‹ Les mystères de la vie futureChapitre 3 sur 32 · DEUXIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CONFÉRENCE

La vie future ou la gloire de l'Homme-Dieu, tel est le sujet que nous avons abordé dans les conférences de cette année.

Pour en commencer l'étude, nous nous sommes recueillis d'abord en songeant à l'importance capitale du sujet et en calculant les conséquences incalculables que le respect ou l'oubli de la vie future a dans la vie présente.

Je vous ai peint dans deux tableaux l'état actuel des doctrines et des mœurs.

L'état des doctrines est profondément alarmant. Trois sortes d'écrivains ont contribué à affaiblir, à défigurer ou à détruire dans les âmes le dogme consolant de la vie future : les écrivains spiritualistes, qui l'ont incomplètement exposé ; les écrivains supersti-

tieux, qui en ont altéré la notion ; les écrivains matérialistes, qui en ont nié l'existence. Les revues, les manuels, les romans scientifiques, les journaux, ont propagé dans toutes les classes de la société ces doctrines perverses. Trois sociétés fameuses, la francmaçonnerie, l'internationale et la secte des solidaires, ont mis leur influence, leur budget, leurs forces redoutables , au service d'une impiété si malfaisante et si cruelle.

Tel arbre, tel fruit : telle doctrine, telles mœurs. Les doctrines matérialistes, en niant la vie future, ont rendu mauvaise et insupportable la vie présente. La question de la vie future est une question d'honnêteté mondaine, car pour l'homme qui ne redoute plus rien au delà du tombeau, la vérité n'est qu'un jeu, la justice une duperie, la pudeur une honte. La question de la vie future est une question sociale, car la société dans laquelle on l'oublie n'offre plus que des classes supérieures incapables de commander, des classes inférieures incapables d'obéir, en haut le despotisme, en bas la licence, partout le trouble, la confusion et la ruine. La question de la vie future est une question d'histoire nationale et toute française : deux fois la France a nié ou oublié l'autre monde, deux fois elle a donné à l'histoire le spectacle de l'anarchie, du pillage et de l'assassinat.

Après de telles épreuves et de tels exemples, nous pouvons, ce semble, prendre notre catéchisme avec quelque confiance et commencera croire ce qu'il nous dit de l'àme et de la vie future, puisqu'il en coûte tant de l'oublier dans la vie présente. J'entre aujourd'hui dans la discussion du sujet. Je viens étudier en

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vous la meilleure partie de vous-mêmes, je viens vous dire : Apprenez à apprécier cette substance qui sent, qui pense et qui agit en vous. La seule connaissance de l'âme suffit à nous prouver son immortalité. Son origine, sa nature, sa condition, nous le persuadent assez, mais ses tendances irrésistibles et ses besoins impérieux nous le démontrent jusqu'à l'évidence; en deux mots, l'âme est : donc elle sera ; l'âme cherche inutilement sa fin dans la vie présente : donc elle doit la trouver dans la vie future. Tel est l'objet de cette conférence.

I. La vaste conspiration qui s'est formée dans le siècle dernier contre l'ordre social et qui s'est renouvelée dans le nôtre avec tant de fureur, a bien pu, en niant l'existence et l'immortalité de l'âme, effacer toute différence entre le bien et le mal dans les nations perverties, légitimer tous les attentats, remplir les prisons, populariser le suicide, dresser Péchafaud. Les matérialistes peuvent bien écrire dans leurs livres : « L'âme n'est qu'une chimère et son immortalité un non-sens ; » on peut le crier dans les clubs ; les journaux que l'impiété a pris à sa solde peuvent le répéter à tue-tête, et la multitude abusée peut le traduire dans son langage par des mots comme ceux-ci, expression de sa grossière ignorance: « Quand on est mort, tout est mort ; » on peut dire, répéter, ressasser tout cela; on peut aveugler des peuples entiers, tromper toute la terre et réduire la croyance du genre humain à n'être plus qu'une étincelle à peine aperçue au milieu des ténèbres les plus épaisses et les plus universelles ; mais, quand même tous les peuples,

toutes les langues, toutes les sciences, entreraient dans la conspiration, si de telles doctrines réussissent à bouleverser le monde, elles ne réussiront pas à détruire ni même à mutiler une seule âme. Ceux qui poursuivent l'anéantissement de ce principe spirituel ne parviennent pas même à l'entamer, ni dans les autres, ni en eux-mêmes. Autant vaudrait tenter d'escalader le ciel, d'arracher les astres de la voûte du firmament et d'éteindre le soleil sur nos têtes... Je me trompe, les impies obtiendront une sorte de succès qui les flatte et qui les encourage : ils ont le pouvoir d'avilir leur âme, de la souiller, de la mettre aux fers, de la rendre esclave. Ils font de la reine une servante, ils la livrent à leurs passions, ils la déshonorent, ils la rendent méconnaissable, et, revenant avec un accent triomphal de ces tristes expéditions, ils s'écrient : « Où est-elle maintenant, cette âme à laquelle croyaient nos pères ? Idée fausse et désormais condamnée sans retour I Vapeur légère dissipée à la lueur de la science moderne 1 Va, pauvre homme, tu n'as ni âme ni avenir. Et cependant félicite-toi de tes progrès : si tu n'es qu'un singe, tu es un singe illustre, un singe savant, un singe perfectionné par soixante mille ans d'existence. » Mais enfin, après toutes ces attaques, toutes ces déclamations, malgré tous ces succès obtenus et dans eux-mêmes et auprès des autres, en dépit de tant d'avilissements et d'outrages, l'âme vit encore, elle se retrouve toujours sous la boue dont on l'a couverte, et ni les matérialistes anciens ni les matérialistes modernes n'ont pu dénaturer sa substance, diminuer sa durée, porter atteinte à sa vie. Elle est, et parce qu'elle est, elle sera.

