PS. LXXXVI
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dons de grands biens. C'est pourquoi nous ne pouvons pas voir Dieu ici-bas sans l'aimer, sentir sa main sans la bénir, recueillir les fruits de sa miséricorde sans l'en remercier, lui exposer nos misères et nos besoins sans convenir qu'il peut les soulager et les guérir. Voilà les commencements de l'amour de Dieu. Cet amour fait éclater la sagesse dans Salomon, la puissance dans David, dans Job et dans Tobie la patience, dans Pierre la foi, dans Paul le zèle, dans Jean la pureté, dans tous les saints et dans tous les justes, tantôt une belle action, tantôt un bon désir, tantôt la vertu, tantôt la grandeur; mais ce ne sont que des vertus imparfaites, des grandeurs incomplètes, des actions et des désirs où l'homme, entraîné par son propre poids, se sent partagé entre Dieu qui l'appelle et le démon qui l'attire, entre le mal qu'il fait sans le vouloir et ie bien qu'il admire sans le faire : combat à outrance, guerre sans trêve ni merci, dans laquelle il ne faut pas quitter un instant les armes de la milice sainte ni le casque et le bouclier de l'espérance. Et ce combat entre l'amour de Dieu et l'amour du monde tient autant à l'ignorance de notre esprit qu'à l'imperfection de notre volonté. Il ne peut cesser que le jour où nos yeux seront frappés de la première atteinte de la gloire et où nous serons investis par son essence, comme par un océan sans limites qui absorbe et qui entraîne tout. Alors rien ne s'opposera plus à la perfection et aux douceurs de l'amour divin. Alors nous aimerons Dieu, parce que nous connaîtrons ce souverain bien qui mérite d'être souverainement aimé.
Quelle image pourrait rendre ce sentiment 1 Sous
Faction du feu, le fer rougit et devient lui-même une lame ardente : ainsi, quand nous posséderons Diçu, nous l'aimerons tellement que son propre feu nous embrasera et nous transformera en quelque sorte en lui. Le miel mêlé à l'eau change l'eau en miel : ainsi Dieu, par un effet de son amour, nourrit et enivre tellement les élus, qu'ils paraissent être la douceur même. Une glace sans tache reflète toutes les figures qui sont devant elle, de manière qu'elles semblent y vivre et s'y mouvoir : ainsi, par un effet de l'amour divin, tous les élus existent, vivent et demeurent en Dieu.
Il y a un si grand amour, dit saint Ambroise, d'une part entre Dieu et les élus, et d'autre part entre les élus mêmes, que tous les élus s'aiment mutuellement autant que chacun d'eux s'aime soi-même et que tous aiment Dieu par-dessus tout. Cette mutuelle charité fait la joie des bienheureux. Chacun se réjouit à la fois de son propre bonheur et du bonheur d'autrui. Chacun est heureux du bonheur de tous, et tous le sont du bonheur de chacun (1). Ils multiplient ainsi leur fidélité. Comme une intarissable fontaine, où s'abreuvent des peuples entiers, ne laisse à personne ni envie ni regret, parce que la source coulera toujours, ainsi coule le fleuve de l'amour divin dans l'enceinte des bienheureux. Comme une tendre mère se réjouit des caresses et des dons accordés à son enfant chéri et les regarde comme faits à elle-même, ainsi chacun des élus jouit des biens et des faveurs qu'obtiennent ses compagnons de gloire.
(i) S. àmbrosh, in Psalm. cxvin.
