LA VOIX DES KEVES
Le cheval du marquis de Rio-Sanlo allait comme le vent. Le voyage se faisait en silence ; mais Clary, forcée de se serrer contre Edward, était heureuse.
Celait son rêve, son beau rêve qu'elle avait fait durant sa captivité chez le docteur Moore.
Où allait-elle? Ah! ceci importait peu. Dût Edward la conduire où le fantôme de Bùrger conduit la pauvre Lciiore, Clary n'eût point cessé de sourire.
On perdit bientôt de vue les maisons de ï^ondres. Au premier village de la route d'Ecosse, le marquis descendit de cheval. Une chaise de poste était préparée par les s-oins de Bembo. Le marquis y monta avec Clary.
Ce fut un étrange voyage. M. le marquis de Rio-Santo n'avait pas tardé à s'apercevoir de sa méprise et aussi de l'état où se trouvait sa belle compagne. Quelques mots de Clary le mirent sur la voie, et il apprit en même temps son nom et sa qualité de sœur d'Anna. Il avait pardonné à Angus. Les filles d'Angus étaient les siennes. Durant toute la route, il traita miss Mac-Farlane comme un père eût traité une enfant chérie.
Rio-Santo se rendait à Sainte-Marie de Crewe, où devaient le rejoindre Waterfield, Smith, Falkstone, Bembo et Randal, si Randal était encore de ce monde, ftlalgré le tendre intérêt que lui inspirait Clary Mac-Farlane, cette créature si belle et si malheureuse, dont la folie était de l'aimer, Rio-Santo donnait bien souvent son esprit, comme on le pense, aux graves intérêts qu'il avait en main. Infatigable et non vaincu, il combinait de nouveaux plans de bataille et recommençait sur de nouveaux frais cette longue et implacable guerre qu'il avait déclarée à l'Angleterre.
382 LES MYSTÈRES DE LOJ^DRES.
En somme son plan subsistait. Le fait seul d'avoir recouvré sa liberté le replaçait, redoutable et robuste comme devant, en face de son ennemi, étonné encore de son audacieuse attaque.
On franchit la frontière d'Ecosse. Là s'arrêtaient les relais ménagés par la Famille. Le marquis fut obligé de monter à cheval de nouveau et de prendre Clary en croupe.
Mars commençait. C'était une de ces journées oîi le printemps et l'hiver se disputent l'atmosphère incertaine. Le soleil avait jeté dans l'air une chaleur molle et inusitée, sous laquelle les arbres avaient ouvert leurs bourgeons avant l'heure et qui avait relevé les touffes affaissées du gazon, cette riche fourrure de la terre.
La nuit descendait, précédée par une brise tiède qui déroulait au ciel les ondes orageuses de grands nuages gris, épais, changeants et tourmentés par les mystérieux conflits des électricités contraires. Clary subissait énergiquement les effets de cette température anormale. Elle avait d'abord éprouvé une excitation générale, un flot de vie et de bien-être avait coulé dans ses veines, puis la réaction était venue ; sa fine taille s'était affaissée sous le poids d'un malaise invincible.
En un certain moment, Rio-Santo sentit les bras qui l'entouraient faiblir et se relâcher. Il se retourna sur sa selle. Clary était pâle comme une statue de marbre et avait les yeux fermés. Il restait alors à peine un demi-mille à faire pour arriver au château de Crewe. Néanmoins, le marquis crut devoir arrêter son cheval et déposer Clary sur le bord du chemin. La terre était bien froide. Le marquis étendit son manteau sur J'herbe et déboucla la selle de son cheval dont il fit un oreiller à Clary, après avoir eu la précaution d'ôter des fontes ses pistolets qu'il jeta sur le gazon.
Clary demeura d'abord immobile. Puis elle rouvrit les yeux et jeta autour d'elle des regards charmés.
Elle reconnaissait l'Ecosse, et ces lieux souvent visités lui rappelaient encore un autre souvenir... le rêve, le rêve douloureux où elle avait vu Edward entre elle et sa sœur Anna.
