‹ Les mystères de LondresChapitre 11 sur 104 · UN TETE-A-TÊTE · texte numérisé non relu

UN TETE-A-TÊTE

Lndy Ophélia, brusquement éveillée de son rêve, regardait le marquis avec effroi.

— Je vous attends, madame, dit-il froidement.

— Et que voulez-vous de moi, milord ?

— Vous avez parlé de ii";ihir, vous dis-je ; vous en avez eu la pensée, madame, peut-être le dessein, et je viens de voir un homme sortir de chez vous. Cet homme est l'ami de Frank Perceval.

— C'est vrai... il venait de sa part.

' -— De sa part! répéta Rio-Santo avec amertume; Je vous ai: vue

liicr causer avec Perceval, n aclome ; j'ai surpris enfrc vous d s legards d'intelligence. Ne savez-vous pas que rien ne in'é. Injtpe ei que, lorsque mes yeux sommeillent ou ne voient pas, cmu rcginJs sont là pour veiller à leur place ?

— Je sais que vous êtes puissant, milord, répondit la comtesse en relevant sa jolie tète avec une fierté calme; puissant pour l<; nui comme l'ange déchu. Mais je ne vous crains pas.

— Vous ne me craignez pas ! répéta Rio-Santo, dont la voix éclat i sourdement et s'emplit de menaces.

— Je vous aime, hélas! je vous aime! dit la comtesse a|)rés an silence et avec une expression soudaine de navrant désespoir.

Un sourire de triomphe plissa durant une seconde la lèvre de Rio- Sunto, qui reprit d'une voix où il n'y avait j)lus de colère :

— Oplièlia, il faut me pardonner ces mouvements de brusque courroux où s'échappe ma secrète souffrance. Je suis malheureux, vaus le savez. Deux passions se partagent mon âme et s'y livrent un combat qui me (ue : mon amour [lour vous... et mon ambition sans limites... cet homme, ce Frank Porceval s'est trouvé sur mon chemin; je me suis détourné. Sur l'honneur, milady, j'avais paie de cet enfiun, qui, après tout, n'était hier qu'un innocent obstacle, mais cet enfant m'a insulté comme un homme et j'ai dû le punir...

— C'est donc bien vous? interrompit la comtesse.

— Vous étiez instruite? Ah! milady, ce que vous appelez voire amour a parfois toutes les allures de la haine! Vous voulez vous venger. Je suis plus malheureux que vous !

— Non, milord, non, répondit la comiesse, je ne veux point me venger. Le hasard, ou plutôt votre impitoyable colère, m'a fait maitresse d'un secret terrible. Je ne pense jamais à cette scène affreuse sans frémir... et parfois, il est vrai, ce mystère de sang pèse à m^i conscience.

— Vous n'avez donc jamais été jalouse, milady? demanda Rio- Sanlo, qui mit en sa voix une expression insinuante et tendre.

— Je le suis, milord.

— Eh bien ! ne comprenez- vous pas qu'un transport de jalousie?...

— Pas un mot de plus! interrompit la comlisse. Fi ! milord. Rio-Santo courba le front sous ce reproche. Il avait essayé le mcn-

103 LKS MYSTÈRES DE I.ONDRES.

songe, et le mensonge lui faisait honte et dégoût, à lui que le crinrie n'épouvantait pas peut-être.

Sa cause était mauvaise, mais la comtesse l'aimait.

Le marquis, fort de son avantage et d'autant plus sûr de lui qu'il avait jeté tout à l'heure au dehors sa fougueuse colère, mit en usage toutes ses ressources et gagna la partie, — ou, du moins, il dut croire qu'il l'avait gagnée.

Parcournnt successivement toute une série de transitions habiles, il passa de l'amertume à la tristesse, de la tristesse à la mélnncolie, de la mélancolie à la tendresse, de la tendresse aux élans les plus chauds de la passion. Et comme il était doué de cette inestimable faculté de sentir à mesure qu'il parlait, de se créer pour ainsi dire une vérité à lui, factice et réelle en même temps, chacune de ces gradations empreintes de bonne foi, chacune de ces paroles respirant la franchise, acquéraient une irrésistible éloquence.

