BOUE ET SANG
Thomas Bishop, le burkeur {tlie burker ^), était un homme jeune encore. Il semblait de force à battre Turnbull et Mich réunis. A ses épaules, d'une carrure réellement formidable, pendaient deux bras longs, musculeux, renflés au-dessus du coude, dont la vigoureuse apparence eût fait honte aux bras de Milon de Crotone. Sa figure, courte et bouffie, rappelait le museau d'un bouledogue. Il parcourut l'assemblée du regard et fit un signe de tête à Bob-Lantern.
— Apporte-moi une chaise et du rhum, Peg ! dit-il ensuite. Je n'aime pas <à rester debout. Allons, mes camarades, que je ne vous gène pas. Assommez-vous comme de jolis garçons. Je vais boire à votre santé.
L'arrivée de ce terrible personnage avait jeté quelque gène dans le fan. Le bal perdait de sa gaielé. Turnbull et 3Iich semblaient avoir envie d'ajourner la partie. Mais ce n'était pas le compte de Bob. Il mit sa bouche sous l'oreille de Mich.
» En 1829, à Edimbourg, un individu nommé Burke, qui avait été résurrectionnisle (délcrreur de cadavres), trouvant que ce métier ne suffisait pas à ses besoins, imagina un moyen plus expéditif pour se procurer les sujets qu'il revendait aux chirurgiens. Il assassina la nuit dans les rues, et les autorités d'Edimbourg ne parvinrent à mettre la main sur lui que lorsque la liste de ses victimes était déjà bien longue. Il fut condamné et exécuté, mais son abominable industrie trouva des imitateurs, surtout à Londres, où la grande quantité de praticiens, jointe à la rareté des sujets, dut naturellement exciter la cupidité des assassins. Comme le procès de Burke avait eu un grand retentissement et que la frayeur générale était au comble, on fit, avec le nom de ce misérable, un verbe « to burke » qui signifia : tuer pour vendre le cadavre de la victime à un chirurgien.
— Je sais un coup, mon garçon, murmura-t-il, un coup qui tuerail le diable ; à la quatrième passe, foi de Bob, je te l'enseignerai.
— Eh bien 1 dit Bishop le burkeur, en jetant deux guinées dans la poussière entre les champions, commencez-vous, mes drôles? Dépêchez : j'ai besoin de Bob.
— Monsieur Bob, dit Peg Witch, qui avait réussi à se faire jour, il y a dans le parloir un gentleman qui veut vous parler. Il s'agit de gagner une bonne somme.
— Un gentleman! répéta Bob ; à cette heure! et une bonne somme! Peggy, ma bonne dame, dites-lui d'attendre, ce sera bientôt fait. Allons, Mich, en garde, mon fils ! rends-lui sur l'œil ce qu'il t'a donné sur la tempe.
Bob toucha encore du doigt la tumeur de Mich.
— C'est dit ! s'écria celui-ci en fermant les poings ; avance ici, Tom, que je te tue !
Tom se mit en garde. Bishop le burkeur, assis au premier rang de la galerie devant le reste des spectateurs, tenait d'une main son verre de rhum et de l'autre sa montre. L'art de boxer est moins connu à Londres qu'on ne le pense généralement sur le continent. Néanmoins, il est vrai de dire que le ring ^ est descendu jusqu'à un certain point dans les mœurs populaires. En outre, le Londonner pur sang, c'est une justice à lui rendre, possède, infuse, la science du coup de poing. Dans leurs duels, les gens du peuple et les vagabonds imitent de leur mieux les règles officielles posées par les gladiateurs de profession. Et Dieu sait qu'ils s'en trouvent mal ; car ces règles, surtout celles qui consistent à multiplier les assauts en diminuant leur durée, est un véritable raffinement de barbarie.
— Je vais mesurer, dit Bishop; une minute par coup, c'est assez. Allez !
— Allez ! répétèrent Bob et Charlie.
Les deux champions se tâtèrent durant une seconde. Mich frappa le premier. Une fois la glace rompue, les coups se succédèrent drus comme grêle.
« The ring, proprement la bague ou le cercle. C'est le mot usité à Londres pour exprimer ce qui a rapport au pugilat, de même que the turt (\e gazon) comporle tout ce qui regarde les courses de chevaux, gageures y relatives, etc.
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— Bien, Tom ! Hardi, Mich, mon* beau-frère! criait Snail au comble de la joie. Du gin, sorcière Peg, pour ces braves garçons. Viens, Loo, viens apporter à boire à ton homme !