$à LA CONNAISSANCE DE L'AME

Elle est, et c'est de la bouche de Dieu qu'elle est sortie, comme le corps, comme la nature, comme l'univers tout entier. Or, son origine toute divine me garantit déjà sa durée immortelle. Dieu ne se reprend pas, il ne se dément pas, il ne se repent pas, il ne se contredit pas. Il a dit, et le monde a été fait ; et l'Écriture nous déclare qu'il s'est applaudi de son ouvrage. Il a dit encore, et après avoir de sa propre main formé le corps de l'homme, il a, par une autre parole, répandu dans ce corps un souffle divin, et cette seconde parole prononcée a eu, comme la première, l'approbation de son auteur. Dieu a dit de l'âme ce qu'il avait dit du monde : Gela est bon : Vidil quôd esset bonum. Qu'est-ce que c'est donc que l'âme ? Une parole de Dieu vérifiée, approuvée, confirmée, juréo par Dieu lui-même ; une parole que Dieu a prononcée ou plutôt qu'il prononce toujours, qu'il approuve et qu'il jure toujours, car il n'y a dans Dieu ni passé ni avenir, mais tout est présent. Le mot est dit, il subsiste ; l'âme est, donc elle sera.

C'est la pensée de saint Thomas ; « Dieu, dit-il, a créé les choses pour qu'elles fussent : Deus creavit res nt essent (1).... Elles seront parce qu'elles sont, dit encore ce grand docteur, et cela en vertu de l'immobilité de la bonté divine : Substantia remanebit ex immobilitate divinœ voluntatis(2). »

C'est l'explication de ce mot de Jésus-Christ : Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants (3). Tous les esprits vivent en lui et devant lui. Ce sont les mi-

Ci) Cont. Genl., îv, 97* (3) Luc, xx, 38.

(2) Id., ii.id.

roirs dans lesquels se réfléchit son image ; et ces miroirs seraient brisés ? Non, jamais t Ce sont les témoins de sa puissance et de sa gloire ; et ces témoins se tairaient un jour? Jamais! jamais 1 Combien de miroirs qui ne réfléchissent pas assez ici-bas les perfections infinies ! Combien d'esprits qui ne peuvent rendre un témoignage assez éloquent à leur Auteur ! Laissez-les donc vivre et parler, ô mon Dieu, afin qu'ils n'aient pas été créés en vain et que l'on ne dise pas que votre Providence planera un jour au-dessus de ces esprits rentrés dans le néant comme dans un cimetière d'où l'on ne se relève plus. Non, je ne veux pas concevoir Dieu au milieu des âmes anéanties ; non, Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. L'âme vit, donc elle vivra; l'âme est, donc elle sera.

L'âme sera toujours, si j'en crois son origine ; l'âme sera toujours, si j'en crois sa nature. Recueillez-vous au dedans de vous-même et interrogez-vous en écartant les fausses lueurs de l'imagination : vous vous surprenez à vous parler et à accuser nettement l'existence et la nature de votre âme. Vous dites : Je sens, donc je suis ; je pense, donc je suis ; je veux, donc je suis. Il y a en vous un je et un moi qui sent, qui pense et qui veut, un je et un moi qui le croit, qui le dit et qui le fait. Or, qui tient ce langage dans notre être? Ce n'est pas le corps, c'est l'âme. Elle le tient dans votre corps, sans votre corps, en dépit de votre corps. Associée à ce corps, elle en demeure profondément distincte par ses facultés et par ses opérations. Les âmes ne sont pas des corps, les corps ne sont pas des âmes. Les âmes ne sont ni divisibles, ni figurées*

ni revêtues des propriétés corporelles; les corps n'ont ni sentiment, ni pensée, ni volonté. Demandez à toute personne si la pensée qui est en elle est ronde ou carrée, blanche ou jaune, chaude ou froide, divisible en six ou en douze morceaux, cette personne, au lieu de vous répondre sérieusement, se mettra à rire. Demandez-lui si les atomes dont son corps se compose sont sages ou fous, s'ils se connaissent, s'ils sont vertueux, s'ils ont de l'amitié les uns pour les autres, si les atomes ronds ont plus de vertu et d'esprit que les atomes carrés, cette personne rira encore et ne pourra croire que vous pensez sérieusement.

