‹ Les mystères de la vie futureChapitre 2 sur 32 · ÉMINENCE · texte numérisé non relu

ÉMINENCE

L'apologétique chrétienne embrasse tous les mystères, explique tous les devoirs, propose et signale toutes les grâces, établit et confirme toutes les espérances.

Dieu et l'homme, voilà les deux premières pages que nous trouvons au début de cette étude. Dieu avec ses perfections, l'homme avec ses facultés; Dieu créant le monde, faisant l'homme qui en est l'abrégé sublime, et le faisant à son image et à sa ressemblance

(i) Mgr le Cardinal Archevêque de Besancon.

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pour régner sur la terre et pour mériter le ciel ; l'homme tenant à la fois de l'esprit et de la matière, libre, responsable, amoindri par la chute originelle, mais relevé par l'espoir d'un rédempteur à venir.

Ce rédempteur, c'est l'Homme-Dieu. Son attente remplit le monde et sa venue remplit l'attente universelle. Il réconcilie Dieu avec l'homme, apaise l'un, délivre l'autre, et au lieu de l'abîme qui les sépare, on ne voit plus que la croix qui les unit. Il fonde son Église pour s'y perpétuer, la revêt de sa puissance, la comble de ses bienfaits, l'assiste contre ses ennemis, et si les hommes la mettent au tombeau, il la ressuscite et la fait triompher. Dieu et l'homme, l'Homme- •Dieu, l'Église, œuvre de l'Homme-Dieu, voilà le sujet de nos premières études.

Le Décalogue ou la loi de l'Homme-Dieu en était la suite naturelle. Nous avons appris tous les devoirs de piété, de justice et d'honneur que cette loi nous impose envers Dieu, le prochain et nous-mêmes. Nous en avons vérifié l'origine, rétabli la notion, déterminé la durée.

L'Homme-Dieu, en nous donnant sa loi, nous donne aussi sa grâce, et cette grâce est apportée, rétablie ou augmentée par les sacrements. Les uns, comme le baptême et la pénitence, nous font passer de la mort à la vie; les autres, qui sont la confirmation, l'eucharistie, l'extrême-onction, l'ordre et lé mariage, entretiennent et fortifient en nous cette vie mystérieuse ; enfin, parmi les sacrements des vivants, il en est deux qui, outre la grâce individuelle qu'ils confèrent, répandent encore la grâce sociale : c'est par l'ordre que la vie spirituelle se conserve et se transmet dans

PÉglise; c'est par le mariage que la vie naturelle et humaine demeure dans la famille, dans la patrie, dans l'humanité. Voilà les sacrements ou la grâce de l'Homme-Dieu. Mais la vie que l'Homme-Dieu nous donne ici-bas se continue au delà du tombeau pour ne plus finir. Dans la vie présente, c'est la grâce ; dans la vie future, c'est la gloire. La même vie sous deux noms différents, et, dans la gloire comme dans la grâce, comme dans le Décalogue, comme dans l'Église, toujours Dieu et toujours l'homme, toujours l'Homme-Dieu.

La vie future ou la gloire de l'Homme-Dieu, tel sera donc le sujet de ces nouvelles conférences et la conclusion de toute cettf doctrine. Nous interrogerons sur ce sujet la raison et la foi. Nous comparerons aux incertitudes, aux rêves, aux erreurs de la sagesse humaine dévoyée, les fermes et solides enseignements de la sagesse divine. Nous aborderons ainsi le seuil mystérieux de la vie future. Là, tout se réduit à deux abîmes, l'abîme de la félicité et l'abîme du malheur, le ciel et l'enfer; mais ces deux abîmes, avec leur éternité de plaisirs et de supplices, portent encore le même nom : c'est la gloire de l'Homme-Dieu.

Pour nous introduire à pas lents et comme par degrés, sans surprise et sans efforts, dans l'étude de cette question, pénétrons-nous d'abord de son importance capitale et calculons-en les incalculables conséquences. Je n'en veux pas d'autre preuve que l'état actuel des doctrines et des mœurs publiques. En deux mots, que sont devenues nos croyances sur la vie future? Gomment la ruine de ces croyances a entraîné la ruine de nos mœurs. Venez voir l'arbre

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que l'impiété a planté dans le monde, et jugez de l'arbre par les fruits qu'il a portés.

I. C'est une cruelle humiliation pour notre patriotisme, autant qu'une triste nécessité pour notre foi, de venir avouer dans cette chaire que la cause de la vie future est encore à plaider en France, après dix-huit siècles de christianisme. Mais l'état des esprits et des doctrines ne nous permet pas de nous faire illusion. Je crois, à les bien étudier, qu'à l'heure où nous sommes la vérité est plus obscurcie que jamais, l'erreur plus que jamais populaire. Heureux le chrétien qui se dit d'une foi vive et forte que nous avons une âme qui est immortelle, et qu'après cette vie il y aura un paradis pour récompenser les bons et un enfer pour punir les méchants éternellement 1 C'est l'enseignement de votre catéchisme. Il y a là sur votre origine, sur votre nature, sur vos destinées, toutes les lumières dont vous avez besoin pour savoir d'où vous venez, qui vous êtes et où vous allez. Vous savez nonseulement la vie, mais la mort. Vous connaissez la route et vous voyez le but. Mais dans combien d'à mes ce but et cette route ne sont-ils pas couverts de ténèbres? Comment ces ténèbres se sont-elles accumulées? Pourquoi sont-elles devenues plus visibles, plus épaisses, plus générales qu'auparavant? J'en accuse trois sortes de personnes : les nouveaux spiritualistes, qui n'ont professé qu'imparfaitement le dogme de la vie future ; les nouveaux superstitieux, qui en ont faussé la notion ; les nouveaux matérialistes, qui en ont nié l'existence. Faisons la revue de ces trois sortes de doctrines.