— Elle n'est p.as là aujourd'hui, murmura-t-elle avec une joie inquiète; dites, Edward... elle ne doit point venir, n'est-ce pas ?
Rio-Santo comprenait que la pauvre fille était en proie à une sorte de délire, mais il ne savait point ce dont elle voulait parler.
— Nous sommes seuls, répondit-il, tout près de la maison de votre père, Clary, ma chère enfant.
— Mon père! répéta miss Mac-Farlane. Oui, oui, Edward... La ferme de Leed est de l'autre côté de la montagne. C'est là que nous serons bien heureux !
Elle s'arrêta et reprit en baissant la tète :
— Si ma sœur ne vient pas, comme l'autre fois !
Elle gnrda le silence durant quelques secondes et appuya son front brûlant sur la main que le marquis lui tendait.
— L'autre fois! poursuivit-elle. Oh! si vous saviez combien j'ai souffert, Edward ! J'avais été heureuse tout le jour, comme aujourd'hui, heureuse de vous voir et d'entendre votre voix, heureuse de m'appuyer sur vous... Que sais-je ? Et la nuit venait comme maintenant. Nous étions ici, je pense : vous, à la place où vous êtes... moi, à celle où je suis. Mon Dieu ! mon Dieu ! va-t-elle venir encore ?
— Non, chère enfant, répondit à tout hasard Rio-Santo; je vous promets qu'elle ne viendra pas.
— Merci, murmura Clary. Pourrait-elle aimer autant que moi?
Ce dernier mot expira dans son gosier et fut suivi d'un cri plaintif. Tout son corps tressaillit violemment et ses yeux s'ouvrirent, démesurément distendus par une subite et inexplicable épouvante.
— Pitié! pitié! dit-elle d'un ton bref et saccadé; la voilà... Pitié! Ne vous mettez pas à ses genoux comme l'autre fois. Ne me repoussez pas ainsi, Edward ! Oh ! que vous êtes cruel de m'oublier et de l'aimer !
— Clary ! ma chère Clary, disait le marquis en essayant de la calmer.
Mais la jeune fille, dominée de plus en plus par son délirant transport, haletait, s'agitait, sanglotait. Le marquis avait peine à contenir ses convulsifs efforts.
— Vous me repoussez? reprit-elle d'une voix pleine de larmes déchirantes; vous lui souriez... vous la serrez contre votre cœur... Ah!!! prenez garde! C'est ici... c'est ici que Blanche tua Bertrani le fils du laird.
Elle joignit les mains avec angoisse.
384 LES MYSTERES DE LOxNDRES.
— Elle l'aimait tant! reprit-elle. Ah! vous n'avez pas pitié! vos lèvres touchent les siennes !!!...
Un éclair de fureur scintilla dans son œil. Elle se rejeta soudainement en arrière et sa main rencontra par hasard le canon froid de Yuu des pistolets... Son geste fut rapide comme la pensée.
Une détonation se fit dans le silence. M. le marquis de Rio-Santo tomba frappé par la balle en pleine poitrine.
Clary, la pauvre insensée, poussa un cri de terreur et s'enfuit.
La prophétie du laird se trouvait accomplie ; la voix des rêves avait dit vrai : c'était, suivant l'emphase du langage biblique, si fort usité chez les Écossais, le sang de ses veines^ la chair de sa chair qui mettait à moi t son frère Fergus.
L'horizon n'était pas entièrement éteint encore. M. le marquis de Rio-Santo, immobile et renversé, la face tournée vers le ciel, ne poussait pas une plainte. Mais, aux dernières et incertaines lueurs du crépuscule, on aurait pu lire sur ses nobles traits l'expression d'une douleur amère et sans bornes. Il se sentait mourir, et il mourait vaincu
Le seul homme qu'il eût aimé l'avait trahi. Il tombait sous les coups de la seule femme qu'il eût respectée.
