SEIZIÈME CONFÉRENCE
La vie future est certaine, notre âme l'attend et la demande, la justice l'exige, et l'humanité, qui se presse depuis six mille ans à la porte des tombeaux, n'a cessé de dire qu'il y a, au delà de ce voile déchiré par les mains de la mort, une seconde vie pour expliquer et compléter la première.
Quelle sera cette vie? Pour le méchant, c'est le feu qui ne s'éteint point, c'est le remords qui ne s'apaise jamais, c'est l'enfer qui ne saurait finir; Dieu même nous l'assure ; Ibunt hi in supplicium œternum : Les méchants iront au supplice éternel. Mais écoutez la fin du texte et du vingt-cinquième chapitre de saint Matthieu, où ce grand mystère est exposé ; Justi autem in vitam œternam : Les justes iront à la vie éternelle (1). Voici la vie promise aux justes, c'est la vie qui n'a point de fin, c'est le ciel.
(1) Malh.t xxv, 45.
Qu'est-ce que le ciel ? Saint Paul a renoncé à le peindre. Il s'est borné à nous dire : L'œil de V homme n'a rien vu, son oreille n'a rien entendu, son esprit n'a rien compris, son cœur n'a rien goûté en comparaison des délices que Dieu réserve à ceux qui l'aiment (1). Saint Augustin a essayé de nous le faire comprendre, en montrant comment nous passons de la terre au ciel, et du règne de la grâce à celui de la gloire. Choisissons ici-bas Dieu pour partage, notre partage ne changera pas. Le Dieu de la grâce est le même que le Dieu de la gloire. Ici-bas, nous trouvons Dieu dans le travail ; au ciel, ce sera dans le repos : Ibi enim vacabimus. Ici dans les ombres, au ciel dans la lumière : Vacahimus et videbimus. Ici dans l'amour commencé, au ciel dans l'amour parfait: Videbimus et amabimus. Ici dans la prière, au ciel dans la louange : Amabimus et laudabimus. Ici dans le temps, au ciel dans l'éternité : Et quod erit in fine sine fine.
Qu'est-ce donc que le ciel? C'est le repos après le travail, la lumière après l'ombre, l'amour pur après l'amour incomplet, la louange après la prière, l'éternité après le temps. C'est le repos, la lumière, l'amour, la louange et l'éternité de Dieu même. Le ciel, c'est Dieu : Ibi enim vacabimus, videbimus, amabimus, laudabimus, et quod erit in fine sine fine (2).
Montons, à la suite de saint Augustin, des mystères de la grâce aux mystères de la gloire, et essayons d'entrevoir le poids immense de bonheur dont nous serons accablés un jour.
(1) / Cor., u, 9. (2) Lib. De civitate Del.
I. La première merveille de la grâce est d'animer le travail ; la première merveille de la gloire sera de féconder le repos. Aussitôt qne la grâce éclaire, elle change le cœur. On cesse tout à coup d'être ce qu'on était, et on devient ce qu'on n'était pas. La grâce a rempli du Saint-Esprit un humble enfant qui jouait de la harpe, et elle en a fait le psalmiste pour apaiser jusqu'à la fin des siècles tous les Saùls fatigués de la vie : c'est un roi, c'est David. Elle remplit un simple pâtre, et elle en fait un prophète : c'est Amos. Elle remplit un enfant, et elle en fait le juge des vieillards : c'est Daniel. Elle remplit un pêcheur, et elle en fait un pape, c'est Pierre; un publicain, et elle le transforme en évangéliste, c'est Matthieu; un pharisien persécuteur, et elle le change en un docteur persécuté, c'est Paul, l'apôtre de toute la terre. Ce qui était impossible à la nature devient facile à la grâce. La grâce exhorte, excite, presse, inspire, console, fortifie. Quel travail merveilleux ! Quelles œuvres de salut ! Le cœur arrosé par la grâce germe et fleurit comme le lis. Pareil au cèdre du Liban, à mesure que sa cime s'élève, ses racines s'enfoncent et il se joue des tempêtes. Lorsque la grâce descend dans une âme, cette âme se fond comme la cire à l'aspect du feu. Elle pleure ses égarements, elle s'enflamme, elle est douce, elle est résignée. Alors s'écroulent les montagnes de l'orgueil, l'ambition et la vanité disparaissent, ainsi que les vallées étroites de la torpeur et de la crainte. Le lion est devenu un agneau, le vautour une colombe, le démon un ange, le réprouvé un élu, le monstre de toute iniquité la plus belle image de Dieu.