Eh bien î ce je, ce moi, qui sent, qui pense et qui veut, cette âme qui n'est ni. ronde, ni carrée, ni longue, ni large, mais simple, par cela même qu'elle est simple, est indissoluble et par conséquent immortelle. Où peut-il y avoir dissolution? Là où il y a composition. Mais le simple ne se dissout pas. Il n'y a dans l'âme aucune cause naturelle qui puisse mettre fin à son existence. C'est une merveille qu'elle vive avec le corps, que deux êtres d'une nature si différente puissent former un concert d'opérations et que ce concert dure quelquefois quatre-vingts ans et au delà. Le jour où la mort les sépare, je vois bien pourquoi le corps cesse de vivre : le sang s'est arrêté, les organes essentiels se sont altérés à la longue, les membres agrégés se disloquent, l'harmonie entre les forces vitales est troublée. Il y a une raison à reconnaître et à donner pour expliquer l'accident. La médecine ne guérit guère plus les gens qu'autrefois; mais si elle ne peut vous empêcher de mourir, elle dira

assez nettement de quoi vous êtes mort. Mais qu'importe à l'âme ce dérangement du corps? Elle avait rencontré un corps avec lequel elle s'était souvent brouillée, dont elle se plaignait souvent à cause de leur incompatibilité d'humeur ; le corps se dissout, l'âme, au lieu de se dissoudre, n'en vivra que mieux et plus à Taise. Le corps se dissout, parce qu'il est composé de parties, l'âme continue à vivre parce qu'elle est simple. Le coup qui frappe le corps ne saurait l'atteindre. C'est un coup violent donné à la cage d'un oiseau prisonnier : la cage se brise, et l'oiseau s'envole.

Non-seulement l'âme est distincte du corps, mais elle lui est supérieure, et cette supériorité atteste encore sa survivance.

Elle pense l'immuable, l'éternel, le divin; elle s'élance, par la raison, jusqu'au delà de ce inonde; elle saisit par l'idée l'Être unique, absolu, nécessaire ; elle le salue dans son invisible éternité, en dépit des sens, qui ne peuvent le voir, le toucher ni le sentir.

Elle pense quand le corps sommeille; elle brise par l'imagination les barrières des temps, elle monte dans l'espace, elle parcourt d'un trait les sphères lumineuses, elle devine des millions d'étoiles par delà celles que l'astronomie a signalées, elle va s'asseoir sur la dernière de toutes, et elle regarde encore plus loin.

Elle pense toujours, et souvent mieux que jamais, même quand le corps s'affaiblit et décline, et le déclin qui précède la séparation ne rend que plus sensible la lumière de l'âme. Pascal, presque mourant, jette sur le papier ses plus sublimes pensées ; Racine écrit

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d'une main déjà brisée, mais d'une plume qui semble empruntée aux prophètes, Alhalie, le chef-d'œuvre de son théâtre et de toute la scène française ; Guvier, jusqu'à sa dernière heure, étudiait les pas de la mort et calculait ses premiers coups; Humboldt, réduit par la maladie à la plus extrême faiblesse et n'ayant plus ni livres ni plumes, concentrait toutes ses pensées dans les méditations de la philosophie et dans les travaux de l'homme d'État pour dicter avec une sérénité lumineuse ses derniers ouvrages.

L'indépendance de Fàme et la supériorité de sa nature ne se révèlent pas seulement par la pensée, mais par la volonté et le commandement. Leje se retrouve ici tout entier ; le moi éclate dans toute sa splendeur. Vous vous arrêtez devant un homme qui vient de recevoir ce que Corneille appelle un coup mortel à l'honneur,un soufflet. Le sang de l'offensé bouillonne, son bras se lève, sa main va frapper, l'oitenseurva périr. . . Tout à coup la main s'arrête, le bras retombe, le sang s'apaise. Que s'est-il donc passé? L'âme a commandé, le corps a obéi, cet homme a pardonné. Écoutez Turenne au début d'une bataille : son corps s'étonne, il le reprend, il le harangue, il l'affermit : « Tu trembles, carcasse, mais si tu savais où je dois te conduire demain, tu tremblerais bien davantage. » Regardez Condé dormant sur l'affût d'un canon à la veille de la journée de Rocroi. S.a grande âme a dompté tous les frémissements naturels à sa vive impatience. Comme un vigilant capitaine, il repose le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement, et l'on sait que le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Mais les champs

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de Rocroi m'offrent une seconde merveille. Le brave comte de Fontaines, qui Commandait l'infanterie espagnole, excita l'admiration de Condé jusque dans sa défaite. Bossuet lui paya un juste tribut de louanges, et tant que l'éloquence française aura des lectetifs, on répétera qu'on voyait ce général porté dans sa chaise et malgré ses infirmités montrer qu'urié âme guerrière est toujours maîtresse du corps qu'elle anime. Quand Baïlly monte à ï'écfïâfaud, ï'îiïipîété l'apostrophe et le raille: «Tu trembles, Etaifly.— Je tremble de froid, » répond l'intrépide vieillard avtfc un calme qui décèle assez haut la force d'âme dans un corps épuisé. Les martyrs ont été chargés de chaînés, accablés de coups, sciés en deux, livrés à'ttx flammes, tués par le glaive. Mais plus leur corps" était Captif, plus leur âme se sentait libre. Ils s'offraient aux cotfps au lieu de les redouter, leur tête souriait sôùs lé glaive, ils montaient en chantant sur les bûchers, et leurs chants, s'élevant plus haut que les flammes, perçaient la nue, remplissaient t'espace et allaient porter au ciel la nouvelle de leur victoire.