Mais l'éloquence a ses périls : elle est sujette à dépasser le but.

Voulant persuader et se faire fort de son amour, Rio-Santo arriva à dire que parfois, en lui, son ambition et sa tendresse pour lady Ophélia combattaient à armes égales, son ambition, que pourtant il faisait à dessein si grande! son ambition, qu'il appelait de ce nom unique, mais qui, en réalité, servait un autre sentiment fort, fougueux, implacable, qui donnait à ses espoirs, à ses projets, à ses efforts une portée réellement gigantesque.

— En ces moments, poursuivit-il, j'hésite et je souffre davantage. Je sais qu'enrayer mes projets ce serait mourir, mais je me demande si mieux ne vaudrait pas mourir avec vous, Ophélia, que de vivtu sans vous!

— Vous ne l'aimez donc pas, elle? demanda la comtesse.

— Mary? Pauvre fille! qui ne l'aimerait? dit Rio-Santo en affectant la pitié. Je voudrai:^ l'ainer comme elle le mérite, madame; niaio entre elle c t moi il y a votre image.

— Si je croyais que vous m'aimez, don José!... murmura la comtesse avec une expression étrange.

— Croyez-le, croyez-le, Ophélia! s'écna le marquis, emporté par une passion soudaine et véritable; si mon but, mon but qui m'c.itrainc et me tue, disp'ruir'Sait un jour à mes rcgirds...

LES MYSTÈRES DR LONDRES. iOO

— Vous redeviendriez ce que vous fuies pour moi, don José?

— Ai-je donc changé, madame? Que faut-il vous dire pour vous convaincre? Je reviendrais à vos pieds... qui sait? guéri peut-être de ce mal d'ambition qui me consume!

— Peut-être, répéta la comtesse qui se prit à rêver ; et vous sei iez tout à moi ?

— Tout à vous, Ophélia !

A dater de cet instant, la comtesse fut distraite; une secrète pensée, espoir ou crainte, semblait absorber son attention.

— Je vais ce soir à Covent-Garden, dit-elle enfin. Milord, m'y açcompagnerez-vous?

— Je vous y conduirai, Ophélia; mais j'ai place dans la loge de lady Campbell.

— Si réduite que soit votre offre, milord, je l'accepte. Veuillez m'attendre un instant.

Elle sonna. Jane parut et reçut ordre de préparer la toilettt- de milady.

Kio-Santo resta seul dans le salon.

Il se jeta sur un sopha et tomba insensiblement dans l'une de ces rêveries aimées qui lui étaient si habituelles. Mais cette fois sa rêverie n'erra point au hasard et fut déterminée par un beau portrait en pied de lady Ophélia qui décorait le salon.

Lady Ophélia, ou son portrait, avait de charmants cheveux cendrés, ondoyants, fins, à reflets rares et comme nacrés, dont les bindeaux encadraient un front de développement médiocre, mais singulièrement harmonieux de contours. Ses yeux, d'une couleur diflicile à saisir et surtout à dépeindre, étaient doux, nobles et gardaient maintenant une arrière-nuance de mélancolie sous l'agate délicatement marbrée de leurs prunelles. Le reste de ses traits avait au suprême degré la beauté anglaise, beauté digne et pure, dont le défaut est de manquer d'expression et de grâce. Mais ce défaut n'était point chez lady Ophélia, et d'ailleurs son regard eût donné de l'expression et du charme à la physionomie la plus insignifiante. Sa taille était moyenne et semblait grande à cause de la grâce noble qui régnait en «on mainlien. Klle avait des pieds de Française et ses mains atteignaient la suprême perfeciion du modèle aristocratique.

