup se défier de la véracité de l'apostat Brueys, commensal de Bâville et de Fléchier, qui prit la plume tout exprès pour plaire à la cour, en déversant le mépris ou l'injure sur ses anciens frères. Nous avons rapporté sa version, parce qu'elle a si généralement cours, qu'il est bien difficile de la laisser à l'écart. Mais qui nous dit que du Serre ne fût pas lui-même déjà atteint d'une maladie qui, contagieuse par sa nature, se serait communiquée aux jeunes enfants employés aux menus travaux de sa verrerie ? Pendant que du Serre avait près de lui ce groupe d'enfants, les mêmes phénomènes d'illuminisme qui éclataient chez eux, apparaissaient, avons-nous dit, à cent lieues de là, à l'extrémité occidentale du Languedoc.

Du Serre aurait-il suffi, d'ailleurs, à communiquer le môme état à ces huit mille individus qui, peu de mois après, en 1689, prophétisaient à qui mieux mieux dans le Dauphiné et.les Cévennes, sur les pas de Gabriel Astier et de ses émules?N'est-il pas plus rationnel d'admettre que la cause del' apparition

de rilluminisme religieux fut une influence générale s'exerçant sur les populations protestantes, en proie à la persécution religieuse et qui, à un même moment, produisit simultanément les mêmes effets en divers points du pays?

Comprimé dans le Yivarais et le Dauphiné après la mort des prophètes Astier et Vivons, l'illuminisme apparaît bientôt dans les Cévennes. Il y est apporté, vers 1700, par une vieille tailleuse d'habits ambulante. Des jeunes gens des deux sexes qui le reçoivent de cette femme, le communifjuent aux montagnards des Cévennes, et il se répand promptement dans les diocèses d'Alais, de Mende, de Viviers et de Nîmes.

Dans les transports de leur délire, ces malheureux, l'esprit constamment obsédé par la pensée des persécutions odieuses qui les frappent pour vouloir rester fidèles à la foi de leurs pères, commencent à prêcher ouvertement la haine de l'Église catholique; ils dénoncent à la vengeance de leurs frères tout ce qui appartient à l'Église romaine, au nom de laquelle on les martyrise. Tandis qu'on entasse dans les prisons et que l'on voue aux supplices les prophètes, cévenols, ceux qui sont restés libres prêchent la révolte et la vengeance. De là les premières hostilités entre les protestants et les soldats du roi. La terrible exécution du Pont-de-Montvert, qui fut le signal et le premier coup de feu de l'insurrection cévenole, avait été arrêtée dans un 'conciliabule secret de prophètes. Les mêmes causes, continuant à produire les mêmes excitations, amènent les mêmes conséquences, dans toute l'étendue des Cévennes; partout on prend les armes, à la voix des prophètes.

Quand les forces de l'insurrection sont organisées d'une manière régulière, quand la petite armée des insurgés montagnards a reçu de Laporte et de rhabile chef Roland, ses cadres et sa distribution hiérarchique, les prophètes jouent dans cette théocratie militaire un rôle tout à fait dominant. Rien ne se fait, aucune décision n'est prise, sans que l'on ait consulté ces nouveaux oracles, dont l'autorité était bien supérieure à celle de tous les oracles de l'antiquité. Nous avons déjà fait connaître la part considérable que prenaient les prophètes à toutes les décisions, militaires ou autres, dans le camp des enfants de Dieu. Vm^ ne pas nous répéter, nous nous bornerons à citer ces quelques lignes de l'historien Court, qui résument ce qui peut être dit de certain sur ce sujet :

«.. Ils croyaient tous aux inspirations. C'était par elles que tout se réglait parmi eux ; fallait-il élire des chefs, livrer des combats, former des projets , les mettre à exécution, décider du sort des j^ersonnes de qui ils prétendaient avoir reçu de mauvais traitements, et qui dans la suite avaient le malheur de tomber entre leurs mains, ce n'était jamais qu'après avoir consulté l'Esprit-Saint, dont les inspirés se croyaient animés, et qu'en conséquence de l'ordre qui en était émané. C'était

LES PROPHÈTES PROTESTANTS

l'inspiration qui découvrait les traîtres cachés, qui ordonnait du temps où il fallait mettre des sentinelles ou n'en mettre pas, qui rendait les croyants intrépides dans les combats, qui leur faisait affronter la mort sans crainte, qui les soutenait dans leurs fatigues et dans les supplices mêmes*. »

Les chefs des Gamisards étaient choisis, comme on Ta vu, non d'après leurs talents militaires, mais d'après le degré dans lequel ils avaient reçu le don de l'Esprit.

Après la défection de Cavalier, la mort de Roland et celle des principaux prophètes des montagnes, la guerre, n'étant plus soutenue par les excitations de ces grands illuminés, ne tarde pas à perdre de sa fureur. Les prophètes survivants, Catinat, Salomon, Castanet, Élie Marion, ayant fait leur soumission à Louis XIV et étant partis pour l'exil, où ils demem'èrenl jusqu'en \ 705, les Cévennes commencèrent à respirer.

Retirés d'abord à Genève, les prophètes cévenols continuèrent à donner le spectacle émouvant de leurs convulsions et de leurs crises. A Londres, où ils se rendirent ensuite, Jean Gavalier (de Sauve), cousin du célèbre chef cévenol, Élie Marion et Durant Fage excitèrent, par leurs extases, beaucoup de curiosité. Dans un ouvrage célèbre, les Averlisseme?îts prophétiques d'Elie Marion, le mathématicien Nicolas Fatio, Jean Daudé et Gharles Portalès recueillirent et rédigèrent les paroles et discours que l'un d'eux, Élie Marion, prononçait dans ses extases. Le Théâtre sacré des Cévennes^ publié à Londres postérieurement, nous a conservé ceux des autres inspirés. Élie Marion ne tarda pas à faire à Londres école de prophétie. Il était entouré d'une foule d'adeptes, qui avaient reçu chacun un nom biblique, et qui formaient une espèce de phalange, divisée en douze tribus, comme l'ancien peuple d'Israël. Les Anglais s'inquiétèrent de celte propagande mystique, et ces étrangers furent expulsés, malgré les réclamations de bien des fidèles.

Dans sa froide Lettre sur V enthousiasme , Shaftesbury parle de prophètes protestants réfugiés qui abondaient en Angleterre vers 1709. Il trouve leurs contorsions fort ridicules, et applaudit à l'invention d'un bouffon qui avait mis en scène des pantins gambadant au moyen de ficelles : le ridicule était, selon Shaftesbury, le meilleur moyen de ramener ces fanatiques à la raison. Ce dédain de l'écrivain anglais prouve, du moins, que sur la terre étrangère, les Cévenols étaient demeurés en proie à leur illuminisme extatique.

Cependant, par le changement d'existence et par l'adoption d'un genre de vie régulier, l'inspiration finit par s'évanouir chez nos prophètes. Ils se montrèrent, d'ailleurs, très affectés être dépossédés de ce don. Tel était,

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