LE PURGATOIRE
Lorsque cette mnison morte donna tout à coup signe de vie et ouvrit ses flancs, hidy Jat)e B... crut qu'elle rêvait. Ce fut la petite vieille l'emme qui se ciiargea de lui démontrer la réalité de tout ce qu'elle avait vu.
— Faites le tour, Joe, dit-elle au cocher, et allez nous attendre devant la grille.
Puis, elle tendit sa main blanche et ridée à lady Jane.
— Qtie, la Vostre Aliesse veuille bien faire diligence, ajouta-t- elle en saluant profondément; cette entrée ne reste jamais longtemps i)nverte.
Lady Jane descendii, et comme elle hésitait à s'engiiger dans les lénébi es épaisses qui régnaient au delà de la porte improvisée, la petite j\ nime exécuta une cérémonieuse révérence et reprit :
— Que la Vostre Altesse veuille bien passer la première et me permettre de lui faire les honneurs : zo souis de la maison.
Lady Jane, surmontant ses frayeurs, franchit le seuil. La petite vieille femme la suivit de près, et to-ji aussitôt un fracas de planches heurtées violemment l'une contre l'aulre retentit derrière elîcs. Lady Jane se retourna. La porte avait disparu ; le mur s'était reformé. De toutes parts, à droite, à gauche, devant, derrière, une opaque et complète obscurité régnait autour d'elle.
— A gauche ! marchez à gauche, milady, dit la grosse voix qui avait répondu derrière les volets au mot d'ordre de la comtesse Cantacouzène ; si vous faisiez un pas à droite, voyez-vous, di diable si je répondrais de votre cou!
— Eh bien ! la Vostre Altesse est-elle changée en statue? demanda de loin la petite femme.
— Où étes-vous, madame? où ôles-vous? s''icria lady Jane.
Éperdue, elle fit quelques pas au hasard; un bras robuste la saisit tout à coup dans l'ombre.
— Elle y allait, ma foi ! elle allait droit au trou ! dit la grosse voix avec un rire brutal. Quand je vous dis d'appuyer sur la gauche si vous ne voulez pas faire un petit saut de quarante pieds. Allons! à gauche, morbleu !
Lady Jane marcha dans cette nouvelle direction, machinalement elle entendit, à dix ou douze pas en avant, une porte s'ouvrir. Au même insiant, une lueur rougeàtre se montra, et un écho dissonant, composé de mille bruits confus, arriva jusqu'à son oreille. La porte qui donnait passage à tout cela, lueur et bruit, s'ouvrait au-dessus d'un petit escalier de trois marches. La vieille femme était debout sur le plus haut degré.
— Que la Vostre Échellenze ne s'étonne de rien, dit-elle ; nous allons traverser un lieu qui n'est pas des plus agréables à voir, mais ce sera l'affaire d'un instant, et zo m'engaze à far rispettar la Vostre très-illustre Altesse.
Lady Jane franchit les trois degrés et la porte. A peine fut-elle engagée dans un étroit corridor qui venait ensuite, que les bruits redoublèrent. C'était un péle-méle de voix, chantant, causant, riant, blasphémant. En même temps, l'atmosphère changea subitement de température. Au lieu de l'humidité glaciale qui régnait dans la pièce d'entrée, c'était maintenant un air chaud, tout plein de vapeurs grasses et fades, qui arrivait par suffocantes bouffées. Ces nauséabondes émanations agirent immédiatement sur le tempérament délicat et déjà fortehient ébranlé d'ailleurs de la pauvre lady Jane.' Elle s'arrétu, incapable de faire un pas de plus.
— Qu'y a-t-il? s'écria la petite femme ; qu'a donc la Vostre Échellenze? Oun piccolo diyusto ! Ce ne sera rien! Cette odeur vient de la cuisine de ces pauvres gens. Il faut bien qu'ils mangent, et la Vostre Altesse ne peut ésizer qu'on les fasse mourir de faim.
Tout en parlant, elle avait mis son flacon sous le nez de lady Jane.
— Oun per poco de courage! reprit-elle ensuite; la Vostre Échellenze a fait le plus difficile.
Lady Jane se remit en marche sans mot dire. Le bruit augmentait sensiblement et atteignait les bornes de la cacophonie la pius lévul-'
tante. C'était un sabbat véritable, et bientôt il éclata, diminué seulement par l'interposition d'une porte. La petite femme ouvrit la porte.
Lady Jane se boucha aussitôt les oreilles; puis e^e retira ses mains de ses oreilles pour protéger ses narines contre l'horrible odeur qui venait de la suffoquer tout à coup.
Ses yeux s'étaient instinctivement fermés.
— Oun per poco de courage ! répéta la petite vieille.
Lady Jane releva ses paupières avec effort. Ce qu'elle vit, ce qu'elle entendit, ce qu'elle sentit ne se peut point décrire exactement. Le livre s'échapperait des mains du lecteur si nous nous permettions une peinture quelque peu fidèle. 11 est des teintes qu'il faut savoir adoucir ■".