Tout cet ensemble, où dominait énergiquemenl l'élément nob''', « la race, » était un fidèle rellet du caractère de lady Oj.hclin. Dans sa nature prise à l'état normal, la distinction s'alliait à uiie sorie de fermeté courtoise et prévenante qui semble, en Angleterre, être lo partage exclusif du sexe féminin, II y avait certes entre elle et miss Mary Trevor quelques rapports éloignés de manières et d'éducation;, le type de leurs deux visages était bien également cette beauté britannique, suave, effacée, tournant un peu à l'idéal, mais, outre la différence d'âge, il y avait de l'une à l'autre un large intervalle. Mary était la faiblesse; Ophélia était la force domptée; miss Trevor^ la douce et pauvre enfant, ployait avant d'avoir combattu ; jady Derby, vaincue, ; gardait sa fierté native et savait encore se redresser à l'occasion.

Ni l'une, ni l'autre, du reste n'avait de ces caractères qu'on puisse' limiter précisément ou dépeindre d'une seule fois. Elles pouvaient se transformer ou tourner au souffle de ces vents cjipr icieux qui app irlent le calme ou la tempête dans l'atmosphère parfumée des salons. Faible, Mary pouvait se montrer forte quelque jour, par hasard, et lady: Ophélia avait prouvé déjà qu'elle pouvait être faible.

Si nous avons été coFiduits à établir cette sorte de comparaison, c'e^t que Rio-Sanlo la faisait mentalement, tout en contemplant le portrait:[ de lady Ophélia. Il était encore sous le chnrme de la récente entrevue, . mais pas assez pour ne point penser à miss Mary Trevor. 3Iiss Trevor^ avait un avantage sur la comtesse de Dciby. Elle se rattachait à ce que le marquis de Rio-Santo nommait « son ambition. »

Rio-Santo avait un vaste but ; ses regards portaient haut ; son bras était de force à atteindre jusqu'où portait son regard, et son cœur était plus robuste encore que son bras. Ce qu'il y avait au fon J de son ■ âme, nul ne le savait. Il marchait d'un pas ferme et sûr dans de ténébreux sentiers. Les moyens qu'il employait étaient étranges ponr ne rien dire de plus. Sur la question de savoir si le but était de nature à excuser les moyens, le lecteur sera juge.

Tandis que Rio-Santo flottait entre deux images charmantes qui sollicitaient ensemble ou tour-;vlour sa mémoire, lady Ophélia faillit précipitamment sa toilette.

— Je vous remercie, Jane! dit-elle enfin de cet air qui signifie textuellement; c'est fini!

— Milady ne se fera pas coiffer?

— Non, Jane. Laissez-moi ! Attendez... donnez-moi, je vous prie, ce qu'il faut pour écrire.

— Milady oublie que milord...

Ophéiia l'interrompit par un geste de nerveuse impatience, et Jane se hâta d'obéir et sortit.

— II le faut ! il le faut ! murmurait la comtesse en trempant sa plume dans l'encrier; ne m'a-t-il pas dit que s'il venait à échouer...

Elle s'arrèia et posa la plume.

— Mon Dieu ! reprit-elle après un silence, je ne sais... je ne sais ! Elle mit sa lêtc entre ses mains et réfléchit durant une minute, puii

elle saisit de nouveau la plume et traça rapidement quelques lignes.

— Je prendrai sa paro'e, dit-ello, ?a parole degeniilhonmic! Frank est un loyal cœur. Je lui ferai promettre... Ah! il le faut! je ne puis plus vivre ainsi, et cet espoir me rend insensée!

Elle plia sa lettre qu'elle adressa : A l' Honorable Frank Percevais etc.

Elle la laissa sur sa toilette et revint au salon.

— Vous jetterez à la poste une lettre que vous trouverez sur ma toilette, Jane, dit-elle avant de sortir.

Un instant aprc^, le bel attelage de Rio-Sjnto brûlait le pavé dans la direction de Covent-Garden. Au moment où Rio-Sanlo descendait devant le péristyle du théàlre et offrait sa main à la comtesse, un !;o ..me lui toucha le bras, glissa un papier dons sa main et disparut aussitôt parmi la foule.