Les spiritualistes de notre siècle, avec beaucoup de talent et peut-être une certaine droiture d'intention, ont manqué de logique et de modestie. Après avoir dit ce que la raison nous enseigne sur la vie future, ils n'ont pas eu le courage de dire comment la foi éclaire, affermit et complète les données de la raison. Il leur a manqué aussi d'être des Malebranche, des Bossuet, des Fénelon, des Pascal et des Descartes, c'est-à-dire des hommes modestes pour qui la philosophie n'était que la préface et l'introduction à la foi; en sorte que, voulant mesurer strictement les bornes de chaque domaine, ils ont fini par être de médiocres philosophes, de peur de paraître un peu trop chrétiens. Ils se vantaient d'avoir gagné à tout jamais la cause de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme auprès des peuples modernes. Ils avaient, en effet, prouvé par de solides raisonnements que l'âme survit au corps et qu'au delà du tombeau cette âme immortelle et vivante a des peines à craindre et des récompenses à obtenir. Mais là finitla doctrine et commence le doute. Or le doute, une fois qu'il se mêle à la philosophie la plus saine, ne tarde pas à la corrompre tout entière. Le souffle empoisonné qui traverse l'air dans un jour serein suffit pour répandre la contagion et la mort. Nos spiritualistes les plus illustres, parvenus sur le seuil de la vie future, hésitent, se taisent, se retirent sans adorer le Dieu de Bossuet, de Fénelon et de Pascal. Les uns nient l'existence et même la possibilité de la révélation, interdisant à Dieu de changer par un miracle les lois de la nature, à l'homme de fléchir le cœur de Dieu par la prière. La résurrection des corps leur a paru une fable, le dogme des peines éternelles-

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un trait d'injustice ou d'inutile rigueur. D'autres, sans aller jusqu'à la négation, ont gardé aur ces points essentiels un silence qu'ils croyaient prudent ; mais un mot, un sourire trahissait leur incrédulité. D'autres, après avoir combattu le matérialisme, ont fini par douter de leurs propres arguments, et le maître fameux qui a écrit le chapitre intitulé: Comment les dogmes finissent, laissant égarer sa raison sans pouvoir recouvrer la foi, a déclaré que, dans l'état de la science moderne, la question delà spiritualité et de l'immortalité de l'âme « était encore prématurée. » Royer- Gollard fut plus heureux et plus fidèle que Jouffroy. Après avoir reçu les derniers sacrements, de ce geste qui parlait avec tant d'autorité, de cette voix qui semblait celle d'un oracle, il a dit à ses enfants réunis autour de son lit de mort : « Mes enfants, il n'y a de solide au monde que les croyances catholiques. Si vous y êtes, restez-y ; si vous en êtes sortis, rentrez-y. »

Ainsi la philosophie spiritualiste de notre siècle a fait deux sortes de testaments. Elle a dit, avec l'accent de la foi qui se réveille : Croyez en la religion, la religion seule nous éclaire sur nos destinées. Elle a dit, avec l'accent du doute qui désespère : On ne sait rien encore sur la vie future. Lequel de ces deux partis allez- vous prendre? Le premier ? Alors vous ne serez pas seulement spiritualiste, mais catholique. Le second? Alors vous ne savez rien avec certitude, vous ne croyez rien avec fermeté, vous hésitez, vous doutez. En avant, et vous voilà devenu clérical* En arrière, et vous voilà devenu sceptique.

Au milieu de cette inquiétude deux sortes d'hommes

sont apparns pour recueillir les épaves de cette philosophie inquiète et dévoyée : les superstitieux et les incrédules. Plutôt que d'être catholiques, les superstitieux se sont remis à tout croire, et les incrédules à tout nier.

Les superstitieux se sont remis à tout croire, comme dans les jours de décadence. Ils croient aux médium, aux tables tournantes, aux communications de tous les jours et de toutes les heures avec le monde invisible.

Ils croient que les âmes des morts se réincarnent en sortant de ce monde et qu'elles voyagent de planète en planète, en recommençant indéfiniment l'épreuve de la vie.

Ils croient que ces âmes reviennent sans hésiter à l'appel d'un magnétiseur et qu'elles dévoilent sans se tromper les secrets de l'avenir.

Ils croient, en un mot, tout ce que l'on veut, pourvu qu'on ne les oblige pas de croire à l'enfer ni aux peines éternelles.

Les incrédules se sont remis à tout nier, comme au temps d'Helvétius, de d'Holbach et de Cabanis. Jamais cette race, qui croît au déclin des empires comme la mousse aux pieds des arbres décrépits, ne s'est multipliée avec plus de facilité, jamais elle n'a levé une tête plus superbe. Elle est partout, tantôt hardie, tantôt réservée, brutale quelquefois jusqu'à l'impudence, toujours mortelle à la société française. La médecine, la critique, l'histoire, les arts, ont été envahis à la fois. Ouvrez les dictionnaires de médecine, rédigés parles membres de l'Institut, voici la négation brutale de l'âme: « L'âme, c'est l'ensemble des fonc-.

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tions du cerveau et de la moelle épinière (1). » La négation de la vie future ne se fait pas attendre : « Cette croyance qui pouvait être vraie ne s'est pas trouvée telle. La science n'a pu constater un fait quelconque de vie après la mort. Tel est le résultat de la longue critique que la science a exercée (2). » Il faut entendre nos docteurs, après ce jugement, condamner, plaindre ou railler, selon leur caractère, les partisans de nos vieilles croyances. Les uns enterrent nos dogmes avec un certain respect: « Dieu, providence, immortalité, autant de bons vieux mots un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans un sens de plus en plus raffiné (3). » Les autres les bernent et les sifflent sans pitié, traînantsur la claie ce qu'ils appellent « la vieille hypothèse de l'âme humaine (4), » affirmant qu'elle s'en est allée « au garde-meuble des vieilles idées, et qu'elle le méritait bien, » prononçant que de tout l'ensemble des sciences naturelles ressort ce grand résultat : que l'âme est une chimère et son immortalité un non-sens, » mettant enfin hors la science et la vérité les gens qui hésitent à croire qu'il n'y a pas d'âmes et qui redoutent encore la vie future. Oui, ils ont osé écrire : « Notre matérialisme dépasse toute attente, mais ce n'en est pas moins un résultat incontestable, si incontestable que quiconque voudrait le récuser ferait preuve d'une aberration d'esprit sans nom. » A côté de ces fossoyeurs, qui s'imaginent avoir enterré nos croyances, voici les pleureurs hypocrites

(1) Dictionnaire médical, art. Ame.

