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LE CASSE-COU

Fergus O'Brean, sujet anglais, se disant don José-Maria Telles de Alarcaon, marquis de Rio-Santo, grand de Portugal, etc., avait été déclaré coupable sur la question de l'assassinat de M. James Mac-Nab, esq., avocat près les cours de justice de Glascow, coupable aussi sur la question de complicité dans une tentative de pillage de la Banque. Quant à la question de haute trahison, le solliciteur de la couronne l'avait préalablement écartée par ordre supérieur. Les États n'aiment point à constater qu'il soit possible de conspirer contre eux,

Fergus O'Breane avait déclaré accepter l'arrêt prononcé d'après la sentence du jury, déclarant en outre avoir commis les actes qui motivaient ce verdict et ne se point repentir de les avoir commis. On avait fixé un bref délai pour son exécution publique, par la corde, devant Newgate, et Londres tout entier se promettait d'assister à cette pendaison fashionable. Mais Fergus O'Breane, à part ses autres dires qui furent jugés hardis, téméraires et subversifs par tout ce qui portait perruque dans les Trois-Royaumes, avait déclaré à haute et intelligible voix, dans l'enceinte même d'Old-Bailey, devant les juges, aklermen, greffiers, avocats, etc., etc., stupéfaits de tant d'audace, qu'il ne serait jamais pendu.

Ceci, du reste, fut regardé comme une pure rodomontade, et les nobles salons du West-End se préparèrent à donner une dernière marque de sympathie au lion, au roi de la mode, en venant le voir pendre.

Il était environ dix heures du soir. C'était le surlendemain de la condamnation de M. le mnrquis de Rio-Santo. Anna et Clary 3Iac- ■Farlane étaient couchées toutes les deux et toutes les deux immobiles. Mai?, tandi? qu'Anna dormait déjà profondément, on eut pu voir l'œil de Clary, grand ouvert et brillant d'un éclat fiévreux, se fixer

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avec inquiétude sur le lit de sa sœur, comme pour constuter son sommeil.

Après le premier moment de joie causée par le retour inespéré des deux sœurs, tout était redevenu bien triste dans la maison de mistress Mac-Nab, on n'avait point tardé à s'apercevoir qu'Anna et Clary, quoique différemment affectées, étaient blessées toutes les deux. Anna, enfant douce et naïve naguère, avait maintenant un secret; mistress Mac-Nab surprenait souvent à ses jolis yeux, autrefois si bien habitués au sourire, des traces de larmes. Quant à Clary, son esprit et son cœur semblaient frappés du même coup funeste. Elle souffrait, la pauvre fille, un mal inconnu, et ses facultés mentales ne voulaient point se rasseoir.

Elle passait de longues heures assise derrière le rideau de sa croisée, regardant sans relâche les fenêtres de la maison carrée, guettant un mouvement des draperies, un signe qui lui annonçât la présence d'Edward. Mais elle n'apercevait rien. Et quand Stephen ou mistress Mac-Nab venait la chercher pour l'enlever aux tristes rêveries de sa solitude, elle les suivait, silencieuse.

Une fois, mistress Mac-Nab monta l'escalier plus vite que d'habitude et lui dit avec cette gaieté que savent prendre les mères auprès de leurs enfants qui souffrent :

— Venez, Clary, venez, mon enfant, je veux vous montrer le portrait du fameux marquis de Rio-Santo.

Elle avait acheté à sa porte une de ces lithographies plus ou moins ressemblantes qui se vendent dans Londres à cent mille exemplaires pendant et après chaque procès célèbre.

Du premier coup d'œil, Clary reconnut Edward.

— Voyez, Clary, dit mistress Mac-Nab ; ce gentleman a voulu tuer le roi, les ministres et tous les membres du parlement. N'a-t-il pas l'air d'un grand scélérat, mon enfant?

Clary ne répondit pas.

— Il est bien beau ! murmura sa sœur ; je ne croyais pas qu'il put y avoir d'homme aussi beau que cela !

Clary se prit à sourire et lui serra doucement la main. Puis, tout à coup elle eut un frisson et prononça tout bas :

— Ne met-on point à mort ceux qui veulent tuer le roi?

— Oui, oui, rna pauvre fille, répondit mistress Mac-Nab. C'est aujourd'hui même qu'on va juger ce brigand.

— Où juge-t-on? demanda Clary.