Rio-Sanlo, lout en montant les degrés, déplia le papier et lut à la dérobée : « Côté gauche, n° 3. Princesse de Longueville. »

— Occasion unique ! murmura-t-il en jetant un oblique regard à la comtesse ; la princesse fera comme il faut' son entrée dans le n"'.>nde.

ÎIJ LES MYSTÈRES Dii LONDRES.

Tlli; PIPE AND POT

Le tliéntre royal de Coveni-Garden est situé dans Bow-Stree(, et donne du côié du nord, dans Hai te-Street. C'est un édifice vaste et mrdiocrement gracieux.

A Londres, les gens comme il faut [gentle people) vont au temple plus (ju'au speclacle, et, de fait, Saint-Paul vaut infiniment mieux que Druty-Lane. Quand le fashion n'a point d'occupation meilleure, les logis de Italian-Opern-House s'emplissent. C'est la salle pri\ilégice, la seule enceinte admise. Une excursion à Drury-Lane est une exception, une caravane, une débauche. Un voyage à Adelphi-The.iire passe les bornes de l'exceniricité la plus dévergondée. Quanta Covent- Garden, on y joue les pièces de Shakspeare. De bonne foi, qui voulez-vous qui aille entendre et voir les rapsodies du vieux Will ^ ?

Ce soir-là, le théâtre royal de Covent-Garden donnait une reprcsmlation allemande. Ses acteurs ordinaires se reposaient pour céder leur place à une société d'artistes germaniques qui devaient chanter le Freyschulz de Cail Weber, C'était une œuvre étrangère exécutée par des éliangers. La noblesse et le gentry * pouvaient donc venir l'admirer sans trop se compromettre. Dès cinq heures et demie, il y avait foule aux alentours du théâtre. Les public-houses voisins, en s'illuminant, laissaient voir leur intérieur rempli de chalands, et les policemen commençaient à montrer leurs chapeaux à demi-calottes de cuir et leurs sceptres de plomb.

Au nord du théâtre, dans Harte-Sireet, s'ouvre une rue courte et large qui mène dans Long-Acre. Tout le long des trottoirs de cette

« Depuis quelques années, Govent-Gardon est devenu, à Londres, « le grand Opéra •> el, tout auprès, se trouve le Lycœum où notre grand comédien français Ch. P'cchlor a r«mené la foule el la vogue.

i La noblesse proprcmenl dite, en Angleterre, no se compose que des lords et de leur famille. Le genlry vient après et comprond depuis le baronnet jusqu'iiu «impie çsquiro. — Apres le gentry vient le public-

rue, dans Long-Acre et dans Harte-Street, des groupes nombreux stationnaient, s'abritant de leur mieux contre les flots de lumière qu'épandaient aux alentours les jets multipliés du gaz. D'un groupe à l'autre allaient et venaient des jeunes femmes merveilleusement parées, lesquelles, après deux ou trois tours de trottoir, allaient se reposer dans quelque public-house, s'asseyant sans façon sur les genoux d'un habitué.

Dans la rue, ces malheureuses créatures semblaient mériter la qualification que nous venons de leur donner : elles avaient toutes l'air de jeunes femmes^ mais lorsque, dans les tavernes, on pouvait les considérer de prés, on reconnaissait que beaucoup d'entre elles n'avaient point franchi les limites de l'enfance. Il y avait là des courtisanes de treize ans, de quatorze ans, mêlées aux vétérans femelles de l'infamie.

11 se rencontrait parmi elles de ravissantes filles, des visages d'ange, des traits fins, des yeux pudiques. Quelques-unes rougissaient encore pour tout de bon. Mais il y avait des petits démons de quatorze ans qui en eussent remontré aux lorettes parisiennes.

