‹ Les mystères de LondresChapitre 21 sur 104 · AUX ECOUTES · texte numérisé non relu

AUX ECOUTES

Lady Jane B... s'était assise. Ce fut la contessa Cantacouzènc qui prit la parole.

— Monsieur O'Chrane, di(-elle du bout des lèvres, c'est une chose bien simple et arrangée d'avance entre Leurs Seigneuries et moi. Votre rôle, monsieur O'Chrane, doit se borner à compter des banknoles. Et peut-être devriez-vous davantage vous souvenir de ce que vous êtes lorsqu'il vous arrive d'avoir affaire à certaines personne.-^.

Le capitaine la regarda, étonné

T. i. la

m LRS MYSTÈRES DE LOi^DRES.

— A qui, Mandlin? s'ccri;i-i-il ; est-ce de vous, rusétî comme: i\ que vous voulez parler, de par Dieu ?

— De grâce, monsieur O'Chrane, gardez le re?pect convenable,..

— Du respcci.! (jue Salai) me grille comme une tranche de bœuf! eu respect, Maudlin, sac à mensonges, ma vieille et chère amie... d'i respect 1 Et, au fait, de par Satan 1 triste coquine, ma bonne, je n'ui aucune raison de vous refust-r du respect. Que vous vous appèiie;^ l.i comtesse Kenl-Mac-Ushem, que diable, ou la duchesse de...

— Silence, monsieur !

— Ou mistress Beelzebuth, pardi eu i marquise des sept péchés capitaux, que le tonnerre m'écrase! Encore une fois, que voulez-vous?

— Que la Vostre Altesse s'explique, dit la petite femme avec dépit l je ne veux plus parler à ce brutal.

— Brutal, tonnerre du ciel ! Brutal, Maudiin, vagabonde comédienne, femelle de paillasse! Eh bien! Maudiin, ma chère^ vous pouvez le (lire et le répéter, si bon vous semble^ je suis bFutal avec vous, mais je sais me conduire avec les ladies. Voyorrs, milady, de p:»r l'enfer ! c usons tous les deux co:nme une paire d'amis» Vous venez chercher un co'ifichet, un brimborion, un© bague?

— Un brimborion d'un demi-million! murmura la petite femme.

■— Je ne vous parle pas, Maudiin, effrontée bavarde. Vous venez chercher, milady, tonnerre du ciol ! une bague qu'on vous a emprun;ée, pardieu ! au théâtre de Covent-Gardcn. Le petit drôle qui a fait le cnup est un misérable enfant, d'gne de toute noire estime, ma foi! Quant à la bague, je l'ai dans ma poche, ou que le diable fasse tourner mon âme comme une toupie de six pence, durant l'éternité toui entière !

Lady JaneB... tendit le coffret de palissandre au capitaine.

— Voici de quoi la racheter, monsieur, dit-elle d'une voix timide.

— Vous voyez, Maudiin, s'écria le capitaine ; voici une vériuiMe laJy (jiii me salue en p;irlant, saliimbanque damnée ! Merci, milady, merci, que diable, mii chère dame. Combien y a-t-;l didaiis, s'il ndus pi ii?

— Vingt mille livres, monsieur.

— Voyez, M-îudlin, si cette lady ne m'appelle pas m'instur, de par l'enfer! aussi souvent qu'il le faut. 11 y a toujours avantage, uu

LES MYSTÈ[\ES DE LONDRES. lO";

que Satan me brûle î à converser avec des personnes de bonne compagnie.

Le capitaine ouvrit le coffret, mit sur son nez mince, maigre et busqué, une paire de lunettes en pince qu'il tira d'un vieil étui de cuir et se prit à compter minutieusement les bank-notes. Tandis (|u'il se livrait à ce travail, on entendit un sourd bourdonnement qui s'enfla et grandit jusqu'à devenir un mugissement rauque et assourd'ssant.

Ce bruit, d'une nature étrange, et dont lady Jane ne se souvenait point d'avoir en(endu jamais le pareil, arrivait aux oreilles, confus et (îomme mélangé de mille éléments divers, par une bouche de métui semblable à celle que nous avons vue dans le Purgatoire.

— Quarante, quarante-cinq, cinquante, grommela le capitaine ; dites à cette ruche immonde de rester en paix, Maudlin. Cinquantecinq, soixante...