J'ai nommé la mère, c'est-à-dire ce qu'il y a ici-bas de plus généreux et de plus aimant, et c'est aux mères que je m'adresse pour essayer quelque crayon imparfait et lointain de ce fleuve d'amour qui coule dans la cité des bienheureux. Imaginons une mère qui vient de perdre son fils unique. Quelle douleur ! Quelles lamentations ! Quel désespoir ! Elle suit d'un pas ferme, elle regarde d'un œil dévorant ce cercueil qui emporte son bien-aimé dans le champ de la mort. Elle vient, comme la lionne, disputer à la terre cette proie inanimée. Elle veut du moins voir une dernière fois ce qui fut son fils. Tout à coup un thaumaturge, un saint se présente à elle et fait arrêter le convoi funèbre. Il parle, le mort se lève, quelle joie inattendue pour la mère ! Il parle, le mort sort du cercueil et vient embrasser cette mère éperdue de bonheur. Il parle, et la mère apprend que son fils sera toujours jeune, que la maladie ne pourra rien sur lui, qu'il demeurera près d'elle avec tous les charmes d'une jeunesse éternelle. Quel bonheur ! Quels transports f Quelle ivresse ! Eh bien ! ce n'est là qu'une faible image de l'amour des élus pour Dieu et de Dieu pour les élus. Il y a en effet cette différence que le temps affaiblirait cette impression dans les entrailles maternelles, tandis que les élus sont, à chaque moment, saisis du même transport, animés de la même ivresse, possédés et remplis du même amour. Non, ce n'est pas assez, cet amour croît comme la lumière. Ainsi que la lumière, l'amour a ses degrés, et l'amour, toujours satisfait, se satisfait chaque jour davantage en se plongeant dans cet océan de voluptés et de délices. Cet amour croît à mesure que le nombre des élusaug-
mente, comme dans une famille le nombre des enfants fait augmenter dans chacun d'eux l'affection qu'ils ont les uns pour les autres. Sur la terre, ce que l'un a l'autre ne l'a pas ; au ciel, chacun possède ce que les autres possèdent et tous ont le bien de chacun, c'est-àdire Dieu. Dieu n'a point placé de limites ni en luimême, ni autour de lui. Il dit à chaque élu comme à tous : Me voilà, je me donne à vous. C'est ainsi que nous l'aimerons, mais ce n'est pas encore tout le ciel, car la louange suivra l'amour : Amàbimus et laudabimus.
IV. L'espérance a une langue dans le règne de la grâce. Cette langue, c'est la prière ; mais dans le règne de la gloire, où l'espérance n'est plus, la récompense de la prière sera la louange. Qui espère sait prier ; qui a bien prié saura louer dignement. On s'explique aisément que l'impie et l'indifférent méconnaissent la grande loi de la prière. Tous leurs vœux sont bornés à la vie présente ; tout leur cœur est épris du temps et de ses vanités, tout cesse pour eux avec la vie, et leur tombe, froide, muette, délaissée, ne portera point le signe de la résurrection. Mais pour celui qui espère il en est tout autrement. Pour lui, la prière scelle les contrats et les alliances ; elle préside à la naissance, au mariage, à la mort. Quand la peste dépeuple les villes, il se met en prière et crie vers Dieu; quand les grandes eaux se répandent sur les campagnes, il crie encore ; quand les saisons sont troublées et bouleversées,il crie encore,il crie toujours. En face de l'ennemi, dans la faim et dans la pauvreté, dans le délaissement et dans l'esclavage, dans les épreuves et dans les dou-
leurs, il redouble ses cris et ses cris sont entendus, car le Seigneur a dit : Criez vers moi, et votre prière vous sauvera de tout mal : Clama, ne cesses, et exaudiam te (1). Cette langue si naturelle à l'espérance, on la trouve au milieu des tribulations les plus amères, et elle suffit pour que la tête du naufragé s'élève et se soutienne au milieu des flots; pour que les sombres pensées de la destruction et de la mort ne prennent pas le dessus dans notre âme ; pour dominer en elle le bruit de la chair exaltée et de l'orgueil porté au comble; pour que Fàme ne dise jamais au corps : « Nous ne pouvons plus vivre ensemble, prends un poignard, charge cette arme, achète du poison, allume ce brasier. Séparons-nous, il faut en finir. » Pour échapper à cette cruelle tentation, il suffit de prier, du genou, du geste, de la voix ou du regard. La prière est ici-bas la langue immortelle de l'espérance, et cette langue est toujours persuasive, toujours éloquente. Il n'y a point de nuage si profond, d'abîme si affreux, où cette prière au pied boiteux ne pénètre pour trouver Dieu, arrêter sa main et y éteindre la foudre de ses vengeances. Mais une fois que l'on a franchi les portes du ciel, ce n'est plus la prière, c'est la louange qui éclate sur les lèvres. Ce n'est plus la prière au pied boiteux qui se tient sur le seuil, c'est la louange aux grandes ailes qui se déploie, avec Faccent du triomphe, et qui remplit toute la cité de Dieu de sa divine harmonie. Là, mes frères, vous ne prierez plus, vous chanterez.