Tel est le travail de la conversion, un tel travail mérite le plus noble repos. La première récompense de l'âme fidèle à la grâce est dans le spectacle de ce labeur ; la seconde est dans la couronne qui lui sera décernée. Portez-la maintenant, cette image de Dieu, ainsi régénérée par la grâce, portez-la dans la cité sainte où le repos vous attend : Ibi enim vacabimus. C'est le premier degré du bonheur. Vos pieds se sont fatigués dans les voies de la vertu, les voilà désormais établis et consolidés dans les voies de la gloire ; vos mains ont vaqué aux œuvres pénibles du travail et de l'aumône, les voilà étendues à jamais dans la quiétude et la douceur ; votre bouche pleurait, soupirait, gémissait, elle ne s'ouvrira plus que pour louer et bénir ; votre esprit s'est usé dans les fatigues de la méditation ou de l'apostolat, qu'il se redresse et qu'il se relève de toute sa hauteur, qu'il reprenne l'éternelle vigueur de l'aigle et qu'il se délasse dans sa jeunesse et dans sa beauté ; votre corps était courbé sous le poids des veilles, des jeûnes, du cilice et de la discipline, il était devenu pâle, livide, exténué; eh bien! tout maltraité qu'il était, il devient beau, florissant et radieux. Voilà le pauvre désormais à l'abri de la misère, le faible sans scrupule et sans tentation, le malade sans douleur, l'affligé sans chagrin, le soldat sans combat, le martyr sans tourments.
Gomme la gloire embellit ceux que la grâce a soutenus ! Nous sommes blessés, disent les martyrs, nos membres sont déchirés, brisés, coupés, brûlés, sciés en deux, dévorés, réduits en poudre ; mais encore un peu de temps, et le soleil de justice les redressera,
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les guérira, les ornera d'une splendeur éternelle. Nous sommes tourmentés, disent les pénitents et les vierges, les vains désirs nous consument et nous dévorent ; mais une fois que le temps ne sera plus, le soleil de justice illuminera et fera resplendir de feux étincelants ces plaies secrètes, ces douleurs intimes, ce martyre de l'âme, qui avaient été ici-bas sans témoin et sans encouragement. Nous sommes épuisés, disent l'ouvrier à la fin de sa longue carrière, la mère de famille au milieu de ses contradictions et de ses ennuis, les serviteurs et les soldats de la patrie, les apôtres et les ministres de Jésus-Christ, les fidèles de tous les rangs et de tous les âges. Ah ! qu'importe, puisque votre espérance n'a pas défailli, la gloire ne vous manquera pas. Reposez-vous maintenant, vous n'avez plus rien à craindre ni des hommes ni de vous-mêmes : rien, ni la peine, ni la surprise, ni les accidents, ni les ennuis, ni la douleur, ni la mort. L'ennui, la douleur, la mort, appartenaient à cette terre que vous aviez habitée, mais cette terre n'est plus : Mm prima abierunt (1). Voici la terre nouvelle où Dieu lui-même essuie les larmes dans tous les yeux : Absterget omnem lacrymam ab oculis eorùm (2). Voici la terre des vacances éternelles : Ibi enim vacabimus.
Que de fois, rêvant le repos et la paix, au milieu des soucis et du tumulte de la vie, n'avons-nous pas répété avec le poète inspiré par le Psalmiste :
Prends les ailes de la colombe, Prends, disais-je à mon âme, et va dans les déserts.
([) Âpoc.j vil, lrt-17. (2) 4poc.j XXI. 4.
Mais ce n'est là que le dégoût de la vie présente, il y a en nous un sentiment plus profond encore, c'est Pavant-goût du repos dans la vie future. Ce n'est pas dans le désert que notre âme souhaite d'habiter touours, c'est dans le ciel. Aussi redit-elle plus souvent encore avec le Roi-Prophète : Qui me donnera des ailes, et je volerai et je me reposerai (1).
Quel sera ce repos? Est-ce l'inerte contemplation, le sommeil éternel, l'anéantissement de l'être que les bramines regardent comme la volupté suprême, et; que l'Orient tout entier cherche par avance dans l'ivresse que procure l'opium? Non, c'est le repos animé, fécond, plein d'opérations merveilleuses qui n'ont plus de fatigues et qui ne donnent que des jouissances. C'est l'activité généreuse, incessante, continuelle, d'une âme qui travaille avec Dieu, mais qui se repose en Dieu, comme Dieu se repose en lui-même. Nous sommes, dit l'Apôtre, les coopêrateurs de Dieu(2) . Or, cette coopération n'est pas bornée à la terre et au temps, c'est dans le ciel surtout qu'elle est complète, efficace, persévérante. Nous travaillons ici-bas au salut de nos frères, au milieu des contradictions et des larmes ; ce sera notre bonheur d'y travailler dans la gloire au milieu des triomphes. Dieu, dans son repos, ne cesse pas d'agir. Devenons les élus de Dieu, nous agirons sans fatigue, sans trouble, sans embarras; nous agirons sous ses yeux; nous le verrons, et cette vue pleine et assurée dans sa divine essence sera la garantie la plus sûre et la plus complète de nos vacances éternelles : Vacabimus et videbimus.