En descendant Bow-Street, et tournant Russell-Lane, à droite du théâtre, on trouvait une autre population, ressemblant à la première comme les petits marchands peuvent ressembler à des négociants bien assis. Les groupes de Brydge-Street étaient composés de gens au costume hétéroclite et besogneux; les courtisanes, qui affluaient là en quantité plus grande, s'il est possible, que dans Long-Acre et Harte-Street, étaient vêtues d'oripeaux brillants et sans valeur. C'étaient aussi, pour la plupart, des enfants, mais des enfants surmenés, fourbus par la précocité du vice, et qui avaient évidemment escompté trop tôt la puissance de mal faire que Dieu laisse à l'homme. Là, les cabarets étaient plus sombres, les becs de gaz plus rares, l'alignement des maisons moins parfait.

Enfin, au devant même du théâtre, dans une petite ruelle qui mène tortueusement à Drury-Lane, et que ses habitués chérissent sous le nom de Before-Lane (allée de devant), bien que ce ne soit point son étiquette officielle, un troisième système de rôdeurs établissait son quartier général. Ceux-là étaient en haillons, et l'allée complètement obscure où ils s'abritaient était en merveilleux rapport avec T. L 8

leur sale et misérable apparence. Quelques pauvres filles, dont la toilette ne jurait point trop avec ce boueux cloaque et la piteuse assemblée qui s'y cachait, s'égaraient parfois jusque dans Before-Lane, en rasant de près et la tête basse les trottoirs de Bow-Street. Elles trouvaient là encore des cabarets, car les cabarets ne manquent nulle part aux environs des théâtres de Londres, mais quelles tavernes, bon Dieu !

Un de ces public-houses, situé à égale distance de Bow-Street et de Drury-Lane, conservait une çorte d'apparence et semblait regretter des jours meilleurs. A l'extérieur, un débris d'enseigne pendait encore à une verge de fer rouillé ; à l'intérieur, le comptoir supportait une douzaine de verres dont six au moins n'étaient que fêlés, et si le parloir n'avait plus de draperies, il possédait en revanche une tenture complète de toiles d'araignées. Quant au tap, c'était un monceau de décombres provenant de la chute d'un plafond, — nul n'entrait jamais dans le tap.

Cette taverne, la plus belle de l'allée, se nommait : The Pipe and Pot.

En ce moment, c'est-à-dire une demi-heure environ avant l'ouverture du théâtre, elle n'était occupée que par deux ou trois chalands à triste mine, buvant et fumant dans le parloir. De temps à autre, quelqu'une de ces pauvres filles dont nous avons parlé entrait, montrait à la lueur douteuse d'un quinquet enfumé son visage d'enfant, usé, flétri, vieilli, et ressortait pour accomplir sur les trottoirs voisins sa faction d'infamie.

— Entrez, Mich, mon beau-frère, dit au dehors une petite voix aigre et cassée ; entrez le premier. Je suis un homme, que diable ! et je sais la politesse.

Presque aussitôt deux couples traversèrent le comptoir et entrèrent dans le parloir. C'était quelque chose de curieux que ces deux couples. Le premier était composé d'une petite fille pouvant avoir treize ans, laquelle donnait le bras à un fort garçon d'une quarantaine d'an* nées. Cette petite fille résumait en elle tout ce que nous avons dit touchant>ces courtisanes en bas âge, qui sont la honte la plus hideuse de Londres. Elle était frêle, maigre et d'une extrême pâleur, que dissimulait mal une couche épaisse de rouge grossièrement appliquée.

Sa taille, arrêtée avant terme dans sa croissance par des excès de tout genre, avait en petit les caractères d'une femme faite. Sa figure, fatiguée, laissait deviner une beauté souillée en sa fleur, mais si bien souillée et dénaturée qu'il n'en restait plus que des traces à peine saisissables. Ses yeux, bordés par une paupière échauffée, avaient de ces regards hardis qui ne connurent jamais la pudeur; sa bouche s'ouvrait convulsivement pour laisser passer les rauques éclats d'une voix brisée et haletante. Elle avait nom Loo-la-Poitrinaire.