Vous chanterez, comme les anges, avec ces lyres
(i) Isam, hvui, 1.
lumineuses que Dieu lui-même daigne écouter; comme David et les prophètes, avec les harpes de la sainte Sion ; comme Cécile et toutes les vierges, avec les instruments dont elles ont entendu les accords dans les extases de leur martyre.
Vous chanterez le bienfait de la création et vous aurez, pour le peindre, une voix plus variée et plus douce que l'éclat des fleurs, plus perçante que le feu des étoiles, plus étendue etjplus profonde que l'abîme des mers, plus haute, plus magnifique et plus riche que le pavillon de la voûte céleste.
Vous chanterez le bienfait de la rédemption, c'està-dire l'ordre harmonieux de la nature et de la grâce, qui n'aura plus de voiles pour vous et dont vous pénétrerez les mystérieux rapports. Vous chanterez les secrets delà prédestination, les miséricordieuses prévenances de l'amour divin, les magnificences de l'Eucharistie. Vous chanterez le Verbe, mais le Verbe dépouillé de l'écorce du Sacrement, qui sera dans le ciel votre science, votre amour, votre gloire, votre éternité, votre tout.
Vous chanterez les bienfaits de la sanctification, avec les gémissements inénarrables dont le Saint- Esprit vous enseignera la langue. Ces bienfaits sont les épreuves, les souffrances, les combats, les triomphes de l'Église. Épreuves, souffrances, combats,tout alors sera changé en victoire et en triomphe. Vous direz, avec l'accent de la reconnaissance et de l'amour, combien le plaisir du ciel est noble après les mortifications de la pénitence, combien la liberté du ciel est vraie pour ceux qui ont porté les nobles entraves de la vertu, combien la sécurité du ciel est profonde,
après l'inquiétude de la terre et du temps. Vous célébrerez le repos, la science, l'amour dans la langue du véritable triomphe ; vous chanterez l'Église avec tous ses mérites et toutes ses gloires.
Vous chanterez, en saluant Marie, cette Porte mystérieuse par laquelle personne n'est entré ni sorti, et Ézéchiel vous communiquera sa grande voix pour saluer ce mystère dans toute sa profondeur ; cette Tige qui refleurit sur le tronc de Jessé, et Isaïe mettra dans votre bouche les vives et gracieuses paroles par lesquelles il a signalé au monde la mère de l'Emmanuel ; cette Reine assise à la droite du Seigneur et revêtue d'une robe étincelante de variété, et David, recommençant le psaume, vous en donnera par ses préludes le ton, le sens et le divin accent. Mais Marie elle-même vous prêtera son cantique pour louer le Seigneur et pour exalter sa puissance. Quel Magnificat sublime et plein de gloire ! Vous vous écrierez, avec la reine des anges et des hommes, que Dieu a bien voulu regarder votre humilité avec des yeux d'amour, et que votre bonheur sera proclamé de génération en génération : Ecce enim beatam me dicent omnes gêneralloues (1).
Vous chanterez le bonheur des anges, et tous les anges chanteront le vôtre à leur tour ; le bonheur des saints, et tous les saints vous répondront avec les mêmes félicitations et les mêmes louanges ; le bonheur de voir, d'aimer, de louerDieuparmitantde milliers d'anges et de saints, et tout ce qui aura une voix dans le ciel répétera ce chant de bonheur, avec une vérité
(1) Luc, t. 46.
qui en redoublera encore l'incomparable ivresse. Vous chanterez et vous entendrez retentir, d'échos en échos et de profondeurs en profondeurs, cette louange à la fois unanime et distincte, où chaque élu aura son cantique, sa lyre et son accent, mais où tant de cantiques n'en feront qu'un seul, et où de tant de lyres réunies il ne s'échappera vers Dieu qu'un éternel remerciement pour tant de repos, tant de science, tant d'amour et tant de gloire.