Il y avait, ma foi, de quoi s'enthousiasmer et de quoi se réjouir. Mich venait de briser le nez de Turnbull d'un monstrueux coup de poing, et Turnbull, pour ne point demeurer en arrière, lui avait martelé l'œil droit d'une terrible faron. Ils commençaient à s'échaui'fer; ils s'étaient rapprochés, et les coups pleuvaient Dieu sait comme!
— Draw! (tirez) cria Bishop; la minute est passée.
Bob et Charlie s'élancèrent, saisirent chacun leur champion par les reins et le tirèrent violemment en arrière. Peg et Loo apportèrent du gin, savoir, Peg un verre entier, Loo un verre dont elle avait bu la moitié en chemin. Mich avala le reste et Bob lui frotta lo tour de l'œil avec son vulnéraire.
— Oh ! le vrai coup de poing ! disait Snail; regarde, Loo, regarde l'œil de ton homme, ma sœur; dans dix minutes il enflera. 11 seia gros comme une pomme de novembre ! Ça commence .bien ! Vive Mich ! vive Turnbull ! The fun for ever l
— Est-ce qu'il y a de l'ouvrage un petit peu? demanda Cob à Bishop.
— De l'ouvrage et du bon, maître gueux, répondit le burkeur, mais nous avons le temps. En besogne, vous autres !
— Allez ! dirent Bob-Lantcrn et Charlie.
Le vulnéraire brûlait l'œil de Mich; la pommade, rudement apjiliquée par Mitchell, avait mis le nez de Tom dans un état pitoyable. Ils s'élancèrent l'un contre l'autre avec fureur et se choquèrent comme deux béliers. Mich fut renversé du premier coup : il se releva; un second coup le rejeta dans la poussière : il se releva encore.
On peut le dire. Cette seconde minute fut héroïquement employée. Peu versés dans l'art fashionable du boxing, les deux champions s'occupaient plus de frapper que de parer, ce qui rendait leur combat atroce. Chacun d'eux avait, maintenant le visage sanglant, et, sur ce fond rouge, des taches livides marquaient çà et là la place des coups les plus récents. Ils frappaient en silence. Seulement Mich, qui éiait évidemment le plus faible, soufflait et râlait déjà.
— Draw ! prononça encore Bishop le burkeur.
Les deux combattants furent séparés une seconde fois. Snail trépignait de joie. Il fallait la terrbile présence du burkeur pour contenir un peu les bruyants éclats de son allégresse,
— Oh ! oh 1 oh ! disait-il en tournant sur lui-même; le beau bal, le beau fun! As-tu vu, ma jolie Madge? TurnbuU a deux dents brisées, et Mich, mon beau-frère, a plus de cloches sur son visage que toutes les paroisses de Londres ensemble. Loo ! Peg ! Du rhum pour le grand Tom et mon beau-frère le brave Mich, que nous allons voir bientôt assommer !
Loo vint à la voix de Snail. Elle s'approcha, chancelante, et regarda Mich avec des yeux stupides.
— Va-t-on le tuer tout à fait ? demanda-t-elle.
— Oui, Loo, oui, de par Dieu ! Tu vas voir cela, ma sœur.
— Alors, dit Loo, je vais boire son rhum. Elle but et passa la main sur ses yeux.
— Pauvre Mich, murmura-t-elle doucement; comme il me battait ! Prends son tabac dans sa poche, Snail. J'ai cru souvent qu'il me tuerait. Oh ! s'il avait pu me tuer !
— Allez 1 dit le burkeur.
Tom et Mich, enragés par la souffrance, s'attaquèrent de nouveau en grinçant des dents. Cet assaut fut court : Bishop, par un raffinement de cruauté, ne laissa pas écouler la minute entière : mais il dura trop encore. Lorsqu'on sépara les deux combattants, ils étaient hideux à voir. Mich, saisissant à deux mains le front de Tom, avait arraché avec ses ongles la peau du crâne, qui tombait maintenant sur les yeux comme un sanglant et lourd bandeau. Tom avait planté un coup de poing formidable sous l'œil gauche de ftlich, et la tumeur, hâtée par la violence désespérée du coup, s'était faite instantanément.
On les baigna de vulnéraire; on les enduisit de pommade.
— Je n'y vois plus! mugit Turnbull, avec un horrible juron.