Elle est doue différente du Corps", supérieure au corps, maîtresse du corps, cette âme qui conduit le corps en des lieux d'où la peur l'écarté, qui méprise ses faiblesses, l'oblige d'affronter le péril, lé réprimande, le dédaigne, l'expose aux luttes, te Jette au bourreau. Le corps, c'est l'instrument ; l'âme, c'est la pensée et la voloutê. Le corps, c'est le serviteur; l'âme, c'est le martre. Lé corps, C'est îè vêtement qui s'use, qui se renouvellér, qui s'use eucore, s'épuise enfin et tombe en dissolution. Mais l'âme s'en échappe et devient plus libre, plus vaillante, plus sûre d'elle-

même. C'est le prisonnier qui brise ses fers, c'est l'oiseau qui sent croître ses ailes, c'est la lumière qui se fait jour à travers la fumée et qui remonte vers le ciel.

Telles sont donc les deux parties de l'être humain. D'abord, elles sont distinctes, et on peut les concevoir séparées encore plus que réunies ; ensuite, on est forcé de reconnaître que celle de ces deux parties qui commande, qui dirige, qui dit je, qui dit moi, ce n'est pas le corps, c'est rame. Or, de ces "deux parties de notre être, qui sont si distinctes, le corps, qui est le moins noble, ne périt pas dans la rupture qui le sépare de Tâme. Il changera de figure, il prendra un autre nom, il subira toutes sortes de transformations. Il y a là des os qui se durcissent comme la pierre ; il y a là du sang et des vapeurs qui s'exhalent dans l'atmosphère et qui se mêlent à Fair que nous respirons; il y a là une chair qui se mêle à la terre et qui l'engraisse de sa substance. Un jour, vous trouverez dans le tombeau une poussière d'un blanc mat, volatile, presque impalpable, mais qui subsiste encore après bien des siècles. Plus tard, ce dernier calque de l'homme aura disparu, cette poussière sera évanouie aux regards, vous n'apercevrez plus rien de ce qui fut un corps, puis un cadavre, puis un peu de poudre. Mais, quand il n'y aura plus de ce corps, ni forme, ni nom, ni apparence, quand tout sera mort avec lui, selon l'expression de Bossuet, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes, rien ne sera encore anéanti. Les atomes qui le composaient, dispersés dans les éléments de la nature, n'en seront pas moins durables ni moins permanents. En quelque en-

droit que la corruption ou le hasard en disperse les débris, aucune parcelle ne cesse d'exister, et les philosophes s'accordent avec les naturalistes pour reconnaître que l'anéantisment du plus faible et du plus imperceptible atome n'a pas encore eu lieu dans l'univers.

Je vous le demande maintenant, si tel est le sort du corps, qu'est-ce que l'âme peut craindre pour ellemême? Le corps que la mort frappe et dissout, c'est le bâton brisé, c'est le vêtement déchiré et mis en lambeaux, c'est la maison qui s'écroule. Et cependant le bâton brisé ne périt pas, les lambeaux de ce vêtement se retrouvent, les débris de cette maison durent toujours. Et vous condamneriez le voyageur à n'être plus à côté de ce bâton qui existe encore, la personne humaine à disparaître en déposant ce vêtement qui ne fait changer que de couleur et de forme, le maître qui est sorti de sa maison écroulée à s'anéantir au milieu de ces ruines qui lui survivent ? Quelle destinée incroyable !

Cette âme, quand elle était unie au corps, a imposé mille et mille fois à son cerveau, comme à un instrument, la pensée, la réflexion et le raisonnement; mille et mille fois, elle a voulu malgré le corps. Et, après la dissolution du corps, elle aurait perdu son existence, au lien de recouvrer la liberté de ses mouvements t Quelle invraisemblance 1

Cette âme, étant un être pensant, n'a aucune des propriétés corporelles ; il n'y a en elle ni parties, ni figures, ni situation des parties entre elles, ni mouve-* ment ou changement de situation. Ce n'est pas l'âme que la mort frappe, c'est le corps, car la mort n'est '

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qu'il» arrêt dans la circulation du sang et un dérangement dans les molécules qui composent nos organes. La mort frappe la corps, elle l'immobilise, mais elle ne l'anéantit pas. Et l'âme périrait par le contre-coup, elle ne. serait plus, tandis que le corps subsiste toujours sous une autre forme 1 Tout vivrait, excepté notre âme, et notre âme seule retomberait dans le néant. Quelle conclusion, je ne dis pas inattendue, mais impossible et absurde !