(1) Psal., liv. 7. (2) / Cor. in, 9..
II. Par la grâce, nous voyons Dieu ici-bas à travers les voiles de l'énigme ; par la gloire, nous le verrons dans le ciel sans ténèbres et sans voile. L'espérance chrétienne se soutient en cherchant et en découvrant Dieu parmi les ombres de la terre. Elle le cherche, elle le découvre dans ces merveilleux ouvrages qui le chantent avec un accord si touchant et si harmonieux, depuis le cèdre jusqu'à Fhysope, depuis la fleur la plus humble jusqu'à l'étoile la plus brillante, au lever de l'aurore comme au coucher du soleil, pendant les splendeurs du jour comme au milieu des ténèbres de la nuit. Elle le cherche, elle le découvre dans ces leçons qui rappellent si souvent sa Providence et sa bonté, sa justice et sa miséricorde, sa grandeur et sa puissance, quand il nous nourrit et qu'il nous abreuve, quand il nous conserve et qu'il nous sauve, quand il nous frappe et qu'il nous guérit, quand il abandonne à eux-mêmes les hommes égarés et qu'il les laisse marcher étourdis, enivrés, chancelants, au milieu des conseils de leur folle sagesse; quand il dirige la politique humaine ou qu'il l'abandonne à ses ignorances ; quand il éclaire et qu'il étend nos vues ou qu'il nous embarrasse dans nos propres subtilités ; quand il élève les trônes ou qu'il les abaisse, qu'il communique sa puissance aux princes ou qu'il la retire à lui-même, qu'il appelle ce qui n'est pas pour remplacer ce qui est ; ou qu'enfin, au milieu des éclats des trônes et des inquiétudes turbulentes des peuples, il laisse déborder sa colère et gronder ses vengeances dans toute la force et dans tout l'éclat de son divin tonnerre. Mais après ces traits par lesquels Dieu se révèle au monde, viennent les communications intimes par lesquelles il
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se montre à l'âme qui espère en lui. Vous le connaissez déjà, ce Dieu de toute bonté, fervents chrétiens qui m'écoutez. Il vous a parlé de bonne heure dans, la prière et dans la solitude; vous avez compris les attentions délicates qu'il a eues pour vous ; vous avez dans les tentations le secours de son bras, dans les tribulations la douceur de ses paroles mêlée aux amertumes de la vie, dans les épreuves et les sacrifices la satisfaction de lui plaire. Ah ! vous l'avez vu de plus près encore, de plus près que Moïse ne l'a vu dans le désert et Salomon dans le temple ; vous l'avez vu, comme Jean-Baptiste, comme la sainte Vierge, comme saint Jean, comme les apôtres ; vous l'avez vu dans les ineffables délices de la communion î C'est Dieu, avez-vous dit, je le reconnais aux bontés dont il me comble et aux charmes dont il me remplit, et les yeux baignés de larmes, vous entrevoyiez au delà du banquet de l'Église, un autre banquet où tous les miroirs seront brisés, tous les voiles détruits, et où vous verrez Dieu tel qu'il est et face à face : Vacabimus et mdebimus.