— Je suis aveugle ! hurla Mich, dont la rage atteignait au délire. Ils disaient vrai tous deux. Le coup que le lighterman avait reçu
sous l'œil au premier assaut avait fait cloche à la longue et lui bouchait maintenant l'œil droit; le dernier coup avait mis sous l'œil gauche une tumeur semblable et plus volumineuse. De son côté, Tom était aveuglé par la peau de son front.
— Oh ! oh ! oh! crinit Snail ; en voilà un fmi comme on n'tii jamais vu, pardieu ! Comment vont-ils faire, les garçons? Micli, comment vas- tu faire pour tuer Tom? Tom, comment vas- tu faire pour assommer mon beau-frère?
— Allez, dit Bishop.
Tom et Mich restèrent immobiles.
— Arrachez-moi ce que j'ai sur l'œil, dit Mich dont le visage sans yeux exprimait pourtant une hideuse et brutale fureur. Arrachez-lcmoi, pour que je tue Tom, au nom du diable!
— Relevez cette loque qui me pend au front I enfer et damnation ! cria Turnbull à son tour: je veux l'écraser, le moudre, par Salan ! l'écorcher, le broyer, le manger!
— A la bonne heure ! à la bonne heure ! dit paternellement Bub- Lanlern. Voilà deux honnêtes amis ! Monsieur Bishop, vous avez votre trousse : un coup de lancette dans cette cloche qui bouche l'œil du pauvre Mich, ce ne sera rien... où estLoo? Une aiguille, mistressPeg, et du fil, Loo, ma belle, recous le front de ce pauvre bon garçon de Turnbull.
— C'est cela ! c'est cela ! vociféra l'incorrigible Snail; une reprise perdue au cuir de Tom Turbull. Oh ! pour sur, on n'a jamais rien vu de pareil !
Loo prit l'aiguille et le fil des mains de Peg, qui tremblait en les lui donnant, tant cette scène était de nature à terrifier les âmes les plus bronzées. Loo vint se mettre devant Turnbull, releva le lambeau sanglant d'une main ferme, et fit, suivant l'expression de Snail, une véritable reprise perdue. Pas un muscle chez elle ne bougea pendant l'opération. Tom hurlait et jurait comme un damné, elle n'y prenait pas garde. Quand elle eut fini, elle coupa le fil et demanda à boire.
Pendant cela, Bishop, qui était à demi chirurgien, avait ouvert l'œil de Mich. Les deux champions se traînèrent l'un vers l'autre. La rage seul* les soutenait désormais. C'était horrible à voir!
— Assez 1 les pauvres diables en ont assez 1 dit une voix dans l'assemblée.
Tout le monde fit chorus.
— Taisez-vous, drôles ! cria Bishop d'une voix tonnante ; pensezvous que je les payerais, vivants, deux guinées?
i78 LES MYSTÈRES DR I.ONDRES.
— Ferme, Mich, mon bon 61s, dit Bob à l'oreille du lightcrman ; f.iic ce que je t'ai dit et ne t'inquiète pas du reste.
Turnbiill se présenta comme ;i l'ordinaire, les poings en avant. Mich ne se mit point en garde et reçut sans sourciller un déluge de coups, puis, prenant son temps, il s;ii?it Turnhiilj aux cheveux, l'amena en avant, et lui cogna par deux fois la tète sur son genou relevé. Turnbull, élourdi, chancela dés que Mich eut lâché prise; mais tout n'était pas fini, et la leçon de Bob était plus complète que cela. Tandis que Tom reprenait péniblement l'équilibre, Mich s'élança de toute sa force et ficha son crâne au beau milieu de la poitrine du malheureux Tom qui craqua sourdement.
Des flots de sang inondèrent au même instant le sol. Turnbull tomba comme une masse inerte. Mich, épuisé, se coucha dans la poussière auprès de lui.
Une demi-heure après, un silence profond régnait dans Before- Lane. Les planches pourries ei mal jointes qui formaient la clôture de The Pipe and Pot ne laissaient plus passer qu'une lueur terne et douteuse. A l'intérieur, tous les bi uits divers avaient pris fin.
Bishop restait seul dans la pièce d'entrée. Bob s'était glissé dans le parloir.
— Votre Honneur, dit-il à Paterson dont il ne voyait pas le visage, a quelque chose à me commander?