V. Voir, aimer, bénir Dieu, c'est le ciel. Voir, aimer, bénir Dieu sans fin, c'est Dieu tout entier, c'est Dieu pour toujours. Voilà l'éternité du repos, de la science, de l'amour et de la louange : Et quod erit in fine sine fine. Non, ce repos, cette science, cet amour, cette louange, ne passeront jamais, car Dieu est inébranlable au milieu du ciel : Deus in medio ejus, non commovebitur (1) ; le Dieu des élus régnera à jamais : Regnabit Dominus illorimiinperpetuum (2); et c'est pourquoi les justes vivront éternellement; Justi inperpetuum vivent (3).
Ah ! qui pourra mesurer la hauteur, la largeur, la profondeur de l'éternité bienheureuse ! Notre repos sera toujours le même en sa parfaite plénitude et en son admirable perfection. Notre lumière rayonnera toujours avec la superbe parure de son midi. Notre amour débordera toujours avec l'ineffable satisfaction de sa douce ivresse. Notre langue répétera toujours les mêmes louanges avec le même goût, la même ardeur et le même éclat.
(i) Psal, xlv, 6. (3) Sap., v, 16.
(2) Sap., m, 8.
Le bonheur du ciel a son progrès, mais ce progrès n'aura point de fin. Les élus brûlent du désir de se reposer et ils se reposent, du désir de voir et ils voient, du désir d'aimer et ils aiment, du désir de chanter et ils chantent. Ils vont de repos en repos, de clartés en clartés, d'amour en amour, de louanges en louanges. C'est le mouvement dans le repos, la science dans la lumière, l'ivresse dans l'amour, le cantique toujours nouveau dans la louange toujours ancienne. Dieu ne cesse de leur faire goûter le repos, et ils en jouissent avec un goût plus sensible et plus marqué. Dieu ne cesse de les instruire, et ils ne cessent d'apprendre pendant toute Féternité. Dieu ne cesse de les remplir de son amour, et ils ne cessent de l'aimer encore davantage. Dieu ne cesse de les ravir par le spectacle de ses richesses sans mesure et de sa sagesse sans bornes, et ils ne cessent de chanter ce spectacle avec une voix toujours plus inspirée et plus merveilleuse. Dans la vie du temps il y a incompatibilité entre le repos et l'action, entre la possession et le désir, entre la science imparfaite et l'amour parfait, entre la prière qui se relâche et la louange qui ne finit plus. Mais après ce perpétuel changement de la vie terrestre qui nous fait passer de la douleur à la joie, vient la vie qui ne change pas. Gen'estplus la pauvreté qui se change en richesse, la misère en bonheur, les ténèbres en lumière ; c'est le progrès dans la vie, dans l'amour, dans la joie, dans la clarté, dans Dieu lui-même, c'est le progrès qui ne finit plus. Dieu, cet océan éternel de lumière, d'amour, de joie, de vie, voilà le secret du progrès éternel dans le même repos, la même lumière, le même amour
et la même louange. Et <fuod erit in fine sine fine. Cet éternel progrès de l'immuable bonheur sera marqué par d'éternelles différences dans la part de gloire attribuée à chaque élu. Il y a dans la maison du père de famille beaucoup de demeures (1). Autre est la clarté du soleil, autre celle de la lune, autre celle des étoiles; ainsi chaque bienheureux reçoit un degré de félicité proportionnel à son travail (2). Telle aura été leur fidélitéà la grâce, telle sera leur place dans la splendeur des saints. Dieu donnera un repos plus profond à l'âme qui a éprouvé plus de fatigues, une science plus lumineuse à l'âme qui a plus étudié, un breuvage plus abondant à l'âme qui a aimé avec une soif plus ardente, un chant plus magnifique à Pâme qui a prié avec un accent plus vif et plus soutenu. La béatitude est en raison directe de la sainteté. Mais la béatitude de l'un ne cause à l'autre ni tristesse ni envie. Ainsi chaque sphère lumineuse roule dans son orbite, sous la main de Dieu qui la guide, sans ambitionner ni des rayons plus éclatants ni une place plus élevée. Ainsi chaque ange remplit dans sa sphère le ministère dont il est chargé sans envier le ministère des autres anges. La joie de l'un est la joie de tous, et la joie se multiplie et se renouvelle à mesure que le nombre des élus augmente. Écoutez saint Anselme de Gantorbéry : « Lorsque vous aimez quelqu'un comme vous-même, et qu'un bonheur égal au vôtre lui est départi, votre propre bonheur en est doublé. C'est ainsi que dans cette multitude infinie d'hommes et d'anges, chacun aime les autres comme soi-même,
(i) Joann., xiv, 2. (2) / Cor., xv, U.