Non, non, je n'en crois rien, mais disons plutôt que tout s'anéantirait avant que notre âme put être atteinte. Dieu l'a créée, elle vivra, parce qu'il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, Dieu l'a fait vivre dans ce corps qui lui est contraire, qui la blesse, qui lui désobéit, qui est dans un état de révolte permanent. Dieu, qui s,eul pourrait l'anéantir? ne lui rend pas sa liberté pour la frapper. Il ne la tire pas du corps pour la détruire. La terre, les cieux, le soleil, l'univers entier, tout périrait sans retour que. mou âme, je le sens, échapperait encore à la destruction et à l'anéantissement, Les cieux racontent la gloire de Dieu, les astres, la publient, la terre leur répond, tout l'univers ja célèbre, le jour l'annonce au jour et la nuit à la nuit, mais toutes pes langues réunies ne valentpas, pour louer le Seigneur, le libre soupir d'une seule âme. Non, Dieu parmi tant d'êtres qui demeurent obéissants, mais silencieux devant lui, n'ira pas choisir, pour le rejeter dans le néant, le seul être de ce monde qui le salue, qui le bénisse et qui l'adore dans la langue de la pensée ut avec le mouvement généreux d'une volonté qui esi toujours libre, C'est la loi de la création qu'aucun être ne soit anéanti. Eh bien l

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j ai la certitude que je vaux mieux que toute eetje création matérielle, et que l'âme a des ailes pour échapper au néant. J'en jure par l'existence, la nature et la supériorité de mon âme. Nous sommes immortels: ici la prison, ailleurs la liberté !

II. Étudions d'une manière plus intime encore cette âme pleine de problèmes et de mystères, et, après avoir pénétré sa nature, essayons de nous rendre compte de sa destinée. Notre âme a une fin. Gomme toute créature, les facultés dont Dieu l'a douée sont les forces avec lesquelles elle doit tendre à sa fin. Or la vie présente ne suffit pas à les satisfaire. Notre fin est donc dans la vie future. Un poëte l'a dit avec une admirable vérité :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un roi tombé qui se souvient des. cieux.

Ajoutez avec un autre poëte, pour compléter l'énoncé de ce mystère :

L'homme descend du ciel et veut y remonter.

Telles sont les tendances irrésistibles que l'homme ne peut ni détruire ni satisfaire, en sorte que sa vie demeure tout à la fois la recherche perpétuelle d?un but qui lui échappe, la perpétuelle inquiétude de le poursuivre, et le perpétuel ennui de ne pouvoir VaU teindre. La philosophie distingue ces tendances en trois catégories : les tendances rationnelles, qui sont l'amour du bien, du vrai et du beau ; les tendances sympathiques, qui sont Famour de l'homme, de la famille, de la patrie etde la société; les tendances intéressées, qui sont l'amour de soi-même, de la vie et

de la vie heureuse. L'étude de ces trois sortes d'instincts démontre jusqu'à l'évidence que la condition de l'homme ici-bas n'est que le prélude d'une seconde existence.

Je choisis d'abord un exemple parmi les nobles instincts de notre esprit. Nous voulons connaître, non pas d'une science incomplète, mais d'une science absolue. Or, cette passion de voir et de savoir est-elle satisfaite? La nature, la philosophie, la religion, continuent à proposer des questions, et ces questions sont toujours des mystères. Mystère dans la nature, depuis l'astre que vous contemplez au-dessus de votre tête jusqu'au gravier que vous foulez sous vos pas. Vous constatez des phénomènes, vous déterminez des lois, mais le pourquoi et le comment vous échappent. Qu'est-ce qu'un élément? Qu'est-ce que la matière ? Qu'est-ce que la substance ? Mystère. Si tu ne peux pas connaître les secrets du dehors, ô homme, as-tu pénétré du moins ceux de ton cœur et de ton âme ? Sais-tu comment l'œil voit, comment l'oreille entend, comment le sang circule? Mystère. Sais-tu pourquoi le feu brûle, comment l'estomac digère, comment la vie se propage, quelle est cette vie, cette âme qui fait croître la plante, mouvoir l'animal, et qui se manifeste dans l'homme par la raison et la parole? Penser est un mystère, parler un autre mystère, l'homme est une énigme et la vie seule un abîme. Autre énigme, autre abîme dans la religion. Tous les articles du symbole, depuis Credo in Deum jusqu'à vitam œternam, sont couverts d'un voile, et les Paul, les Augustin, les Chrysostôme, les Bernard, les Thomas, les Bossnet, n'ont pu le soulever qu'à