— J'ai demandé à Peg Witch de me fourr/ir un coquin sans peur et sar.> scrupule, commença Paterson; eh! mais, c'est toi, Bob... Peg a, ma foi! bien choisi.
— Allons! Bol) ; ici, drôle! cria Bishop.
— Que Votre Honneur m'excuse, reprit Lantern; il paraît que je suis de sa connaissance. .Te vais revenir tout à l'heure. Il y n là, de l'autre côté, un gaillard qui est durement capricieux, il ne fait pas bon l'impatienier. Votre Honneur.
— Bol), coquin, dit encore Bishop; ici! Bob se hâta de le rejoindre.
— J'attendrai, murmura l'intendant du comte Whiio-Manor. •
— Me voici, mon bon monsieur Bishop, dit Bob; j'ai h un genlilhomme qui m'attend, mais je vous donne la préférence, comme de juste.
LES MYSTIÏRE? D'" LONDRES. 17^
— Comme de jusie, répéta Bishop. Ce genlilhomnie^ qui fréquente le boi.)^e de la sorcière Peg, doit étie un vertueux. sujet du roi. Va fermer la porte, Bol», ;ilin qu'il n'enieiide pas ce que je vais le dire.
lîol) obéit.
— Ce que je vais te dire, reprit le burkeur, avec une sorte d'embarras, du diable si je le dirais à un autre. 4e n'ai jamais fait semblable besogiiC. Mais lu n'as ni cœur ni àme, Bob, et pourvu qu'on pa\(^ bien...
— On payera bien, monsieur Bisliop? interrompit Bob dont l'œil s'alluma ; combien |)ayera-t-on?
— Il s'agit d'enlever une jeune lille vivante pour les expériences du docteur. . Mais tu n'as pas besoin de savoir le nom du docteur.
— Et combien payera-t-on? répéta Bob.
— Une jeune lille de dix-liuit ans, vingt ans au plus, dix-sept ans au moins : bien constituée, de belle tnille, sans défaut, comme ils di?('nl. Une belle fille enfin. Dieu me damne!
— Je le ferai, dit Bob; combien payera-t-on?
— 3Ioi, je ne pourrais pas aniener une pauvre fille, vivante, à ce vampire de docteur .Moorel
— Ah! c'est le docteur Moore ! dit Bob ; combien payera-t-il?
— Cent livres.
— C'est dit, monsieur Bishop ; touchez là ! Le burkeur fit un pas en arrière avec dégoût.
— Ne touchez pas si vous voulez, dit Bob. Avez-vous sur vous de voire eau?
B'shop lui lendit un flacon, (|ue Bob n'it dans l'une de ses poches.
— Demain soir l'enfant sera chez vous, nion?ieur Bi.-hop.
— Que Dieu te confonde! dit le lunke-ur en prenant la porte.
— Cent livres! grommela Bob demeuré seul. On ne gagne pas souvent cela d'un coup. Je lui donner.ii Ui petite quêteuse de Temple- Church, paidieu ! C'est une métairie pour moi (jue cette jeune fille ! Mais-commen* l'attirer? Bah ! je sais qu'elle est la fille de mon vieux patron, le liird Angus Mac-Farlane : on peut faire bien des choses avec cela! A l'autre mainicnani !
Bob ouvrit la porte du parloir.
— Sommes-nous seuls ? demanda l'intendant.
— Oui, Votre Honneur; le gentleman avec qui je causais tout à l'heure dans le comptoir est allé à ses affaires.
L'intendnnt se déi)arrassa de son manteau.
— Monsieur Paterson ! dit Bob; il y a donc du nouveau?
— Tio]) de nouveau, répondit Paterson en soup'irant. Je ne sais pas ce que ce damné de Brian a fait à milord ce soir, mais il est revenu du spectacle dans un état de fureur effroyable. Je l'ai abordé pour lui toucher deux mots de notre affaire. Tu sais la petite miss de Cornhill ?
— Anna Mac-Farlane? je sais, Votre Honneur. Je parlais d'elle il n'y a qu'un instant à ce gentleman,
— C'est une houri! s'écria l'intendant. Je l'ai vue. Qcels yeux! quel teint ! quelle bouche !
— Ah! Votre Honneur, le fait est qu'on n'en trouve pas comme cela sous chaque pavé. Sa Seigneurie a mordu à l'hrmeçon?
' — Sa Seigneurie ne m'a pas écouté. Sa Seigneurie m'a traifé de coquin !
— Pas possible! murmura Bob avec onction.