Son cavalier, qui se nommait Mich, n'avait rien de particulier dans sa tournure ni dans son visage. C'était tout simplement un vagabong' de Londres, au grand corps développé par le bœuf et l'aie, aux cheveux roux, à la face enluminée. Le remarquable n'était j)oint en lui, mais dans le contraste frappant qui existait entre lui et sa compagne. Loo, en effet, quoi qu'elle pût faire, pendait littéralement à son bras, auquel sa petite main se cramponnait de son mieux.

Le second couple était le contre-pied exact de celui-ci. II se composait d'une grande femme à l'air dur, insolent, maussade, et d'un tout petit garçon. La grande femme était vêtue comme les porteuses à la mer, c'est-à-dire qu'elle avait un chapeau féminin, une redingote mascuUne et des bottes par-dessous ses jupons. Toutes les diverses parties de cet étrange uniforme étaient dans un état de délabrement convenable, le chapeau surtout portait de nombreuses traces de coups de vent, qui étaient peut-être des coups de poing. Elle se nommait Madge, avait passé la quarantaine et fumait dans une pipe courte à vaste fourneau. Son cavalier n'était autre que le petit Snail, frère de Loo-la-Poitrinaire.

Bien que ce quadrille ne fût pas, à tout prendre, des plus brillants, son entrée fit révolution dans le personnel de la Pipe et le Pot. La tavernière, Peg Witch, horrible vieille comme il en croît dans les boues de Londres et non pas ailleurs, appela son aide, Assy, et se précipita vers la case que les nouveaux arrivants venaient de choisir.

— Bonjour, sorcière Peg, dit Snail d'un ton de gentleman ; bonjour, Assy-la-Roussc ; saluez ma femme Madge et ma sœur Loo, pardieu ! saluez mon beau-frère Mich. Et du gin ! et de l'aie ! et de tout ce qu'il y a dans votre sale bouge, damnées ! C'est moi qui paie !

' — Bien, mon petit monsieur Snail, répondit Peg en saluant à la ronde.

— Je ne suis pas petit! s'écria Snail avec colère et en frappant la table boiteuse de son faible poing ; je suis plus grand que ma sœur Loo, qui est la femme de Mich... et Mich a cinq pieds six pouces. Du gin, fiancée du bourreau !

Peg Witch salua de nouveau, sourit et s'en alla chercher à boire.

— AS'tu soif, Loo? demanda SnaiP.

— J'ai toujours soif, répondit Loo; donne-moi du tabac, Mich.

— Vois-tu, Mich, reprit Snail ! je veux te faire un sort puisque tu es l'homme de ma sœur, à qui je tiens lieu de père, le nôtre étant un pauvre diable d'honnête homme.

— Ne parle pas du père, Snail , dit Loo dont le front se couvrit d'un nuage ; c'est un brave vieux. Donne-moi du tabac, Mich.

— Bien, Loo, bien ! Le père est ce qu'il est. Mais pour ce qui regarde Mich, j'ai une place dans ma manche. Ma jolie Madge, voici le gin : un verre à la santé de votre homme !

Madge ôta sa pipe de sa bouche.

— Mon homme? répéta-t-elle d'un air étonné.

— Quelle belle voix elle a, cette petite Madge! s'écria Snail en caressant le menton barbu de la porteuse à la mer; on dirait le basson des Horse-Guards. C'est moi qui suis ton homme, ma gentille. Que diable ! n'est-ce pas vrai, cela ?

— C'est juste ! dit Madge, qui remit sa pipe à sa bouche.

— Et quel emploi veux-tu donc me donner, petit Snail ? demanda Mich,

— Je te brise les reins si tu m'appelles petit Snail, beau-frère. Saistu aboyer, Mich?

— Aboyer?