demi. Le plus savant des rois a connu cette secrète mélancolie, ce sentiment profond de tristesse que chaque étude laisse dans l'esprit, et il s'est écrié dans toute la naïveté de son étonnement, après avoir étudié la médecine, l'histoire naturelle, l'astronomie, la philosophie, la théologie, toutes les sciences de son temps: Vanité des vanités! tout cela n'est que déception, amertume et affliction d'esprit. Le désespoir de Salomon fut aussi celui de Pascal : « L'homme vraiment savant n'arrive jamais qu'à une savante ignorance. » Et de nos jours l'esprit demeure avec toutes ses recherches, toutes ses inquiétudes, tous ses vicies. Ecoutez Lamennais dévoyé et sceptique : « Lorsque » par un jour d'été vous suivez dans une forêt un sen- » tier couvert de branches qui se courbent en ber- » ceau, vous voyez dans ce sentier au milieu de leurs » ombres une lumière tremblottante, produite par les » rayons qui pénètrent à travers le feuillage. Ce sen- » tier, c'est notre vie, et cette lumière vacillante et » faible, c'est notre science. » Ecoutez Byron, plus désespéré encore : « La vérité est une pierre précieuse » qui aime le séjour des abîmes. » Et le dernier mot de lascience épuisée est aujourd'hui, comme au temps de Salomon, le cri d'une intelligence qui n'en peut plus à force d'avoir voulu savoir et qui ferme les yeux sans avoir rien vu: Vanité des vanités et tout est vanité (1)1

Les tendances sympathiques de notre âme sont-elles plus satisfaites que ses tendances rationnelles? Le plus grand plaisir de l'homme, dit Bossuet, c'est l'homme

(1) Eccles., i, i-2.

lu>méme? Mais cet homme n'est-jl pas tantôt un ennemi^ tantôt un rival, presque toujours un nidifièrent, presque jamais un ami? Que de cœurs déchirés par l'amitié qui devient une trahison ! h& famille vous promettait la satisfaction et des jouissances, mais l'autorité y est pleine de dégoût, l'obéissance y devient chaque jour plus rare, le nom commun à tous les membres de la même famille n'est trop souvent qu'une étiquette trompeuse sur des âmes divisées par l'intérêt ou aigries par l'orgueil. Autant de liens formés autant de liens rompus, et plus, les cœurs semblent rapprochés par le sentiment qui devrait les remplir, plus ils s'éloignent l'un de l'autre par l'aversion réciproque dont il sont infectés, La patrie vous donne-telle plus de joia ? Vous la souhaites grande, unie, honorée, et vous la voyez humiliée au dehors, déchirée au dedans, en sorte qu'on ne sait ou sont les mains les plus acharnées à sa perte. Vous réfugieriez-vous dans l'espérance que l'humanité tout entière va connaître des jours meilleurs et que les peuples se donneront bientôt la main dans une touchante harmonie ? Encore un rêve ! encore une illusion ! encore une déception plus amère et plus cruelle que les autres. Dites-moi, oùaves-vous vu cette félicité humanitaire? Quand les premiers peuples étaient des bergers? Mais Abel, le premier berger, fut tué par Gain, le premier laboureur. Quand les peuples chassaient? Mais leur arc et leurs flèches ont tué plus d'immmes que de lions, Au temps de Sparte et d'Athènes? Mais l'histoire de ce temps-là n'est que celle de leurs sanglantes rivalités, Au temps de Garthage et de Rome ? Mais Garthage et Rome ont versé plus de sang qu'il n'y a de flots dans

la mer qui les sépare. Dans le moyen âge ? Mais la lutte s'engageait non pas seulement de peuple à peuple, mais de ville à ville et d'homme à homme. Dans les temps modernes ? Mais la poudre, la vapeur, l'électricité que vous vous honorez d'avoir découvertes, ont offert des moyens de destruction plus vifs, plus nombreux, plus rapides, plus certains qu'auparavant. Quel est le peuple qui a encloué ses canons? Quel est le port où la vapeur n'ait pas porté la mitraille? Quel est le fil télégraphique à qui la colère et la vengeance n'ait confié des défis, des déclarations de guerre, des ordres de bataille, des massacres et des ruines? Rêvez la paix universelle, c'est l'annonce de la guerre universelle qui vous répond. Alignez vos rues au cordeau, faites monter jusqu'aux nues le faîte de vos palais, appelez dans vos expositions brillantes toutes les nations du monde, je vois dans un coin le canon qui médite de renverser ces temples du luxe et de l'industrie; je vois errer, l'œil hagard, le front sombre, le pied chancelant, ce révolutionnaire qui prépare le pétrole et qui le renversera demain sur nos monumentspour n'en faire qu'un monceau de cendres. Civilisation moderne, voilà de tes traits! Humanité, voilà ton dernier mot ! Il faut donc l'avouer, toutes nos sympathies sont déçues. Ni l'homme, ni la famille, ni la patrie, ni l'humanité, ne répondent aux vœux de notre cœur. Ce cœur est plus que jamais mécontent, brisé, désespéré. Tourne, pauvre Samsdn, tourne autour de la colonne à laquelle tu es attaché, tu ébranleras plutôt le ciel et la terre que d'obtenir pour ton âme la satisfaction qu'elle rêve. Non, le monde présent n'a pas été organisé pour te donner la

paix avec tes semblables. La paix, l'union, l'harmonie entre les hommes, encore une vanité de notre siècle, encore une explication de la fameuse parole : Vanité des vanités, tout n'est que vanité !