— Sa Seigneurie m'a battu !
— Battu! miséricorde!
— Sa Seigneurie m'a chassé I
— Chassé. Votre Honneur!
— Ce qui s'appelle chassé, ami Bob !
— Alors, fit Bob en mettant de côté son sourire patelin, vous n'êtes plus l'intendant de milord?
Paterson comprit.
— J'ai des économies, répliqua-t-il ; ne crains rien. Il y a quinze ans que je fais les affaires de White-Manor.
— C'est juste, murmura Bob, qui s'inclina humblement. Et que vent de moi Votre Honneur?
— Je suis sûr que la petite charmerait milord du premier coup, Il me la faut.
— C'est durement malaisé, dit Bob en se grattant l'oreille.
— Il me la faut, te dis-je ! Je ne quitte la maison de milord que demain soir...
— Y pensez-vous ? en vingt-quatre heures !
— Je ne marchanderai pas. Si tu me l'amènes demain soir, je te c mpterai deux cents livres.
— Deux cents livres 1 répéta Bob avec.un frémissement voluptueux.
— Si tu ne peux pas, dis-le; je m'adresserai à un autre.
— Cinquante livres d'arrhes, Votre Honneur, et, foi de Bob, la petite sera chez vous demain avant dix heures du soir.
Paterson tira son portefeuille et y prit cinq bank-notcs de dix livres qu'il mit dans la mam de Bob.
— Mon domestique veillera à la porte de la rue jusqu'à dix heures, leprit-il ; tu monteras avec l'enfant. Ne va pas me manquer de parole !
— Tenez mes cent cinquante livres prêtes, Votre Honneur. Paterson sortit.
L'instant d'après. Bob descendait Before-Lane dans la direction de Bow-Street. Il marchait, confiant, dans ce noir coupe-gorge où un honnête homme n'eût pas fait un pas sans trembler. Tout en marchant, il réfléchissait profondément.
— Diable ! diable ! se disait-il, c'est durement embarrassant : cent livres de Bishop, deux cents livres de l'intendant, voilà qui est joU. Mais la petite ne peut servir de sujet au docteur Moore et de joujou au comte en même temps. Et pourtant j'ai promis à Bishop; j'ai promis à cette sangsue de Paterson. Diable ! diable !
Tout à coup il s'arrêta et frappa joyeusement ses mains l'une contre l'autre.
— Sot que je suis! s'écria-t-il ; elles sont deux ! la petite quêteuse à milord ; sa sœur au docteur Moore. Ils seront contents tous les deux, et moi j'aurai tenu mes engagements comme un honnête et loyal garçon. Voilà une famille de bénédiction i
^^2 LliS MYSTÈllES DE LONUKES.
OSE ÉTRANGE AVENTURB
LudyJane B... ne dormit point cette nuit-là. Le lendemMn, elle r.çat i son lever deux lettres à la fois. Voici quel è^.t le coul^nu de la première :
c Madame, . Je vous envoie vingt mille livres en billets de la banque d'Angleterre. Je sais que ce matin même vous aurez le moyen de les échanger contre le diamant; mettez, je vous prie, ces moyens, quels qu .Is
"TsI M^Jel-tmon royal frère, ne sait point pardonner certaines faiblesses. J'aime mieux perdre de l'or que sa précieuse estime
« Ceci, chère lady, est de votre part un malheur et non pom une faute Veuillez me croire toujours et plus que jamats votre soumis ser-
« Frederick* »
vitear.
Cette lettre était de S. A. R. Frederick de Brun.wiek, Ouc d'York et d'Albany, comte d'Ulster, évèque d'Osnaburg, etc , etc.
Lady JaI;B..., jolie femme de trente ans ou quelque peu davantage, plia cette première lettre en poussant un grand soupir et ouvrit lalcconde, qui contenait ces mots :
< Udady,
. D'après le caractère honorable de S. A. R., sa position particulière etla démarche que nous avons tentée auprès de ^'^^^^^^ fondés à penser que vous recevrez ce matin vingt mdle livres billets de la banque d'Angleterre.
. Mettez, s'il plait à Votre Seigneurie, cette somme dans un icie qui stationne en ce moment même devant la .rille de votre maison, et faites-vous cou luire, seule, devaut Saïut-Paul.