Le lieu où venait d'entrer lady Jane B... était une grande salle carrée, sans meuble d'aucune espèce. Tout autour, le long des murailles, il y avait une sorte de litière composée de paille souillée, brisée, moulue pour ainsi dire par un trop long usage, et dont les débris se mêlaient çà et là à la poudre épaisse qui couvrait partout le sol. Sur cette paille on voyait, étendue, une population misérable, où tous les âges et sexes étaient représentés. Il y avait là des jeunes femmes dont les traits, correctement dessinés par la main du Créateur, avaient pris, sous l'effort d'un vice en quelque sorte originel, une expression repoussante; il y avait des jeunes filles taillées sur le modèle de la pauvre Loo, qui chantaient, demi-nues, couchée? sur leur fumier, auprès d'un vase contenant à coup sûr quelque boisson enivrante ; il y avait enfin des vieilles femmes dont aucun terme conim ne saurait rendre le repoussant aspect.
Les hommes étaient en nombre moindre, et peut-être moins hideux, parce que la dégradation de l'homme a des limites plus restreintes que la chute de la femme, ou peut-être parce que la chute ie la femme nous paraît plus profonde en raison de l'idolâtre respect que nous inspira notre mère...
Tout cela, hommes, femmes, enfants, se vautrait pêle-mêle,
* Nous croyons devoir rappeler au lecteur que nous ne faisons pas ici de l'imagination. Si invraisemblables qu'ils puissent paraître, tous ces détails, comme ceux déjà publiés sur la grande /am/We des voleurs de Londres, sont historiques et d'une otfrayante exactitude. Voir plus bas la note sur les Purgttoirea.
crianl, blaspliém.tnt, se plaignant, cIkujuiiu, ou lançant parmi le ^nicas général les rauques éclats d'une gaieié lugubre.
Dans un coin, une douzaine de fourneaux étaient allumés et envoyaient par leurs bouches ardentes la délétère vapeur de la houille, laquelle, après avoir |)arcourn la salle en tous sens, s'échappait par une ouverture carrée pratiquée au plafond. A l'odeur de la houille se mêlait l'arôme fade d'une multitude de tranches de bœuf chauffant, bouillant ou grillant. Puis c'étaient des odeurs mélangées à l'infini : de la bière, du gin, du porter, du i hum, du tabac...
Et point de fenêtres pour donner issue à ces émanations suffocantes, rendues plus infectes par l'haleine de plus de cent personnes entassées dans ce lieu ; rien que le trou de la cheminée. Car la seule lumière qui éclairait cette géhenne provenait du coke embrasé des fourneaux e( de quelques lampes fumeuses.
A l'entrée de lady Jiine, ce fut un effroyable tintamarre dans toute la salle. Une douzaine de femmes à peine vêtues s'élancèrent vers elle en criant, et l'entourèrent d'une ronde réellement satanique. Les hommes hurlaient des blasphèmes et des obscénités. Les enfants attachaient leurs mains souillées à la soie éclatante de sa robe ou tiraient impitoyablement son manifîque cachemire.
— Mes amis! mes amis ! disait la petite femme, on vous fera repentir de votre audace.
Un immense choeur de ricanements répondait à ces représentations vaines. Mais au moment où le tumulte atteignait à son comble, et où la petite femme ne pouvait plus suffire à protéger sa compagne, une voix mugissante sembla sortir tout à coup de l'une des murailles de la salle:
— Silence! monceau d'ordures! silence, mes bons garçons ! dit cette voix qui emplissait la salle comme le son du maitre-tuyau d'un oigue; de parle diable! si vous ne restez pas tranquilles, je vous rogne le gin pour ce S'»ir !
Cet ordre produisit un elfet magique. Les hommes se turent, les femmes regagnèrent vivement leur litière. La voix mugissait encore le long des parois de la salle que déjà le silence s'était complète .lent établi.
Lady Jane porta d'instinct ces yeux vers l'endroit de la muraille
LES MYyrEUi-^ !):■: i.oxdiies. ni
(l'cùJa voix; sciiibiail sortir et iij ciimii le ))avi.lun I é;rii iJUii l.:i,c conduit acoustique. La petite feniiiic s'était redressée d'un air viciurie;:x.
— Zo savais bien que je les ferais taire! dit-elle. Su \ fitjliuola de!. D'iavolo, \ iens ici!
Une créature, longue et maigre, se leva de la litière et vint à rot appel. L'Italienne lui dit quelques mots, ci Su, lui rendant le ménie fervice que tout à l'heure le cocher du fiacro, l'éleva jusqu'à la liauleui' (le la bouche de métal du conduit acoustique. La petite femme y fourra sa tète embéguinée de dcntellei et de soie.
— Écoutez! ciia-t-elle.
— Nous é nuions, répondit-on.
■ — nicn ! (iii, 1 1 p.'tite femme ; c'rst moi, la contessa Cantacouzène, qui voudrais parler à quelqu'un là-haut. ■ — \ (pii ?
— A un siniple gentleman, car j'amène avec moi une lady, et il ne faut pas (jue Leuis Seigneuries se montrent.
— C'est bien, dii-on encore.