Il y avait longtemps que Clary n'avait prononcé tant de paroles. Anna et mistress Mac-Nab échangèrent un regard d'espoir.

— On juge dans Old-Bailey, chère fille, répondit cette dernière. Clary passa un doigt sur son front.

— Je sais où est Old-Bailey, dit-elle après un silence; et, quand on a jugé, où met-on ceux qui vont mourir?

— A la prison de Newgate, mon amour,

— Je sais où est Newgate, dit encore Clary ; voulez-vous me donner ce portrait?

— Ce portrait et tout ce que vous voudrez, chère enfant.

Clary saisit aussitôt la lithographie et remonta précipitamment l'escalier de sa chambre.

Le soir dont nous parlons, c'est-à-dire le surlendemain de la condamnation du marquis, Clary avait passé la plus grande partie du jour à sa fenêtre, profitant de tout instant où la tendresse de sa sœur n'épiait point ses mouvements pour contempler le portrait du marquis.

La brune venue, Clary devint pensive et devança de beaucoup l'heure habituelle de se mettre au lit. Elle pria sa sœur de faire comme elle, et Anna, toujours disposée à suivre les moindres volontés de la malade, se coucha vers neuf heures. A dix heures elle dormait. Clary retenait son souffle et gardait de son côté une immobilité complète. Mais elle ne dormait pas, et ses yeux grands ouverts, comme nous l'avons vu, épiaient le sommeil d'Anna. Au bout de quelques minutes elle souleva ses couvertures par un mouvement presque insensible et soriit doucement du lit. Elle était tout habillée.

Anna ne s'éveilla point. Clary ouvrit la porte et descendit l'escalier. Elle oublia d'embrasser sa sœur.

Lorsqu'elle arriva au rez-de-chaussée, la vieille Betty veillait encore. Clary se glissa dans le parloir et s'y cacha. Elle attendit patiemment que Betty fût couchée; puis, lorsqu'elle jugea que la vieille devait être endormie, elle prit la clé de la porte extérieure, qu'elle ouvrit, et se trouva seule, à onze heures et demie de la nuit, sur le trottoir désert de Cornhill.

37iS LES MYSTÈRES DE LOiNDRES.

— Je sais Lien où est Newgate ! murmura-t-elle.

A cette même heure, l'honnête et incorruptible porte-clés, Noil Brye, venait de visiter en personne le cachot où le marquis de Rio- Sanlo attendait, couché sur la paille, l'exécution de sa sentence. Il va sans dire qu'on prenait à l'égard du noble prisonnier des précautions d'autant plus multipliées qu'il avait manifesté en plein prétoire l'intention d'éviter l'échafaud. Or, l'échafaud ne s'évite, lorsqu'on a passé le seuil de ce lugubre cabanon nommé « la chambre de l'attente, » que par le suicide ou l'évasion. L'autorité, qui craignait également l'un et l'autre, avait placé dans le cabanon même où Rio-Santo était aux fers, un homme sûr et vigoureux, présenté par le propre intendant du metropoIitain-police, S. Boyne,esq. C'est ici ou jamais le cas de dire que trop de précautions nuit. L'homme sur et vigoureux cautionné par S. Boyne, esq. était l'Écossais Randal Graham.

Mais ceux qui connaissent Newgate savent qu'une évasion de la chambre d'allente présente d'énormes difficultés.

— Êtes-vous prêt, milord? dit Randal lorsque le pas lourd du vieux Noll Brye eut cessé de se faire entendre au dehors.

— Je suis prêt, répondit Rio-Santo qui se souleva sur son lit de paille.

Randal s'approcha de la fenêtre donnant sur la rue de Newgate et lança à travers les massifs barreaux de fer une demi-couronne qui rendit un son argentin en tombant sur le pavé. Aussitôt, de l'angle de Giltspur-Street, un miaulement aigu se fit entendre.

— Ils sont là, dit Graham, O'Breane voici le moment de nous séparer. Il est certain que je n'eusse pas fait pour mon père ce que je vais faire pour vous. Si vous ne me revoyez plus, il faudra penser quelquefois au pauvre Randal, O'Breane.

— J'y penserai comme à un ami cher et dévoué, répondit le marquis avec émotion ; mais pourquoi parler ainsi, Graham? nous nous reverrons certainement.

Randal secoua la tête.

— Je connais le casse-cou, dit-il ; autant vaudrait se jeter du haut de Saint-Dunstan sur le pavé.