(2) Id., art. Conservation, Révolution, Positivisme, p. 123.

(3) M. Renan, Études d'histoire religieuse, p. 419.

(4) Voir le journal intitulé : La Libre Pensée.

de la critique et des romans : « Si la vérité est triste, nous aurons du moins le mérite de l'avoir trouvée dans les règles (1). » Voici les philosophes qui mènent ce grand deuil : « Sans doute, la vie future est une espérance qui console l'humanité depuis des siècles, un dogme enseigné par beaucoup de religions, et cru par un nombre immense d'individus. Mais tout cela nous importe peu, à nous philosophes (2) . »

A vous, philosophes 1 Mais qu'êtes-vous, grand Dieu ! sinon des hommes comme les autres, et n'avezvous pas besoin comme les autres d'être enseignés et consolés? Et qu'est-ce que ce vulgaire qui vous importe si peu, sinon des philosophes aussi profonds que vous, mais mille fois plus conséquents? Hélas! votre philosophie va devenir celle de tout le monde.

Le matérialisme nouveau n'est plus, comme celui du xvme siècle, l'objet d'une discussion purement philosophique entre quelques savants. Il a franchi le seuil des académies, et la presse a emprunté le secours de la vapeur pour lui donner des ailes plus rapides. Au lieu de se concentrer dans une Encyclopédie pesante et coûteuse, dont le format, le volume et le prix n'étaient qu'à la portée du petit nombre, il pénètre dans les salons par les revues, dans les écoles

(1) M. Renan. Discours d'ouverture au Collège de France; Id., Le Livre de Job, préface, p. lxxxviii.

(2) M. Renan, Liberté de penser, t. VI, p. 348. — - Ces citations pourraient se multiplier presque indéfiniment. Nous renvoyons le lecteur à l'Avertissement aux pères de famille publié en 1863, par Mgr Dupanloup, et à l'ouvrage du même prélat intitulé L'Athéisme et le Péril social, qui date de 1866. Le courageux évèque d'Orléans a prophétisé, quatre ans avant l'événement, les horribles massacres de la Commune et la ruine de Paris.

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par les manuels, dans les campagnes par le colportage, dans toutes les classes de la société par les journaux. La revue flatte, par ses formes élégantes et son ton adouci, l'impiété discrète ; le manuel semble promettre à la curiosité des étudiants les trésors d'une science dérobée jusqu'alors à leurs regards ; la brochure dont on paie à peine le papier, tant elle est à bon marché, se donne la mission d'enseigner le peuple, et s'ouvre, avec ce mot magique, tous les esprits et tous les cœurs. Ce n'est pas assez. Voici des hommes qui se sont fait une place dans notre littérature en vulgarisant les découvertes des sciences modernes. On cite leur nom avec éloge, on lit leurs livres avec confiance. Ils exposent avec méthode, avec clarté et avec intérêt, les progrès de la physique, de la chimie, de l'histoire naturelle ; ils prononcent le nom de Dieu non sans une certaine onction, et leurs ouvrages, devenus populaires, ont obtenu le droit d'être accueillis partout, illustrés de vignettes, donnés en étrennes, proposés pêle-mêle, avec des livres de piété et des bijoux de fantaisie, aux femmes, aux enfants, aux lettrés , aux oisifs , à ceux qui veulent devenir savants, et surtout à ceux qui veulent seulement le paraître. Ces vulgarisateurs u'ont guère vulgarisé que des préventions , des rêves et des erreurs , une foii qu'ils touchent à l'autre vie. Ils donnent à leurs rêves et à leurs erreurs des titres pompeux : iLe Lendemain de la mort ou la Vie future selon la science (1) . »

(i) Le lendemain de la mort, ou la Vie future selon la science, par M. Figuier. Voir aussi Terre et Ciel, par M, Jean Rbynaud; Dieu dans la nature, par M. Flammarion.

La science ! toujours la science ! comme si la science avait un pas à faire et un mot à dire dans cette question? Comme s'il y avait d'autre vie future que la vie selon le catéchisme? Laissez ces romans dans les boutiques et achetez un catéchisme de cinq sous. Gela coûte moins cher et c'est plus sûr.

Mais il y a quelque chose de plus dangereux que ces romans, ces brochures, ces manuels, ces revues, ces almanachs si chers à la propagande de l'impiété. Le principal danger est dans le journal, parce que c'est dans le journal qu'est aujourd'hui le principal attrait de la foule. Là, les faits divers de chaque semaine, les anecdotes rétrospectives, le bulletin politique, les articles scientifiques et littéraires concourent, comme autant de coups de hache donnés au tronc d'un arbre qu'on veut abattre, à ruiner les derniers restes de la foi populaire. Ce prêtre, on l'insulte, on le calomnie, on le déchire, parce qu'il les défend ; cette procession, ce pèlerinage, ce service funèbre, on les raille, parce qu'ils sont fondés sur la croyance en Dieu et sur les espérances de l'immortalité ; ces discussions scientifiques sur les générations spontanées, sur l'origine de l'homme, sur l'âge du monde, sur la période antéhistorique, on les reproduit avec une joie sans pareille, toutes les fois qu'on peut en tirer quelque conclusion contre le christianisme, contre la Bible, contre Dieu, contre l'âme et la vie future. La conclusion sera fausse, ou bien les faits d'où on la tire seront démentis,n'importe. On a menti, et il en restera toujours quelque chose. Il en restera dans une âme déjà perverse un argument décisif pour renoncer à sa foi; dans une âme ébranlée^un doute mieux affermi ;

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dans une âme encore pure.unpeu d'ombre; dans une âme attristée, plus de langueur et de faiblesse. Le jour a pâli, la lumière recule, les ténèbres s'épaississent. Une atmosphère pestilentielle commence à envelopper tout l'univers. L'atelier, la taverne, la chaumière, sont envahis, les derniers rangs du peuple sont pénétrés, le premier âge n'est pas à l'abri de la contagion, et nous sommes réduits à pleurer, dans les grandes villes, sur le sort de plusieurs générations qui s'élèvent sans première communion, sans catéchisme, sans baptême et sans Dieu.