Une niinnl(ï environ se passa, qui scMnbla un long siècle à la pauvre lady Jane. .\u bout de ce temps, une petite porte, située immédiatement au-dessous du conduit acoustique, tourna sur ses gonds et un groom en livrée parut sur le seuil. La comtesse Canlacouzène prit lady Jane sous le bras et la fit entrer dans un couloir que trois portes, siiuées à queli|ups pieds seulement lune de l'autre et fortementgarnie~ (U l'ei', séparaient de l'infernal (:K)aqae qu'elle venait de quitler La 11', i.-ième porte, ouverte, laiss.i voir le grand jour.
Ldy .lane poussa un soupii" de soulagement et joignit les mains,
— Je croyais mourir là! murmura-t-elle.
Llle as|)ii\\ le grand air qui circulait librement dans une large et I (Ile galerie où elle se trouvait maintenant ; elle l'aspira longuement et à pleine poitrine.
— Madame, demanda-t-elle ensuite avec une expression de terreur indicible, me faudra-t-il repas-er par cet enfer?
— Que la Voslre Altesse se rassure, répondit la petite femme qui
* L'une des abréviolions de Siiznnne.
oublia snsLirdiic; nous prendrons pour nous retirer un chemin plus agréah'o. En (out c;is, ce n'esi pas un (3nfep, la Vosire Édie'icîizc : c'est tout bonnement un purgcAoiie \
Lady Jane passa la main sur son front et, frissonnant soudain de la tête aux pieds au souvenir de ce qu'elle venait d'éprouver, elle murmura :
— Oh! c'est horriMe!... horrible!
Au bout de la galerie se trouvait un vaste escalier. La petite femme en monta lestement les marches, suivie de lady Jane, et toutes deux se trouvèrent bientôt dans une antichambre où se tenaient deux grooms en livrée.
— Annoncez Son Échellenze la signera Jane B..., dit la petite femme, et son oumilissime servante, la confessa Cantacouzène, baronessa di Famagosta in Cipria, signora del Arcipelago ed altri luoghi... Annoncez!
Le domestique entr'ouvrit la porte et commença de son mieux à défiler cet emphatique chapelet de noms.
— Tais-toi, Trim, àne bâté, tais-toi! honnête garçon que tu es, que diable! interrompit une voix qui avait d'évidents rappoits avec le terrible organe que le conduit acoustique avait vomi dans le Purgatoire^ mais qui se réduisait maintenant à des proportions humaines, voire presque bourgeoises ; ne peux-tu faire entrer cette coquine de Maudiin sans tant de façon , de par le nom de Satan !
— Cet homme est d'une brutalité insupportable! murmura la petite femme; que la Votre Échellenze veuille bien se donner la peine d'entrer !
Lady Jane se vit introduite dans un assez grand salon, meublé avec une sorte de luxe. Au milieu de la pièce, une table ronde, reçu verte d'un chàle des Indes en guise de tapis, supportait des rcjisiies 1 1
1 Purgatoire (a Purgatory). — Les voleurs de Londres sont presque tous affiliés à une société dont la vaste organisation a été plusieurs fois révélée. Quand ils suiit forcés de se cacher et que co sont des voleurs d'importance, la société pourvoit magnifiquement à leurs besoins; quand ce sont des brigands infimes, des escrocftvulgaires, des bandits de peu, ils trouvent asile dans les ténébreuses retraite? où s'entassent avec eux pêle-mêle les voleurs malades et les familles de condamnés, soutenus aux frais de l'association. Ces -retraites, dont nous n'avons pas osé fnirc un tableau complet, se nomment en argot des Purgatoires, et les voleurs qui s'y coDÛnent de peur de la prison, font preuve, à coup sûr, d'un goût détestable.
papiers. Tout autour de la table, on voyait, rangés avec ordie, diriches et confortables fauteuils. Il n'y avait qu'un seul personn.-ige dans cette pièce. Ce personnage, vêtu d'un habit bleu à boutons noirs, d'une culotte chamois bouclant sur des bas de (lloselie et chaus?c de larges souliers non cirés, mesurait six pieds de long sur six pouces de large. Ce n'était rien moins que notre digne et débonnaire ami, !o capitaine Paddy O'Ciirann, Irlandais, et amant heureux de la belle lavernière des Armes de la Couronne.
— Bonjour, Maudiin, dit-il, en s'adressant à la petite femme; bonjour, rusée saltimbanque, ma chère amie. Milady, je vous offre mon respect, de par Dieu!... C'est-à-dire... Excusez-moi, madame, ou que le diable m'emporte !
Le bon capitaine avança un siège, en inclinant, juste par le milieu, sa raide et longue taille.
— Asseyez-vous, ma chère lady, reprit-il, Dieu me damne! asseyezvous. J'ai fréquenté, ou que Satan me berce 1 plus de duchesses et de pairesses qu'il n'en tiendrait en ce salon, et je sais comment on se conduit avec les femmes comme il faut. Asseyez-vous aussi, Maudiin, astucieuse femelle de paillasse, si cela vous fait plaisir... là! Et maintenant, de par Dieu, que le tonnerre m'écrase I parlons affaires. Qtie voulez-vous toutes les deux?