Le voile de la nuit s'épaissit. Bientôt on ne distingua plus ce cadavre qui se confondait avec la verdure sombre du chemin. 3Iais loi'sque la lune, passant par-dessus la cime des taillis, vint éclairer de nouveau la scène, on vit, à sa blanche lueur, une femme agenouillée auprès du corps de M. de Rio-Santo.
Cette femme priait.
Elle semblait avoir passé depuis longtemps les limites de la jeunesse, et pourtant elle était bien belle encore. Elle ressemblait au portrait que nous vîmes une fois dans la chambre de M. le marquis de Rio-Santo... et Susannah lui ressemblait.
Cette femme était Mary Mac-Farlane, comtesse de While-Manor, qui venait de reconnaître dans le cadavre étendu sur le gazon, Fergus O'Breane, son premier, son unique amour.
Quand elle eut achevé sa prière, elle mit la main sur le cœur de Fergus, qui ne battait plus. La lune montait à l'horizon et tombait d'aplomb sur les traits du mort. Il n'y avait plus de douleur sur ces
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traits. Les paupières abaissaient leurs longs cils de soie sur des joues calmes. La ligne des sourcils ne tremblait pas; la bouche semblait s élre close en un sourire.
En ce sourire rêveur, heureux, tout plein de mystérieuses joies qui venait parfois naguère à la lèvre de M. le marquis de Rio-Sanlo* lorsqu'il isolait sa pensée de la foule et se repliait sur lui-même.
Avait-il, dans sa suprême extase, entrevu la porte du ciel?
Mary Mac-Farlane se pencha et lui mit au front un baiser de sœur. La lune voguait, nef éclatante, parmi l'azur du firmament; la bri^e chantait doucement dans le feuillage. Cette mort était tranquille et belle, entourée des splendeurs de la nuit et des élans purs de la prière
Dans ce drame, il n'y avait pour nous qu'un homme.
Un homme au génie vaste et puissant, qui se riait des obstacles cl pliait, en se jouant, toutes les volontés à la sienne.
Il était fort contre un empire. Dieu courba son front sous la faible main d'une enfant.
Nous ne prendrons point souci de dire ce que devinrent les autres personnages de ce récit. Nous dirons plutôt les vagues et mystérieux espoirs nourris par ceux qui aimaient Fergus O'Breane. Nous les dirons, parce qu'ils prennent sur notre esprit un superstitieux pouvoir, et qu'il est des heures où les circonstances racontées de la mort dé M. le marquis de Rio-Sanlo nous laissent un doute énergique parfois, et parfois nous trouvent incrédule. '
Randal Graham, qui s'était jeté à bas de son cheval avant d'arriver au casse-cou de Green-Arbour-Court, la nuit de l'évasion, et qui est plein de vie, attend dans la maison de son père. Il reçoit parfois des messages lointains dont nul ne sait la source.
Le cavalier Bembo, devenu l'époux d'Anna Mac-Farlane, n'a pu lui donner son cœur, et a dit : « Je ne m'appartiens pas tout entier. » il attend comme Randal.
La comtesse de Derby, qui avait pris le deuil, a quitté le voile noir. On la voit parfois sourire. Elle attend.
Que peut attendre Ophélia, co cœur subjugué, presque esclave ? Que peuvent attendre Bembo et Randal Graham, dont le dévouement au marquis était si complet et si profond?
De temps en temps, lorsque la politique tortueuse du cabinet de Saint-James s'endort et oublie de jeter entre les peuples des semences périodiques de haine, les nations s'entendent : un murmure de réprobation universelle s'élève ; un nuage sombre s'amoncelle, et parfois il nous semble que du sein de cet orage va surgir, terrible et fort, et tenant en main la foudre, le génie de la tempête, — Fergus l'Irlandais, — le champion d'une haine immortelle.
Il y a un proverbe du Connaught qui dit : « La misère irlandaise tuera la richesse de l'Anglais ! »
Peut-être, lorsque l'heure du châtiment aura sonné, reconnaîtra- -i-on le combattant infatigable, debout, le pied sur la poitrine de l'Angleterre vaincue, et agitant, aux acclamations de l'univers, l'étendard relevé de l'Irlande.
flîr.
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