Je me trompe, le matérialisme a son catéchisme, et les formules en deviennent chaque jour plus populaires parmi les masses que les journaux de l'impiété ont guéries de toute crainte comme de tout respect. « Il n'y a pas de Dieu. — Dieu, c'est le soleil. — Dieu, c'est le mal. -— La religion a fait son temps. — Quand on est mort, tout est mort. — Qu'est-ce que l'autre monde ? Jamais personne n'en est revenu. — Tout cela ce sont des bêtises. — Les prêtres qui les prêchent font leur métier. — Les gens qui les croient sont des dupes. — Le ciel, l'enfer, le purgatoire, ne sont que des inventions des prêtres. — Aujourd'hui on n'y croit plus. — Le règne delà superstition est passé, c'est le règne de la science. »

Voilà dans toute sa crudité le matérialisme populaire. Voilà dans toute sa sincérité et toute son étendue la conclusion que l'on formule après avoir lu, un mois ou deux, les journaux qui se sont promis d'éclairer la terre en éteignant les croyances chrétiennes de la vie future.

Et pour que la propagande soit plus active, trois

sortes de sociétés la font avec un zèle égal, mais avec des moyens différents, dans toute l'étendue de l'univers: la franc-maçonnerie, l'internationale et les solidaires.

La franc-maçonnerie, qui se piquait de croire à l'immortalité de l'âme, la nie dans certaines loges où régnent les athées, la défigure dans d'autres où dominent les spirites, la laisse croire tout au plus à quelques niais qui y tiennent encore, et met partout ses forces, son argent, son influence, ses bras, six mille loges et seize millions d'adeptes, au service de la grande entreprise formée contre les croyances du genre humain.

L'internationale se déguise encore moins. Elle accapare les métiers par centaines, elle enrôle les ouvriers par milliers, elle confisque, distribue, rançonne le travail, elle prélève sur le travail de ses esclaves le denier du matérialisme et de l'impiété, elle paie et propage le journal qui les enseigne, elle courbe sous le même bâton l'homme, la femme, l'enfant, elle les dégrade ensemble, les entraîne et les rive à l'œuvre du mal, elle les mène à l'assaut de la société, dont elle leur a inculqué la haine et le mépris.

Les solidaires dépassent toutes les bornes. Ils imposent non-seulement la négation doctrinale, mais la négation pratique de l'autre vie, interdisent le baptême, la première communion, le mariage, les funérailles, s'emparent de l'âme pour la tuer, du corps pour l'enfouir, d'une famille et d'un nom pour les déshonorer à jamais, et assemblent des multitudes autour d'un tombeau ouvert pour leur déclarer avec un sourire infernal que tout finit là. Ils nient.

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l'enfer, grand Dieu! et ils en ont la langue et le désespoir !

Non, jamais complot plus vaste n'a été formé pour arracher à l'humanité son âme, ses croyances et ses espérances au delà du tombeau. Le matérialisme a ses écoles, ses revues, ses clubs, ses manuels, ses journaux, son budget, sa caisse, ses racoleurs, ses sociétés secrètes. Ce n'est plus seulement une doctrine, c'est une secte ; ce n'est plus seulement une secte, c'est une armée ; ce n'est plus seulement une armée, c'est un monde, et ce monde est partout. L'arbre maudit croît, s'étend, s'enracine, développe partout ses perfides ombrages, pénètre dans vos foyers, attire vos enfants et laisse tomber dans toutes les mains ses fruits de mort. Vous me soupçonnez d'exagération : eh bien ! si vous ne croyez pas à la cause, vous croirez peut-être aux effets. Vous croyez la doctrine innocente : écoutez et jugez, voici ses fruits.

II. Tel arbre, tel fruit : telles doctrines, telles mœurs. Vous avez semé le vent, vous recueillez la tempête. Pour avoir nié, affaibli ou déguisé le dogme de la vie future, vous avez rendu mauvaise et insupportable la vie présente. Vous vous étiez imaginé que vous ne traitiez qu'une question religieuse, et qu'on pouvait indifféremment adopter là:dessus le pour ou le contre: erreur! illusion 1 il se trouve que vous avez détruit la morale, bouleversé la société, abaissé la patrie. Oui, je veux oublier que je suis prêtre, que vous êtes chrétiens, que je parle dans un temple ; je ne veux voir en vous que des hommes, des citoyens, des Français. Qu'est devenue l'honnêteté? Pourquoi

les liens sociaux se sont-ils relâchés ou dissous? Qu'avez-vous fait de la France?

La question de la vie future est une question d'honnêteté mondaine, car l'homme ne saurait demeurer honnête dans cette vie une fois qu'il n'a plus rien à craindre ni à espérer dans l'autre. Mentir à tout venant, s'enrichir à tout prix, abuser de toutes les jouissances, voilà l'unique pensée qui reste au fond d'une âme pour qui la mort n'est qu'un saut dans l'ombre et la justice éternelle une fable.

Vous vous étonnez que la parole soit devenue un instrument de mensonge et de corruption ; mais pourquoi dire la vérité, si un mensonge heureux peut donner de l'influence et asseoir au timon des affaires publiques l'homme qui se joue de sa parole? Influence, considération, crédit, tout cela peut durer autant que la vie ; mais après la vie s'il n'y a plus de compte à rendre, de quel droit et avec quelle autorité en demanderez-vous un à une conscience dont on a d'avance étouffé les remords ?