— Je n'ai jamais vu ce casse-cou, comme vous l'appelez, murmura Rio-Santo; y a-t-il donc vraiment danger de mort?

— Oui et non, O'Breane. Si on avait des ailes, on pourrait s'en tirer comme il faut. C'est un escalier de soixante marches, taillé à pic et ou bas duquel s'élève le mur de pierre d'une ma'son. S'il fallait s'y risquer en plein jour, le cœur manquerait, mais il fait nuit... Allons Fergus! à la besogne.

— Mais, dit encore celui-ci, qui vous force à prendre ce périlleux chemin ?

— Ma foi, milord, répliqua l'Écossais, vous devez penser que ce n'est pas par choix que je le prends. Les shérifs, voyez-vous, tiennent à Votre Seigneurie comme à la prunelle de leur yeux. Ils ont établi des postes à toutes les issues. Il y en a dans Ludgale-Hill, dans Fleet- Lane et au bout de Cheapside. Un seul point nous reste ouvert, c'est Skinner-Street et la cour de l'Arbr^-Vert, qui sont gardés par des policemen du choix de M. Boyne. Or, une fois dans Green-Arbour- Court, il faut en sortir.

Rio-Santo mit son front entre ses mains et réfléchit durant quelques secondes. Au bout de ce temps, il se leva, laissant sur la paille ses fers minés d'avance, et serra la main de Randal.

— Merci, dit-il. Pour moi je n'accepterais pas votre dévouement, mais j'ai entamé le combat, et ma défaite creuserait davantage l'abime où souffrent mes frères.

— A la besogne! répéta Randal; je vous dirai, moi, que je me moque de vos Irlandais comme du shah de Perse, et que si je donne mon sang pour quelqu'un, c'est pour vous tout seul, O'Breane !

Il déboutonna rapidement son habit et détacha une corde de soie roulée autour de ses reins. Cela fait, il arracha sans efforts deux des barreaux de la fenêtre qu'il avait limés lui-même dans la soirée. L'un de ces barreaux, passé en travers de ceux qui restaient, servit à fixer solidement la corde. Randal prit ces diverses mesures avec sang-froid et précision, de même qu'il avait parlé de Green-Arbour et du cassecou, sans emphase, de même encore qu'il avait énoncé son intention de mourir pour Rio-Santo d'un ton simple, dépourvu d'enthousiasme et d'exaltation.

Et pourtant, à moins qu'on ne remonte au gouffre de Curtius ou au saut de Lcucate, jamais chance de mort plus certaine n'avait été bravée par un homme avec connaissance de cause et prémcJiiation.

Le ca3se-cou de Green-Arbour-Gourt présente une rampe effrayante à mesurer de l'œil; on ne le descend qu'avec lenteur et en prenant des précautions qui n'empêchent pas les accidents de s'y multiplier tous les jours.

Randal prétendait franchir cet escalier à cheval, par une nuit sombre.

Gomme il l'avait dit, au bas de l'escalier se dressait et se dresse encore un mur de pierres qui semble placé là pour ôter jusqu'à la plus mince possibilité de tenter avec succès l'entreprise méditée par Randal.

Randal espérait peut-être en revenir, pour employer son style, mais nous devons dire qu'il ne se faisait point illusion et que la perte du temps employé par les policemen à reconnaître son cadavre, au cas où il resterait mort au pied du casse-cou, entrait positivement en ligne de compte dans son calcul touchant les probabilités de l'évasion du marquis.

Quand la corde de soie fut solidement fixée, Randal se tourna vers le marquis et lui tendit la main.

— Au revoir, dit-il; profitez du moment et souvenez-vous de moi. Il se glissa lestement entre les barreaux et fut à terre en un clin

d'œil. La sentinelle de la porte de la Dette entendit le bruit de sa chute et cria : Qui vive? Au lieu de répondre, Randal prit sa course vers Giltspur-Slreet. A l'angle de cette rue, un cheval était préparé. Randal sauta en selle.

— Alerte! cria la sentinelle, le condamné s'évade!

L'effet de ce cri fut magique. Les pierres des maisons voisines semblèrent se transformer instantanément en hommes de police. Randal tourna par Skinner-Street, ne poussant son cheval qu'autant qu'il fallait pour n'être pas atteint, et se gardant bien de le mettre au galop. Le pohceman qui faisait sentinelle à l'entrée de Green-Arbour- Court, se laissa choir sur le pavé, en criant miséricorde, comme s'il eût reçu un choc violent. Randal passa, poursuivi de près par tous les surveillants échelonnés autour de Newgate. Arrivé au milieu de la cour, il frappa de ses deux talons le ventre de sofi cheval. On le vil, à la lueur de l'unique lanterne suspendue au bout de l'obscur passage, partir comme un trait et disparaître au haut du casse-cou.