Au ciel, nous verrons d'une claire vision ce que vous avons cru sur la terre d'une foi vive. Nous verrons Dieu, et par Dieu nous verrons le reste. Nous verrons Dieu, c'est-à-dire l'unité de la nature divine dans la trinité des personnes : Dieu le Père engendrant de toute éternité un Fils égal à lui-même, et les feux de l'Esprit, lien mutuel de leur amour, procédant de toute éternité et du Père et du Fils ; dans le Père la puissance qui crée, dans le Fils l'amour qui répare, dans l'Esprit le souffle qui féconde. Nous verrons Marie, fille du Père et épouse du Saint-Esprit se-
Ion la grâce, mère du Fils selon la nature, Marie qui a été conçue sans péché, qui a enfanté sans souillure, et qui à la virginité la plus parfaite joint la maternité la plus glorieuse. Nous verrons les anges, dans la triple hiérarchie qui les unit et dans les sublimes ministères qui les distinguent, déployant, dans les profondeurs du ciel, leurs armées innombrables et se prosternant, de sphères en sphères, autour du trône de l'Agneau. Là, nous verrons les justes, les patriarches, les prophètes de l'ancienne loi, sous les traits par lesquels ils ont montré à la terre la figure anticipée du Messie; les apôtres, prémices de la loi nouvelle, assis, comme juges d'Israël, sur des trônes resplendissants de gloire; les martyrs étalant le sang qui découle de leurs plaies triomphales ; les pontifes mêlés aux docteurs et couronnés de toutes les palmes de la science, du zèle et de la charité; les solitaires dont la conversation a toujours été avec Dieu ; les vierges qui suivent l'Agneau partout où il va et qui chantent, sous leurs couronnes tissues de lis et de roses, l'hymne des noces éternelles. Là, nous verrons les justes de tous les états et de toutes les conditions que le monde n'a pas connus, dont le monde n'était pas digne, à qui le monde a prodigué l'insulte et le mépris, et que le Ciel venge de toutes les injures et de tous les oublis de la terre. Là, nous nous reverrons, parents chéris, amis de notre jeunesse, compagnons de nos peines, de nos disgrâces et de nos travaux, à qui nous avons fermé les yeux et qui vous êtes endormis dans nos bras avec le sourire de l'espérance sur les lèvres. Vous nous avez parlé de Dieu en nous quittant, cet adieu est un rendez-vous, c'est en Dieu, c'est
dans l'inexprimable ravissement de sa beauté et de ses perfections que nous nous re verrons un jour. Nous nous sommes séparés dans l'ombre, nous nous reverrons dans la lumière qui ne pâlit jamais.
Cette lumière nouvelle est aussi supérieure à la lumière du jour que le soleil est lui-même supérieur à la pâle clarté d'une lampe nocturne. Cette lumière est toujours vive, toujours bienfaisante, toujours pure. Les rayons n'en sont point interceptés par les nuages, ni ensevelis dans les ténèbres,ni altérés par les vicissitudes des saisons. L'éclat en est à la fois pur et radieux ; il ravit et il charme ; il nourrit et il enivre ; il remplit tout à la fois l'esprit, le cœur et les sens. Imaginez une mer où vous nagerez de clartés en clartés au milieu des perspectives les plus variées. La lumière sera votre élément. Vous en serez baignés, débordés, inondés, et cette extase ineffable ne fera qu'accroître, en la satisfaisant toujours, la curiosité de votre intelligence. Les élus voient toujours Dieu et ils désirent le voir toujours, tant la vue de Dieu est désirable. Ne se séparant point de la souveraine béatitude, ils sont heureux ; contemplant sans cesse l'éternité, ils sont éternels ; unis à la vraie lumière, ils deviennent euxmêmes lumière. 0 bienheureuse vision où l'on contemple, dans sa beauté, le Roi des Anges, le Saint des Saints à qui tous doivent l'existence 1 Justes, réjouissez-vous, tressaillez d'allégresse,- parce que vous verrez celui que vous aimez, vous aurez ce que vous désirez, vous posséderez celui que vous ne craindrez jamais de perdre! 0 bienheureuse vision,qui consiste à voir Dieu en lui-même, à le voir en nous, à nous voir et à nous reconnaître en lui, dans une heureuse
joie et un joyeux bonheur î Là, vous serez éclairés par la splendeur de Dieu et par votre propre splendeur, qui sera le reflet de celle de Dieu même. Là, vous serez noyés, comme autant de soleils, dans les rayons du soleil suprême, et chacun de vous participera à la splendeur de tous ses compagnons de gloire. Là, vous verrez Dieu en vous-mêmes, dans ses anges, dans ses élus, dans chaque ange et dans chaque élu. Vous vous verrez tous en Dieu, et Dieu sera dans vous tous et dans chacun de vous : Ut sit Deus omnia in omnibus. 0 beau Ciel , ô vision béatifîque , ô science parfaite, on dit de vous des choses ineffables : Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei (1) !
III. Reconnaître Dieu ici-bas, c'est déjà l'aimer; le voir parfaitement au ciel, c'est l'aimer parfaitement. Aussi saint Augustin , après avoir dit : Vacabimus et videbimus, ajoute-il aussitôt : Videbimus et laudabimus. La claire vue de Dieu est la condition essentielle et comme les prémices nécessaires de l'amour parfait; mais l'amour parfait du ciel est la récompense de l'amour commencé ici-bas. Demandons d'abord à la grâce de nous faire aimer Dieu avec un cœur faible, inconstant , souvent tenté ; nous obtiendrons de l'aimer, dans la gloire, avec un cœur affermi et perT sévérant. Le ciel, en effet, n'est pas seulement le repos, ce n'est pas seulement la science, c'est encore l'amour.
Il est naturel d'avoir de Faffection pour celui en qui nous avons mis notre confiance et de qui nous atten-