Vous vous étonnez que la justice soit devenue si rare, que l'on pratique l'usure sous tant de formes, que les catastrophes financières se multiplient, que l'on risque dans les jeux de Bourse non-seulement ce que l'on possède, mais ce que l'on n'a pas et ce que l'on n'aura jamais ; que les détenteurs de la fortune publique vivent paisiblement à couvert sous leur infamie ; qu'on décore du nom de spéculation malheureuse les jeux où l'on a englouti le bien d'autrui ; qu'on envie le sort des riches malhonnêtes à qui la fortune a été plus propice, et que d'un bout à l'autre de l'échelle sociale il n'y ait plus qu'un art en crédit

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et en vogue, l'art de réussir : mais qu'importent vos intérêts, vos droits, votre fortune, à celui qui n'est occupé que de la sienne et qui ne redoute point de mourir les mains pleines de votre or ou teintes de votre sang? 11 a évité le gendarme, la prison, l'échafaud, c'est là tout ce qu'il voulait, et il n'y a rien de plus facile en ce monde, avec un peu d'adresse. Ah ! vous avez raillé ce gendarme de l'autre vie qui est te démon, cette prison d'outre-tombe qui est l'enfer, cet échafaud d'où l'on ne descend plus et où la mort frappe éternellement : eh bien! vous aurez beau redoubler de précautions, multiplier les serrures, élargir les prisons, augmenter le nombre des bagnes, promulguer des lois, rendre des jugements : ni vos biens ni votre vie ne seront plus en sûreté tant que vous n'aurez pas restauré au fond des consciences l'idée de la prison qu'on ne voit pas et du tribunal qu'on n'évite jamais.

Vous vous étonnez que la corruption déborde et que la soif du plaisir dessèche au fond de tant d'âmes tous les sentiments ; mais faut-il attendre autre chose une fois que le corps n'est plus sous le frein, que l'âme doute d'elle-même et de ses destinées, et à plus forte raison quand elle n'hésite pas à croire qu'elle meurt avec le corps ? On le flatte, on le pare, on l'enivre, on l'assouvit, on l'use, on le flétrit, jusqu'à ce qu'il se brise, puisque le souffle qui l'anime ne doit pas lui survivre et qu'on doit l'enterrer lui-même sans espoir de résurrection. Ce visage pâlit, ces joues se creusent, ces jambes défaillent, cette poitrine résonne avec l'accent d'un glas funèbre: n'importe, encore un plaisir, puisqu'il y a encore un souffle et que la

plaisir dévore une victime qui va mourir pour toujours. Santé, intelligence, honneur, remords, pudeur, tout s'en est allé avec la crainte d'une autre vie, tout s'est évanoui, tout s'est échappé. Voilà dans ce monde l'histoire de l'homme qui ne croit plus à l'autre monde.

La question de la vie future est aussi une question sociale ; je vais plus loin, c'est là qu'est la question sociale tout entière. Vous réclamez des lois : que sont les lois sans les mœurs ? La ruse les élude, la violence les renverse, on les décrète, on ne les applique pas. Vous faites ou vous réformez une constitution ; mais dans une société matérialiste, la plus parfaite constitution serait la plus inutile, faute de vertus pour l'observer ; mais Solon, s'il revenait au monde, désespérerait de donnera la frivole Athènes même une constitution éphémère, et il serait réduit, ce semble, à n'en proposer aucune. En appellerez-vous à la religion du serment pour affermir des liens sacrés entre celui qui commande et celui qui obéit? Mais le serment n'a plus d'autorité quand on ne le prête plus sous le regard de Dieu et avec l'appréhension d'être puni dans une autre vie d'un parjure épargné par les lois. Aux règles de la justice? Mais en haut comme en bas il n'y a plus que des calculs d'intérêt. A la force du droit? Mais on ne reconnaît plus que le droit de la force. A l'honneur? Mais l'honneur n'est qu'une expression vide de sens. A la tradition? Mais on la raille, on la déteste, on la flétrit. A l'humanité? Mais c'est le dernier souci du despotisme, qui la broie, et de la licence, qui la déprave. Une société qui ne croit ni à Dieu, ni à l'âme, ni à la vie future, n'a plus la

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grâce nécessaire pour prononcer les noms sacrés d'autorité et de liberté. Il n*en reste que les mots dans la langue, mais la chose a disparu sans retour. Au lieu de l'autorité, la force ; au lieu de la liberté, l'arbitraire. Des forces qui oppriment et des faiblesses qui croulent dans l'ignominie et la débauche, voilà à quoi l'on tend à réduire l'ordre social en ôtant aux âmes le frein religieux et moral, c'est-à-dire la pensée, la crainte, l'espérance de l'avenir éternel. Un regard en bas, et les classes pauvres et laborieuses vous feront peur ; un regard en haut, et l'autorité vous fera pitié. De haut en bas, l'ordre social croule et s'effrondre.

Il a été un temps où les petits, les pauvres, les ouvriers, avaient leur part ici-bas : cette part, c'était l'espérance de l'autre vie, et elle leur suffisait pour supporter les privations de la vie présente. Ils servaient, mais ils se consolaient en pensant qu'ils régneraient un jour ; ils souffraient, mais leur patience et leur résignation augmentaient leurs mérites et agrandissaient encore les glorieuses perspectives de leur avenir éternel ; ils pleuraient , mais leurs pleurs étaient répandus devant Dieu avec une douce confiance, au lieu de se gonfler dans leurs yeux comme des orages ou de s'accumuler dans leur âme avec toute l'aigreur du désespoir. L'Église, pour leur assurer cet héritage immortel dont la pensée les consolait de tout, les appelait ses fils aînés, ses enfants chéris, les images vivantes de Jésus-Christ, et cet appel les remplissait d'un noble et légitime orgueil. Quand du haut de la chaire elle laissait tomber cette parole de PHomme-Dieu : Bienheureux les pauvres ! cette parole retentissait au fond de leur cœur et leur faisait