Mais ne parlons plus des autres, ne voyons que nous-mêmes, cherchons dans les tendances intéressées de notre nature quels sont les secrets désirs qui nous animent. Il y en a deux qui ne se taisent jamais : vous voudriez toujours vivre, vous voudriez vivre toujours heureux.

Toujours vivre, quelle illusion I Et cependant cette pensée de l'immortalité vous est si naturelle que votre vie s'ordonne comme en vue d'un avenir qui n'est pas renfermé dans les limites étroitesdel'âgeetdutemps. Il y a au fond de nous-mêmes je ne sais quelle secrète satisfaction à nous préparer cet avenir, comme si nous devions en jouir après notre mort. A quoi pense l'homme des champs qui défriche une terre inculte, qui bâtit une maison ou qui plante, jusque dans les dernières années de sa vie, un arbre dont il ne cueillera ni les fleurs ni les fruits? La mort l'avertit tous les jours que, de tous les arbres cultivés par ses mains, le cyprès seul le suivra près de sa tombe. Il défriche cependant, il plante, il bâtit encore, s'estimant heureux de laisser cet ombrage à ses arrière-neveux et voulant vivre, pendant des siècles, dans le souvenir de la postérité. Pourquoi ces livres réunis à grands frais? ces collections amassées avec tant de peine et auxquelles vous laissez votre nom? ce portrait peint avec tant de soin et dont la photographie reproduit les copies avec tant de prodigalité? Vous voulez vivre, durer, laisser comme une ombre de vous-même longtemps après

yous ; vous voulez fixer cette ombre vaine dans la mémoire et dans le cœur d'une autre génération. Poëte, philosojDhe, physicien, érudit, sous quelque titre que vous ayez brillé parmi vos semblables, votre ambition est d'attacher votre souvenir à une œuvre qui ne périsse point. C'est votre consolation de penser que vos vers seront chantés de siècle en siècle et dans toutes les langues. Votre plus belle récompense est de goûter, comme par avance, le plaisir posthume de vos inventions et de vos découvertes. Si vos contemporains reconnaissants vous élèvent, de votre vivant même, des bustes et des statues ; s'ils donnent votre nom à une place publique, vous assistez ainsi à la gloire de votre avenir. « Je ne mourrai pas tout entier. Non omnis moriar t » s'écriait Horace en mettant la dernière main à ses odes. C'est la pensée du législateur qui achève ses codes, du conquérant qui civilise ses États, du peintre qui signe son meilleur tableau, de l'architecte qui couronne son plus bel édifice. Cette soif d'immortalité et de gloire est au fond de tous les siècles comme de toutes les fortunes. Enfin, quand on désespère de se rendre fameux à force de sagesse, on y prétend quelquefois à force de scélératesse et de folie. L'homme est capable de tout plutôt que de se laisser oublier. Les Erostrates sont de tous les âges. L'histoire, qui a négligé de nous dire le nom de celui qui a bâti le temple de Diane, ne nous a pas laissé ignorer le nom de celui qui le brûla. 11 lui a fallu signaler ce trait de scélératesse pour faire voir jusqu'à quel point l'homme se repaît de la pensée que ses semblables ne l'oublieront jamais, quand ce ne serait que pour le maudire, et que ses actions même les

plus coupables seront l'entretien de l'avenir éternel. Enfin, il y a quelque chose de plus universel encore et de plus profond dans les tendances égoïstes et intéressées de notre nature, c'est le désir d'être heureux ; ce désir, c'est la loi de notre être. Nous voulons un bonheur complet, assuré, permanent ; nous le demandons non pas avec réflexion, mais par instinct ; nous ne pouvons ni échapper à cette passion, ni l'éteindre, ni la diminuer, et tout ce qui semble la satisfaire ne fait que l'irriter davantage. Avez-vous mis votre bonheur dans les richesses ? Vous les amasserez avec peine, vous les garderez avec inquiétude, vous les perdrez avec désespoir. Dans les plaisirs ? Plus vous en épuiserez la coupe et plus vous en sentirez le vide. Dans la puissance 1 Vous aspirerez tantôt à monter si vos rivaux vous devancent, tantôt à descendre si vous êtes arrivé le premier, Mais non, soyez le plus sage et le plus modeste des hommes, vous n'en serez pas plus heureux, Quelque obscure que soit votre maison, il y aura toujours un coin pour y faire asseoir la tristesse, la maladie ou l'ennui. Exempt de maux réels, vous vous en forgerez d'imaginaires. A défaut des vôtres, vous aurez ceux d'autrui. Vous souffrirez, dans vos parents, dans vos amis, dans votre patrie, aujourd'hui dans votre santé, demain dans la santé de ceux qui vous sont le plus chers. Avec les autres, vous serez condamné à l'envie, à la trahison, aux changements ; il vous faudra verser bien des larmes et mener bien des deuils. Avec vous-même, vous serez effrayé .de votre propre corruption, et même en combattant vos penchants mauvais, vous n'oserez vous regarder en face. En un mot, analysez