— Oui. Moi je sais miauler. Écoute,

Snail mit tout à coup sa tète sous la table, et l'on entendit un miaulement aigu, prolongé, tout plein d'atroces cadences chromatiques. La grande Madge se leva, tant l'illusion fut complète; Mich regarda sous la table de la meilleure foi du monde, ce qui donna occasion à Loo

Commençant ici une série de scènes populaires, nous croyons devoir faire obserA'sr que le tutoiement est une chose tout à fait inusitée à Londres, même parmi le peuple. Si donc nous sommes conduits à employer celte foi'mule, c'est pour nous conformer au génie de la langue française.

dévider le verre de son amant d'un seul trait. Ce ne fut pas tout, Peg Wich et Assy-la-Rousse s'élancèrent dans le comptoir, armées de manches à balais, pour chasser le prétendu matou qui poussait dos cris si lamentables. Le triomphe de Snail fut complet.

— Tu vois si je sais miauler, beau-frère! s'écria-t-il. Sais-tu aboyer, toi ?

— Ce n'est pas un métier, cela, répondit le grand garçon en haussant les épaules.

— Combien gagnes-tu, Mich, à décharger les allèges sur le port?

— Deux shellings, c'est connu.

— Deux shellings... bien ! Et combien gagnes-tu dans ton métier de filou ?

— Parle bas, petit drôle !

— Je ne suis pas petit, de par le diable ! épais coquin que tu es. Combien gagnes-tu ?

— C'est selon... pas grand'chose.

— A boire, Mich, dit Loo; et du tabac.

— Pas grand'chose, reprit Snail qui mit la main dans son gousset et en retira les guinées d'Edward and C° ; eh bien, moi, voilà ce que je gngne, beau-frère, sans compter les aubain es.

— A miauler? dit Mich, dont les gros yeux exprimaient une stupéfaction complète.

— A miauler, mon beau-frère, à miauler comme un matou au moi^" de mars. Tiens, ma jolie Madge, je te donne une guinée... prends !

Madge en prit deux sans dire merci.

— Et moi ? demanda Loo.

— Toi, je te donne à boire. Eh bien, Mich?

— Je voudrais savoir aboyer. Snail.

— Il faut apprendre. Vois-tu, Mich, au lieu de battre la pauvre Loo quand elle ne t'apporte pas le soir une couronne, tu lui donnerais un bowl de grog chaud, pour sa poitrine qui la tue, pauvre fille!

Il y avait une nuance de sensibilité vraie dans ces paroles du petit Snail, qui reprit bientôt d'un air fanfaron :

— Quand tu saurasaboyer, beau-frère, maprotection te vaudra l'em-

ploi de Saunie l'Écossais; tu connaissais Saunie, le premier amant de Loo?quiest mort aujourd'hui... par accident.

— Mort... ! répéta Loo d'une voix rauque. Il n'y a plus de gin !

— Du gin, sorcière Peg ! ma sœur Loo a soif, et il faut humecter sa pauvre poitiine. Est-ce entendu, Mich?

— C'est en(endu. Je remplacerai Saunie.

On apporta du gin. Le quadrille but, fuma et but encore durant un quart d'heure environ. Au bout de ce temps, il se fît un mouvement dans la rue.

— L'ouverture! dit Snail en se levant; viens-tu, Mich?

— Allons, Loo ! cria Mich; debout, paresseuse ! debout, et travaillons !

Loo ouvrit ses yeux morts, puis les referma et mit sa tète sur la table.

— J'ai du feu là-dedans, murmura-t-elle en montrant sa poitrine maigre et haletante.

— Pauvre Loo ! dit Snail avec attendrissement. Je te paie sa soirée deux shellings, 3iich. Laisse-la ici ! Sorcière Peg, donnez du gin à la jolie Madge et à Loo tant qu'elles vous en demanderont... et que le diable vous confonde, sorcière Peg !

Snail sortit précipitamment avec Mich et enfila au pas de course Before-Lane, Les deux beo.iix- frères se trouvèrent bientôt devant la façade de Covent-Garden dont les portes s'ouvraient en ce moment.

Page 1