goûter par avance le bonheur et la gloire. lisse ranimaient dans cette douce espérance par la prière, par la confession, par la fréquentation des saints offices. Le dimanche leur donnait un repos honorable. Les fêtes du compagnonnage chrétien ajoutaient encore, par leur pompe et leurs émotions, à ces joies religieuses, prélude de la joie qui ne finira plus. Ils avaient leurs patrons, leurs chasses, leurs reliques, leurs images, et ces objets sacrés pour eux leur parlaient éloquemment de leurs devoirs et de leur destinée. Oui, le pauvre peut tout supporter, tant qu'il croit à Jésus, le Dieu des pauvres ; l'ouvrier peut travailler sans relâche, tant que ses regards se portent avec foi sur l'humble et grossière image qui lui représente l'atelier de Nazareth ; la femme la plus déshéritée des biens de ce monde ne se plaint point de ce monde tant qu'elle aime et qu'elle implore la sainte Vierge, et quelque délabrée que soit la mansarde, quand môme il n'y aurait au foyer ni feu, ni pain, ni vêtements, il y a une pensée qui suffit à l'embellir encore, c'est la pensée que Dieu connaît cette humble demeure et qu'il a envoyé un ange pour la garder. Là on peut vivre et mourir sur la paille, tant qu'on sent cette paille retournée par la main des anges, tant qu'on les voit debout à ce chevet pour emporter l'âme en paradis.

Voilà comment les pauvres et les petits vivaient, se résignaient, mouraient, quand la société croyait encore à une autre vie et qu'on avait la crainte de l'enfer et l'espoir du ciel. Regardez maintenant ces masses à qui vous avez ôté leurs douces et saintes convictions ; écoutez-les dans leur audacieuse franchise :

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« Vous nous assurez qu'il n'y a ni ciel ni enfer : tant mieux ! Eh bien î puisque la vie future est un rêve, faites-nous asseoir au banquet de la vie présente î » C'est juste, a dit la sagesse moderne. Et là-dessus on leur a ouvert par milliers les cabarets, les théâtres, les loges, les clubs : « Entrez, prenez votre part aux conquêtes du xixe siècle. » Le cabaret enivre, c'est bien, mais on en rapporte plus de soif encore que d'ivresse ; le théâtre charme, mais il ruine ; les loges font des dupes et non pas des heureux ; les clubs prodiguent des promesses et n'en tiennent point. Après tant de bienfaits, les classes inférieures ont paru encore plus insatiables qu'auparavant. « C'est étonnant, s'est dit la sagesse moderne ; peut-être n'avons-nous pas ouvert assez d'écoles. » Les écoles s'ouvrent gratuitement, mais l'instruction gratuite n'est pas prorprementun charme, et sût-on lire, écrire et compter, on n'en devient pas pour cela ni plus heureux ni plus sage. Que manque-t-il donc au bonheur du peuple? Les habiles s'imaginent qu'on le trouble par des peasées trop graves et trop religieuses: on bannit de l'école les signes du christianisme, on efface le nom de Dieu à la tête des livres, on donne au maître un habit laïque qui n'a rien de triste ni d'importun. Mais ati sortir de l'école gratuite, laïque et obligatoire, la jeunesse n'y aura gagné que quelques vanités de plus ; elle aura quelques pensées chrétiennes de moins, et le pauvre en sortira plusaffamé que jamais d'or et de plaisir ; il vous criera plus fort que jamais : « Je suis désabusé du ciel et de l'enfer, je ne crois plus à la vie future; ma part ! faites-moi ma part dans la vie présente ! » Voyons, cherchez bien, qu'allez- vous lui répondre?

Lui direz- vous : « C'est assez, ta part est faite. » Mais il vous réplique déjà : « Je veux la terre, et je l'aurai. Puisqu'il n'y a plus que la terre, donnez-moi ma part. » Il l'a déjà demandée, il la demandera encore, il la demandera au besoin à coups de fusil. Il n'y a pas de milieu : plus de mots pompeux, plus de phrases sonores, plus de brillantes déclamations sur le progrès : la terre pour tout le monde, jusqu'à ce que tout le monde se reinette à craindre l'enfer et à espérer le ciel.

Jetez maintenant, du fond de cette misère, jetez les yeux sur l'autorité qui demeure à la tête de ces sociétés réduites aux dernières extrémités. Quelle déchéance ou quelle tyrannie i Là où les loges reconnaissantes la laissent vivre encore, elle attend de sa bassesse quelque délai à la mort qui la menace. Là où elle a pris à son service les forces redoutables des sociétés secrètes, elle frappe, elle renverse, elle détruit de fond en comble la morale,la science,les arts.la religion, la liberté. Jamais l'autorité n'a été ou plus avilie par l'excès de sa tolérance, ou plus odieuse par l'excès de son despotisme. République ou monarchie, le nom n'y fait rien. Voulez-vous voir jusqu'où va la faiblesse qui se défend à peine contre l'oppression des sociétés matérialistes? Regardez l'Italie, où cette maison de Savoie, autrefois si fidèle à l'Église, si féconde en saints, a acheté par tant de complaisances l'empire de la Péninsule. Après avoir dévoré des royaumes, usurpé le patrimoine de saint Pierre, tenu le pape prisonnier, la voilà occupée à fermer des couvents, à chasser des jésuites, à dépouiller des maisons religieuses, c'est-à-dire à se faire l'éditeur responsable