l'homme, ses ypsux, ses goûts, ses satisfactions, sa, vie toute entière, qu'y trouvez-vous autre chose qu'unn espérance toujours trompée et une déception toujours plus anière ? Vanité des vanités ! s?est éarié, il y a trois mille ans, le roi qui fut tout ensemble le plus sage, le plus savant, le plus riche et le plus volup~ tueux des hommes, tout n'est que vanité} Cette vérité est toujours ancienne et toujours nouvelle. L'enfant répète ce cri quand il brise ses jouets, le jeune homme quand il ehange l'idole de ses caprices, l'homme mûr quand il fait, qu'il défait ou refait sa fortune, le vieil» lard quand il pleure sur le délaissement auquel l'âge le condamne et qu'il se remet à espérer pour être en* core déçu jusqu'à la dernière heure et au dernier soupir.

Je lis dans presque tous les livres de notre temps que l'homme satisfait plus largement aujourd'hui qu'autrefois sa curiosité, ses sympathies et son égoïsme. Ces livres en ont menti. L'homme a beau tendre à sa fin, son orgueil a beau croire qu'il est devenu plus savant, plus humain, plus heureux ; il n'en est rien. La carrière des sciences trompe sa gu~ riosité à mesure que cette curiosité se développe ; les haines 'demeurent froides, barbares, irréconciliables sous les apparences de la civilisation ; le désir du bonheur est plus inassouvi que jamais ; la résistance des choses croît en proportion de nos efforts, et nous voici, hommes du xixe siècle, nous voici avec des sciences bornées, des sympathies brisées, une vie court© et mauvaise. Votre. curiosité est eneore plus déçue que celle de vos pères. Vous comptez dans ce siècle plus de guerres affreuses et de sang répandu -

que dans deux ou trois siècles réunis, et la guerre civile sévit partout avec la guerre étrangère. Jamais la manie du suicide n'a été plus universelle. A mesure que la science moderne a fait plus de conquêtes, l'homme, plus secoué que jamais par des révolutions et plus enivré que jamais de plaisir et de bruit, connaît moins que jamais la joie et le repos. Le dégoût est devenu plus vaste, le malaise plus profond, l'ennui plus inexorable. Nous traînons jusqu'autombeau une chaîne d'espérances trompées, bien plus lourde encore que celle de nos ancêtres, et l'image de la science, de l'harmonie, du bonheur, en se peignant à nos regards avec des couleurs plus vives, échappe plus rapidement encore à nos mains, qui s'enfoncent pour la saisir dans des ténèbres plus épaisses : Vanité des vanités, tout n'est que vanité I

Il est donc bien vrai que nous ne sommes pas dans notre élément et que le monde est trop étroit, la vie trop courte, pour combler l'abîme infini des vœux que nous formons. Le grand poëte de l'Allemagne, qui a tant de fois exprimé le doute, Gœthe, sur le seuil de la mort, s'écriait, avec un accent mêlé de foi et de désespoir : « De la lumière ! de la lumière ! » Ce noble vœu ne sera jamais satisfait ici-bas, et c'est l'homme seul qui l'exprime. N'en soyons pas surpris, la vie présente est bornée, tandis que les objets où tendent les facultés de l'homme sont infinis. Voilà ce qui fait de l'homme un être à part, une énigme dans le inonde, un mystère vivant d'espérances et de déceptions. Les êtres inférieurs sur lesquels nous étendons le sceptre de notre commandement semblent contents de leur sort, mais leur sort s'accomplit sur

la terre, il ne reste rien d'eux, et les lois merveilleuses de l'instinct qui les guide suffisent à leur bonheur, comme à leur destinée, dans cet ordre providentiel où ils ont chacun leur place, leur rôle et leur nom. Tous les astres, depuis le soleil jusqu'à l'étoile la plus petite ; toutes les plantes, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope ; tous les animaux, depuis le lion qui rugit au fond des bois jusqu'à l'insecte qui se cache sous l'herbe, ont ici-bas leur vie, leurs mouvements, leur règle et leur fin. Seul, l'homme cherche inutilement la fin de sa nature ; seul, il ne la trouve pas sur la terre. L'obstacle partout, le but nulle part. L'homme serait-il donc, malgré son intelligence, plus déshérité que les autres êtres? Serait-il condamné à se repaître de vains désirs et à ne les satisfaire jamais? Non, l'homme n'a pas été orée sans but; l'homme n'a pas été mis au monde pour maudire l'existence. Puisque rien ici-bas ne lui procure cette science qu'il demande, cette harmonie sociale qu'il appelle, cette félicité complète, assurée, permanente, dont il a soif pour son âme, il faut lever les yeux plus haut et chercher un terme au delà du temps et de la mort. J'en jure par les nobles instincts et les irrésistibles tendances de votre esprit, de votre cœur, de toute votre vie : votre âme est immortelle. Ici, la science qui se voile; ailleurs, la science dévoilée et complète. Ici, le trouble parmi les hommes ; ailleurs, l'harmonie et la paix. Ici, la soif du bonheur ; ailleurs, son ivresse. Ici, le rêve; ailleurs, le réveil.

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