chacun jouira du bonheur des autres comme du sien propre (1). » Représentez-vous donc cette assemblée des élus qui s'augmente à chaque minute, voyez à rentrée de chaque élu le bonheur de tous redoubler comme à la naissance de chaque enfant dans une famille nombreuse et bien unie; comptez ou plutôt imaginez de combien de joies ce bonheur s'est accru depuis dix-huit siècles, que de joies nouvelles et de prodigieux accroissements Favenir lui réserve encore, vous compterez, vous imaginerez à peine, ou plutôt vous ne pouvez déjà plus ni décrire ni concevoir les biens que les élus possèdent, et qui ne font que croître et se développer dans cette fin qui n'aura plus de fin : Et quod erit in fine sine fine.
Qu'est-ce donc, je me le demande, que cette fin qui n'a plus de fin ? Mais c'est aux bienheureux qu'il faut le demander.
Je vous interroge, ô justes de l'ancienne loi, troupe sacrée de patriarches et de prophètes, dont Jésus- Christ ressuscité a guidé le vol vers les cieux, le jour de son ascension triomphante, et à qui il a ouvert les portes éternelles. Qu'est-ce que cette bienheureuse éternité ? Adam répond qu'il jouit toujours du même repos, Moïse qu'il est toujours plongé dans la même science, Job qu'il s'entretient toujours avec le Dieu de son amour, David que les mêmes cantiques montent toujours de son cœur à ses lèvres avec l'expression de la même joie et du même bonheur.
Et vous, apôtres de la nouvelle alliance, sacrés interprètes de Jésus-Christ au milieu des nations,
(1) Proslog., c. xxv. — Cf. Hugues de S. Victor, De marm. Jid., n, 18-20.
qu'est-ce que l'éternelle béatitude dont vous jouissez depuis dix-huit siècles ? Pierre, Jacques et Jean répondent qu'ils sont encore au premier instant de la vraie transfiguration et qu'ils ont enfin trouvé la tente qu'ils demandaient sur le Thabor. Paul répond que son ravissement commence à peine, mais qu'il dépasse de beaucoup celui dont il fut favorisé durant sa vie mortelle. Etienne répond que les cieux ouverts à ses regards mourants n'ont pas cessé de dérouler devant eux leurs radieuses perspectives et qu'il ne fait que d'y entrer. Non, il n'y a pas dix-huit siècles écoulés pour les justes, les prophètes, les apôtres et les martyrs ; ce n'est pas même un jour, pas même une heure, pas même une seconde qui a passé encore à l'horloge de leur éternité, car pour eux le ciel est toujours nouveau, toujours délicieux, toujours le même, le ciel commence à peine pour commencer encore et ne finir jamais.
Qu'est-ce donc encore une fois que cette fin qui n'a plus de fin?