« Si vous tardez d'une heure, Je diamant sera sur la route de Bi iglitou, et il nous sera, rnilauy, fort malaisé de le faire revenir de France, (luel que soit notre p.assionné désir d'être agréables à Votre Seigneurie. »
Point de signature.
Lady Jane B. . agita violemment sa sonnette.
— Betty, dit-elle à safenunede chambre, allez voir ce qu'il y a dans la rue devant la porte dé la maison. Allez !
Betty sortit et revint quelques secondes après tout essoufllée.
— Milady, répondit-elle, il n'y a rien.
— Bien, Betty? Vous êtes sûre?
— ■ Sûre, milady. Rien qu'un fiacre dont le cocher m'a reuaidee
— Lin (iacre! répéta lady B... d'une voix étouffée; sortez lîetiN ' Lady Jane B... se prit à parcourir sa chambre à grands pac-.
— Une faire? murmurait-elle avec agitation; comment se lier à des g ns de cette sorte? Qui sait si les vingt mille livres du prince n'auiont pas le même sort que la bague? Mais la lettre de S. A. K. est positive : il attend de moi celte démarche : donc il a quelque raison d'avnir confiance... et, si je larde, tout peut être perdu !
Elle somia de nouveau et.se fit habiller à la hâte.
— iN'a-t-on rien apporté avec cette lettre? demanda-t-elle ensuite.
— Si fait, milady. J'ai nus sur la toilette de milady un petit cotfret de palissandre.
— Donnez!
Betty apporta le coffret. Lady Jane l'ouvrit et le trouva plein de baid^- notes ; elle le referma à clé.
— Portez cela dans le fiacre, dit-elle.
— Dans le fiacre, milady?
Lady Jane frappa du pied avec colère.
— Dans (juel liacre? reprit Betty. Ah! que milady me pardonne l dans le fiacre qui...
— Allez!
Quand Beiiy fut partie, lady Jane B... jeta sur ses épaules un cachemiie et s'élança sur les tiaces de sa servante, parce t|u'elle venaii de pens. r (jue le fiacre pourrait bien partir avec le coffret.
Elle moiua dans le liacre ei ferma la poiiiore sur le nez ce Beity
qui eût donné trois mois de ses gages pour savoir un peu ce qu'il y avait derrière ce mystérieux départ. Le cocher fouetta ses chevaux et prit le trot sans demander où il fallaii aller.
On ne peut dire que lady Jane B... eût agi avec précipitation ou imprudence. Elle n'avait pas le choix; les circonstances l'avaient viDlemment et irrésistiblement poussée. Lorsqu'elle se trouva seule en cette voiture qui allait elle ne savait où, el dont le cocher n'attendait point ses ordres, elle sentit revenir avec une- énergie nouvelle tous ses doutes et toutes ses craintes.
Le fiacre s'arrêta dans Ghurch-Yard à gauche de la basilique de Saint- Paul. Il y avait, non loin de là, un brillant équipage dont les portières fermées portaient pour écusson les armes deLungueville. Une toute petite femme, emniiiouûèe dans une douillette de satin ouatée et bardée de fourrures, en descendit, exécuta trois révérences à l'adresse de lady Jane, et dit avec un accent italien tout à fait extravagant :
— Zo souis la servante oumillissime de la Vostre Altesse, et si la Vostre Altesse veut bien permetterlomi, ze pousserai l'audace zousqu' prendre place auprès de sa personne illustrissime.
Lady Jane B... jeta un regard étonné sui^ cette vivante caricatur qui escalada lestement le marche pied du fiacre et s'assit, non sans s confondre en d'innombrables salutations-.
— Zo souis, dit-elle, la contessa Cantacouzéne, veuve d'un cousingermain de la Sainteté de Notre Père en Rome. La Vostre éminentissime Échellenze peut avoir en moi toute confiance, et croire que le mien cœur a pour elle oune tendresse réalmente maternelle!
— Où me conduit-on? demanda lady Jane.
— Signora si! répondit la petite femme.
— Je vous demande, madame, où l'on me conduit? répéta lady B...
— Signora si!
Lady Jane la regarda, effrayée. Elle n'osa point répéter sa question, convaincue que sa compagne raillait impitoyablement ot; était folle. Involonlairement, t^es yeux se tournèrent vers l'une des portières comme pour appeler du secours. La petite femme tirade son manchon une main blanchette, frileuse, desséchée, .et loucha un cordon qui lit tomber sur la glace de la portière un rideau de laine rouge, impénétrable à l'œil.