Les policemen s'arrêtèrent. Ils entendirent le sabot du cheval heurter les premières marches de l'escalier. Puis ce fut un bruit sourd, le roulement d'un corps lancé avec violence sur une rampe âpre. Puis enfln, ce fut un son étouffé, pesant, suivi d'un mortel silence.

Il courut un frisson d'horr-eur parmi les hommes de police. Après un moment d'hésitation, ils détachèrent la lanterne de la cour et commencèrent à descendre l'escalier avec précaution. Dés les premières marches, ils rencontrèrent des traces de sang. Au bas du casse-cou, dans la ruelle étroite et sans nom qui redescend dans le slreet, ils trouvèrent un sanglant et informe pêle-mêle. Le cheval avait été littéralement broyé. Mais il n'y avait là que les débris du cheval. Les hommes de police eurent beau chercher, ils ne découvrirent rien qui ressemblât à un cadavre humain; rien, pas même un lambeau de vêtement.

Ils se regardèrent, désappointés, puis ils battirent les ruelles environnantes, au-dessous du casse-cou. Ils ne songèrent point à battre Green-Arbour-Court lui-même, parce qu'il était réellement peu probable que le prisonnier eût remonté après sa chute les soixante marches du casse-cou.

Pendant cela, Newgate-Street restait complètement désert, et il n'y avait plus dans Old-Bailey que la sentinelle de la porte de la Dette. Quand nous disons désert, nous parlons seulement par rapport aux gens de la police, car il se trouvait aux environs de la prison plusieurs personnes que la fuite de Randal n'avait point éloignées. C'étaient d'abord les hommes de la Famille^ cachés dans Giltspur-Street, et le cavalier Bembo, qui tenait par la bride un excellent et vigoureux cheval de selle.

C'était ensuite une jeune femme vêtue de noir qui se tenait immobile à l'angle de Skinner-Street.

Au moment où Randal avait piqué des deux, cette jeune femme venait d'arriver. Elle avait examiné le visage du fugitif à la lueur des réverbères, et avait murmuré :

— Ce n'est pas lui 1

Puis son regard, où il y avait de l'égarement, s'était promené le long des murailles noires de la prison.

— Je savais bien que je trouverais Newgale, murmura-t-elle ; mais

comment arriver jusqu'à lui? Comme ces pierres sont tristes! et qu'il doit faire froid derrière ces grands murs !

Clary, c'était elle, serra autour de sa taille, en frissonnant, les plis de son écharpe et ramena son voile sur son visage.

A ce même instant, M. le marquis de Rio-Santo, suivant le même chemin que Randal Graham, se laissait couler le long de la corde de soie et atteignait le sol sans accident. Aussitôt qu'il eut touché terre, il se glissa vers Giltspur-Slreet.

- — A vous, signore! dit une voix sous l'enfoncement d'une porte.

Bembo détacha en toute hâte la bride du cheval et la tendit à Rio- Sanio.

— Qui vive? cria la sentinelle d'Old-Bailey.

— En selle, milord, en selle ! dit Bembo.

Rio-Santo lui ouvrit ses bras et le jeune Italien s'y jeta tout attendri.

• — Qui vive? dit encore la sentinelle.

Rio-Santo enfourcha son cheval et tourna, au pas, l'angle de Giltspup Street.

Clary leva son voile et !e reconnut. Sans dire une parole, elle s'élança vers lui et s'attacha aux plis de son manteau. L'angle de la rue interceptait la lumière du gaz. Le marquis abaissa son regard sur cette femme vêtue de noir et crut reconnaître la comtesse.

— Est-ce vous, Ophélia? murmura-t-il.

— C'est moi, répondit faiblement Clary.

— Vous voulez me dire adieu?

-- Je veux aller où vous allez. Je veux vous suivre toujours... toujours!

Rio-Santo se pencha, puis se releva, entourant de son bras la taille flexible de la pauvre Clary.

Puis, au moment où la sentinelle criait son dernier qui vive, le marquis enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, qui bondit sous son double fardeau et partit comme un trait.

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