C'est l'abîme des temps et des siècles ; c'est l'abîme du repos et de la science ; c'est l'abîme de l'amour et de la louange ; c'est l'abîme de la gloire et du bonheur. Sondez-le, votre regard s'y perd ; mesurez-le, les mesures échappent à votre main; imaginez-en les dimensions en longueur et en hauteur, en largeur et en profondeur, votre esprit se perd, votre imagination se trouble, votre langue s'embarrasse. Tout est dit, et nous n'avons rien dit encore. Le ciel, c'est l'éternité bienheureuse; l'éternité bienheureuse, c'est le ciel. Nous sommes condamnés à cette répétition des mêmes pensées, des mêmes images, des mêmes sentiments;
plus notre langue se creuse, plus elle sent combien elle est vide et impuissante ; il nous reste le silence de l'admiration et l'attente si douce du bonheur éternel.
Réjouissez- vous donc dans les paroles qui vous ont été annoncées : nous irons un jour dans la maison du Seigneur : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus. Quelle bonne nouvelle ! quelle heureuse annonce au milieu de nos peines, de nos disgrâces et de nos ennuis ! Le ciel, c'est la patrie, non point cette patrie de la terre que l'ennemi vient d'occuper, que les factions déchirent encore, et d'où la révolution veut bannir la vérité, l'honneur, la justice et la foi. Mais notre France fût-elle aussi heureuse qu'il nous est permis de l'espérer pour elle et que notre patriotisme doit le lui souhaiter, elle n'en serait pas moins, comme toutes les patries de la terre, une tente d'un jour et un brillant exil. Seule, la maison de mon Dieu ne craint ni troubles ni révolutions ; seule, elle est à l'abri de l'impie; seule, elle brave la mort ; seule, elle durera éternellement. Réjouissezvous, puisque Dieu vous promet de vous la faire habiter un jour '.Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus.
Nos pieds sont encore retenus aujourd'hui dans la patrie terrestre, mais qu'il est doux de les porter dans cette église, et comme on y lève naturellement la tête vers un autre séjour ! Chantons avec David la gloire de notre Jérusalem, et que nos pieds s'impriment et prennent racine dans ces sacrés parvis jusqu'au jour de notre mort : Stantes erantpedes nostri in atriis tuis, Jérusalem.
C'est ici que vient tout le peuple d'Israël pour con-
fesser le nom du Seigneur. Quelle assemblée imposante î Quelle fête magnifique î Le pontife à la tête de la tribu de Lévi étale dans le sanctuaire la plénitude et la majesté du sacerdoce, et les autres tribus répandues dans le temple n'ont qu'une voix pour adorer et bénir le Dieu qui leur fait rêver les fêtes du ciel au milieu des fêtes de la terre : Mue enim ascenderunt tribus, tribus Domini, testimonium Israël ad confitendum nomini Domini.
Demandez pour cette paroisse, pour cette cité,pour cette belle et antique Église de Besançon, la paix, la grâce, l'abondance des biens spirituels : Rogate quœ ad pacem sunt Jérusalem.
Mais que cette paroisse, cette cité, toute cette Église, ne perde pas de vue la Jérusalem éternelle, la maison véritable, la demeure de notre Dieu. C'est sur cette demeure que nous devons tenir les yeux attachés, en souhaitant à nos frères et à nos proches l'abondance et la paix : Propter domum Domini Dei nostri quœsivi bona tibi(l).
Venez,peuplechrétien,délassez- vous ici à entendre la parole de Dieu, à goûter les présents de son amour encore voilés sous l'écorce des sacrements, à implorer sa miséricorde dans la langue de la prière : c'est la grâce que Dieu vous fait dans le temps. Un jour vous ne ferez que monter du seuil de ce temple au seuil de la Jérusalem céleste, où le repos n'a point de terme, la science point d'ombre, l'amour point de langueur, la louange point de fin : c'est la gloire que Dieu vous prépare pour l'éternité.
(1) Psal. cxxi.
PREMIÈRE CONFÉRENCE
De l'état actuel des doctrines et des mœurs .... 1
IIe CONFÉRENCE.
La connaissance de l'âme démontre son immortalité . 30