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de toutes les iniquités que la révolution a rêvées pour anéantir dans le monde, je ne dis pas la foi, car la foi est au-dessus de leurs atteintes, mais l'ordre, la justice, l'honneur et le droit public. Voulez-vous voir jusqu'où ira le despotisme, quand il entend tenir les rênes de toute une société pervertie ? Regardez l'Allemagne. Un César à peine couronné tourne coûtre la faiblesse ses armes victorieuses, bannit par milliers les religieux qui l'ont servi, et, courant au devant des impies, fait voir qu'il veut être le premier à frapper l'innocence, pour obtenir, au profit de sa couronne, tout l'avantage de cette persécution. 0 César, ne prononcez plus le nom de Dieu, ne vous dites plus l'exécuteur de ses vengeances, vous êtes le mandataire des loges et l'empereur légitime de la révolution. Regardez la Suisse : cette terre hospitalière, cette terre de la liberté, qu'est-elle devenue? Là aussi, la force prime le droit, les citoyens sont expulsés au mépris de la constitution, la parole est interdite à la chaire. Genève, qui a ouvert ses portes à des congrès d'athées et de matérialistes, les ferme sur un évêque dont l'éloquence l'honore, dont la charité l'enrichit et dont le courage fait l'admiration de la chrétienté. Bâle le dispute à Genève en injustice et en violence. Berne approuve, sanctionne, aggrave toutes ces mesures. On verra un jour que la liberté de conscience, dont la Suisse était si fière, n'aura plus d'autre asile que le cœur des évêques. On reconnaîtra, trop tard peut-être, que les pasteurs de la cité de Dieu ont été d'admirables citoyens dans la cité de la terre. Et nous, les yeux tournés, les mains tendues vers ces deux évêques persécutés de Genève et de Bâte, ah !

comme nous irions à leur rencontre avec des palmes et des couronnes, ne fût-ce que pour honorer les derniers tenants de Tordre social. Nous leur dirons : Venez vous asseoir aux foyers de l'hospitalité française, venez nous bénir, venez nous parler de ces lèvres qui n'ont pas voulu demeurer captives, venez instruire et consoler la France, aidez-nous à lui faire d'autres destinées et à l'arracher aux étreintes de la révolution.

La question de la vie future est une question toute nationale et toute française : c'est par là que je termine. Non, je ne veux pas taire ici les leçons que notre patrie a reçues. Bénissons Dieu, puisque Dieu l'a choisie pour démontrer deux fois, par un terrible exemple, ce qu'il en coûte dans la vie présente d'oublier la vie future.

On l'oubliait et on la niait dans le cours de ce dixhuitième siècle, d'abord si léger et si frivole, puis si sceptique et si coupable, et enfin si malheureux.

Montesquieu, qui avait popularisé, plus que personne, cette fatale légèreté, après avoir écrit dans sa jeunesse les Lettres persanes, consacra son âge mûr à Y Esprit des lois, et sembla entrevoir ce que deviendrait à la fin du siècle la nation qu'il voulait retenir sous le frein religieux : « Celui qui craint la religion et qui la hait, écrivait-il, est comme les bêtes sauvages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent; celui qui n'a point du tout de religion est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et qu'il dévore. »

Voltaire, qui poussait celte légèreté jusqu'au scepticisme, tremblait d'avance en écoutant ses disciples :

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« Philosophez tant que vous voudrez, mais si vous avez une bourgade à gouverner, il faut qu'il y ait une religion.» Il tremblait pour lui-même, et il avait raison, parce qu'il était riche. « Je ne voudrais pas, ditil ailleurs, avoir affaire à un gouvernement athée qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier : je suis bien sûr que je serais pilé. » Il tremblait, comme à l'aspect de l'enfer, dont il n'avait pu abjurer tout à fait la croyance : « Si le monde était gouverné par des athées, autant vaudrait vivre sous le pouvoir immédiat de ces êtres infernaux qu'on nous peint acharnés contre leurs victimes. »

Ainsi tremblait Voltaire devant son propre ouvrage, mais il laissait après lui d'Holbach et Diderot, qui, non contents d'écraser l'infâme, c'est-à-dire la religion chrétienne, déclarèrent la guerre à toute religion et à toute morale, fermèrent le ciel et l'enfer, et célébraient le plaisir, l'humanité, la nature, la vie, au delà de laquelle il ne fallait désormais rien croire, rien espérer, rien attendre.

Ils célébraient le plaisir et, vingt ans après, les salons se fermaient, les couvents étaient transformés en prisons pour ceux qui avaient raillé ou maudit les couvents.

Ils chantaient l'humanité affranchie et, vingt ans après, la moitié de la France était opprimée, proscrite, dépouillée, exilée et chargée de chaînes.

Ils exaltaient la nature et, vingt ans après, la nature émancipée reculait d'horreur devant les flots de sang qui inondaient les places publiques et les tombeaux violés auxquels on arrachait les cadavres.

Ils voulaient assurer le bonheur de la vie présente

et, vingt ans après, cette vie s'achevait sous la fusillade ou la guillotine.

Voilà comment, par une conséquence inévitable, le matérialisme descendit des riches et des lettrés dans la classe populaire, passa des livres des philosophes dans les pamphlets et dans les journaux, et, laissant enfin la plume pour la hache, noya, pendit ou égorgea, au nom de la civilisation, en sorte que le peuple qui se croyait le plus civilisé de la terre et qui avait fait les délices du genre humain, en devint l'horreur et la honte.

Cependant la Terreur n'ose pas aller jusqu'au bout d'elle-même avec de tels principes. Robespierre recule à moitié chemin, la Convention décrète solennellement que le peuple français reconnaît le dogme de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, Delille écrit son fameux dithyrambe, Robespierre le lit et en reconnaît le mérite ; le poëte osa dire, Robespierre osa lire :

Tremblez, tyrans, vous êtes immortels!

Mais on n'en finit pas comme l'on veut avec les mauvaises doctrines, et ce n'est pas par un décret que l'on calme les passions déchaînées. Robespierre n'en peut mais ; la Terreur continue ; le 9 thermidor, qui délivre la France d'un tyran, la laisse aux mains delà Convention ; le Directoire ne répugne pas plus que la Convention aux lois d'exil, de proscription et de mort, et le 18 fructidor ouvre uneère presque aussi sanglante que la première. Toujours du sang, toujours des victimes, toujoursdes bourreaux. La France a vu pendant dix ans ses temples fermés, ses prêtres captifs, ses

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meilleurs citoyens exilés ou suspects, la religion hors la loi, et tout le pays hors de la justice, de la vérité, du sens commun et de la tradition, noyé dans une mer de sang et de larmes, sur laquelle l'arbre des mauvaises doctrines achevait de secouer ses fruits de malédiction. Voilà l'arbre et voilà les fruits.