D'instinct, lady Jane B... tourna son regard vers l'autre portière. Mnis les doigts agiles de la petite femme l'avaient pré\enue, et un second rideau de laine tout aussi opaque que le premier ifitercepla le jour de cet autre côté.
Lady Jane B... retomba terrifiée au fond du fiacre. Elle se vit tout à coup séparée du monde vivant en plein soleil, surveillé par la loi et |)rotégé par elle ; elle se vit déjà à la merci de ce monde occulte et ténébreux dont elle avait entendu parler souvent et auquel elle avait à peine voulu croire, qui est l'ennemi de la loi et de tout ce que la loi pi'otége.
Puis, rendue courageuse par l'excès de la peur, elle se redressa et voulut soulever l'un des ri ieaux. Les doigts de la petite femme, froids et durs comme des doigts d'ivoire, s'incrustèrent dans la chair potelée de son bras.
— Mais, au nom du ciel ! s'écria lady Jane, où veut-on me mener?
— Signora si ! Je crois que Votre Altesse a parlé? J'aurais dû lui apprendre tout de suite que Dieu m'a enlevé l'usage de mes oreilles.
— Sourde! murmura lady Jane, qui dut perdre dès lors tout espoir (le la flccliir ou d"ubt,ciiir réponse.
— Signora si ! reprit la petite femme; si la Vostre Echellenze a désir de descendre, je ne la retiens pas. Seulement la Vostre Altesse s'en ira les mains vides.
Lady Jane, dont l'œil commençait à s'habituer au jour douteux qui régnait dans l'intérieur du fiacre, porta ses regards sur l'étrange compagne que lui imposait la nécessité. Elle vit la petite femme, enfoncée, emmaillotée dans la soie et les fourrures de telle sorte qu'on ne pouvait apercevoir que ses yeux et son front. Ses yeux souriaient et rayonnaient une sorte de lueur propre, comme les yeux des quadrupèdes de la race féline.
La j)elite femme ne disait plus rien. Lady B... écoutait avec une sorte de désespoir tout ce bruit du dehors, cette vie commune dont elle n'avait jamais apprécié les avantages et qu'elle eut payée maintenant à n'importe quel prix. La course dura longtemps. Peu à peu le bruit diniinua, puis cessa tout à coup. Les roues ne sautaient plus sur le pa\é, elles glissaient à travers une boue gluante et tenace.
Presc^uc aussitôt après, le fiacre s'arrêta et la portière s'ouvrit.
— La Vostre Altesse peut maintenant regarder tant qu'elle le voudra, dit la petite femme avec un sourire aimable; qu'elle daigne m'attendre une minute.
Le cocher présenta son bras ; la comtesse Cantacouzène descendit et sautilla dans la boue jusqu'à la maison voisine. C'était une maison bizarre. Point de porte. Rien qui annonçât qu'on put y pénétrer autrement que par escalade, et encore l'escalade eût été chanceuse, car toutes les fenêtres, fermées de loris contrevents, présentaient uniformément un rempart de bois inexpugnable.
Lady Jane, empressée de profiter de l.i permission donnée, s'était penchée hors de la portière et avait jeté autour d'elle d'avides regard-. Elle ne reconnut rien. Devant elle était la maison dont nous avo; s parlé, large édifice d'un aspect lugubre. A droite et à gauche de cette maison, des masures en ruines; en face, de hauts murs au-dessus desquels passaient de longues branches dépouillées de leurs feuilles.
La comtesse Cantacouzène se livrait à un manège fort étrange. Elle essayait, en se dressant sur la pointe du pied, d'atteindre un peiit trou percé dans le volet d'une des fenêtres du rez-de-chaussée et n'y pouvait point parvenir. Enfin, elle appela le cocher qui, l.i prenant à bras le corps, l'éleva jusqu'au trou désiré. Elle y appliqua la bouche et poussa un petit cri d'appel.
— Whos there? (qui vive?) gronda une grosse voix derrière le volet.
— Gentlewoman of Ihe nighl ! répondit la petite femme.
— Well! dit-on à l'intérieur. Take carel (gare!)
Le cocher et la petite femme se rangèrent. Ce soin n'était pas superflu. Les deux contrevents s'ouvrirent en effet brusquement, et l'appui de h fenêtre^ l\u\ était en bois peint de manière à figurer la pierre, s'abaissant au même instant comme le marche pied d'une voiture, Uvra un large et commode passage.