Un tel exemple devrait nous corriger et nous instruire, mais telle est notre légèreté qu'il nous faut recevoir nous-mêmes la leçon donnéeâ nos ancêtres. Il y a vingt ans, le monstre du matérialisme s'est réveillé, et la chaire chrétienne vous a signalé ce réveil terrible. Elle vous dénonçait le péril, et vous l'avez accusée de faire de la politique. Elle vous montrait te levain corrompu qui s'étendait peu à peu à toute la masse, et vous vous rassuriez en ne voyant dans les congrès de Londres, de Genève et de Liège, que l'expression d'une minorité impuissante ou l'emportement d'une jeunesse facile à corriger. Elle pleurait, et vous avez tourné ses pleurs en dérision, en la plaignant de ne pas comprendre la société moderne. Elle vous suppliait de ne pas livrer le pape et l'Église à leurs ennemis, parce que c'était livrer l'âme, attaquer Dieu, perdre la société, et vous avez répondu que ces blessures faites au droit, à la justice, à la religion, étaient sans conséquence, parce qu'il y avait au-dessus de la révolution un homme capable d'en diriger le cours et d'en faire rentrer les flots dans leur lit. Grand Dieuî on en était venu à composer avec l'impiété et à lui abandonner l'autel, à condition qu'elle respecterait le trône. C'étaient là nos avis, nos craintes, nos larmes ; c'étaient là vos réponses, vos reproches, vos espérances. Cependant le flot montait, montait toujours.

Voilà qu'au lendemain d'une défaite, tout se trouble, tout se confond, tout est emporté, le conducteur tombe du char et la France tombe dans l'abîme. 0 jours de funeste mémoire 1 rappelez-vous les scènes de Marseille, de Bordeaux, de Lyon, de Saint-Étienne et de Paris : cette Commune plus terrible encore que la première, la civilisation mise en fuite, les églises fermées, les maisons et les palais ravagés par le feu; des prêtres, des magistrats, des soldats entassés dans les prisons ; le vol, le pillage et l'assassinat décrétés, organisés, exécutés avec une fureur qu'on ne connaissait pas encore ; un pontife à la tête des victimes, des femmes à la tête des bourreaux, des lettrés pour commander les supplices, des artistes pour abattre les monuments des arts, Paris incendié par ses propres mains et déchirant ses entrailles plutôt que de se rendre non pas à l'ennemi,mais à l'ordre,à l'autorité et à la loi. Non, non, ce n'est pas le pétrole qui a mis le feu à la nouvelle Babylone, c'est l'impiété. Les vrais incendiaires, les vrais assassins, ce sont les orateurs de Genève, de Liège et de Londres, qui traînaient nos croyances sur la claie des railleries populaires. Ce sont les orateurs de Belleville qui ont cité Dieu à leur barre et qui lui ont donne cinq minutes pour comparaître ; ce sont les étudiants qui ont interrompu leur cours de médecine en acclamant le matérialisme ; ce sont les maîtres qui ont écrit : « L'âme n'existe pas. » La civilisation, la société, les mœurs, sont comme un chapelet dont le nœud est dans la croyance à l'immortalité de l'âme; brisez le nœud, tout s'en va, tout croule, tout disparaît. Voilà la secondeleçon. Dieu n'a pas attendu, comme.

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il y a cent ans, la fin du siècle pour vous la donner. Mais, je me le demande avec terreur, cette leçon suffira-t-elle ? Vos palais incendiés n'ont éclairé personne ; vos églises profanées ne vous sont pas devenues plus chères ; vos prêtres fusillés vous semblent presque avoir mérité leur sort. Quel affreux progrès dans vingt ans î En 1848, un archevêque de Paris va mourir volontairement sur une barricade, son martyre émeut toute la France, toute l'Europe le célèbre, et son sang demeure, selon son désir, le dernier versé. En 1871, un autre pontife est arrêté, et on le laisse aux mains de ses bourreaux. Sa captivité dure six semaines, et l'Europe demeure insensible à ce spectacle. L'holocauste se consomme, et l'insensibilité l'oublie. Les funérailles s'accomplissent, et Paris n'a point de larmes à verser. Où est-il,le peuple égaré,mais encore chrétien, qui, le 24 février, allait prendre un christ dans les Tuileries mises au pillage, et le portait processiormellement à Notre-Dame? Le Christ, on l'a encore revu en 1871, mais c'était pour le renier et pour l'abattre ; c'était pour l'ôter de nos écoles, c'était pour en effacer le nom à la tête de nos livres de lecture, c'était pour le bannir de la France et le faire oublier delà postérité. L'émeute contre Dieu et contre l'âme dure encore. Dix revues la propagent, trois cents journaux l'activent, mille écrivains la servent de leur plume, des populations entières s'apprêtent à la servir de leurs bras : le pillage, le meurtre, l'incendie, sont encore à l'ordre du jour; la vie présente est plus en danger que jamais, parce que vous songez moins que jamais à la vie future.

Je vous adjure d'y penser : l'homme baisse, tout

l'ordre social est entamé et la France gît encore, meurtrie et déchirée, sur le champ de bataille où les erreurs et les vices la dévorent bien plus que l'étranger. Quand vous aurez payé sa dette, délivré nos provinces occupées, réorganisé l'armée, rétabli les finances, remis sur pied le corps de l'État, vous n'aurez rien fait encore, si l'âme de la patrie demeure aux mains de ces sophistes qui se sont abattus sur elle comme des vautours et qui la dépècent comme une proie. A l'œuvre ! vous tous qui m'écoutez; la France, c'est vous-mêmes. A l'œuvre 1 pour vous guérir et vous sauver. A l'œuvre ! pour vous guérir dans la vie présente et dans la vie future. Le remède est court, simple et facile : ce remède, c'est un catéchisme.

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