La petite femme essaya d'obéir, mais sa courte taille la tiahit encore une fois ; elle ne put atteindre le pavillon du conduit acoustique.

— Soixante-cinq, reprit le capitaine; montez sur une chaise, Maudlin, de par Dieu! Soixante-dix... Milady, voici une bank-note qui m'a tout l'air d'être de mauvais aloi.

Le vacarme redoublait cependant. On distinguait de menaçantes vociférotioiis et d'horribles plaintes. Le capitaine ne bougea pn^. Il examina attentivement le billet suspect, le tàta, le fit passer devant le jour et secoua la tête d'un air mécontent.

— Du diable si cette bank-note est bonne! dit-il.

— Au nom du ciel, monsieur! dit lady Jane, épouvantée par les atroces clameurs que le conduit jetaii, par torrents de vibrations, dans la salle, que se passe-t-il ici ?

— Ce n'est rien, milady, rien du tout, le diable m'emporte ! Deux coinins qui s'égorgent là-bns probablement. Ne faites pas attention, je vous prie.

— Et ne pourriez-vous donc l'empêcher, monsieur?

— Si fait, milady, ma foi ! pour peu que ce bruit vous gène ; mais voyez si vous n'auriez pas une auti 3 bank-note dans \otre portefeuille.

Paddy se leva, posa ses lunettes sur la table, écarta sans trop de

façons la comtesse Canlacouzène, qui se trouvait sur soiû passage, et niit sa bouche dans !e conduit.

— Vous tairez-vous, rebuts de N'^wgate! cria-t-il ; je suis tenté de vous mettre à la demi-ration pendant huit jours.

On n'entendit plus rien.

— Y a-t-il quelqu'un de tué? cria encore le capitaine.

— Jock et Billy, répondit la voix du Purgatoire.

— Deux? grommela Paddy ; que le diable les emporte!

Il revint vers la table où lady Jane, tremblante et rendue à ses craintes par ce funèbre incident, lui tendit silencieusement une banknote qu'elle venait de prendre dans son portefeuille. Le capitaine poursuivit son addition, droit, raide, grave et les lunettes sur le nez. Quand il eut essayé, tourné, retourné la dernière bank-note, il ôta ses lunettes et remit les billets dans le coffret.

Vingt mille! grommela-t-il ; elles y sont, sur ma foi ! cet avorton

de Snail mérite bien ses dix livres. Milady, voici votre bague. Au plaisir de revoir Votre Seigneurie! Bonsoir, Maudlin, aventurière éhontée, ma bonne amie.

C'était la petite femme qui avait pris le diamant. Elle sortit avec lady Jane.

Lady Jane, quelques minutes après, se retrouva assise sur la banquette du fiacre dont les rideaux rouges étaient toujours fermés.

Le fiacre marcha pendant une heure environ. Lady Jane restait violemment frappée. Elle voyait s'agiter les hideuses figures du Purgaloire ; la voix mugissante tonnait à son oreille; elle entendait cette autre voix mystérieuse qui avait monté des profondeurs inconnues, apportant les noms de deux hommes morts!

Le fiacre s'arrêta enfin ; les deux rideaux de laine rouge s'abaissèrent. On était devant l'hôtel de lady Jane, qui demeurait immobile et semblait ne rien voir. La contessa Canlacouzène se permit de lui prendre la main, qu'elle pressa doucement

— Voici le diamant de h f ostre Altesse très-illustre, dit-elle.

Lady Jane laissa tombe, sur la bngue son regard morne. Mais

aussitôt qu'elle l'eut aperçue, la mémoire lui revint brusquement. Elle

la saisit avec une avidité irraisonnée, sauta dans la rue sans le secours

du cocher qui lui tendait la main, et monta précipitamment les degrés

LRS MYSTÈiUiS DE LONDRRS.

(lo sa rjiaison, à la porte de laciuelle elle fiMpp.i ^aiis relâche jusipiM ce (ju'on lui eût ouvt-rt. Avant d'emrer elle jeia dcrricre elle un rcg:ii i diiidcscriptible terreur.

— Addio! la Voslre Écheîlenze, addio! dit doucement la contessa Cant.K oiizèno.

Puis elle ajouta, en s'adressant au cocher :

— VVimpole-Street, Joe! au galop ! nous sonnmes en retard.

Joe fouetta ses chevaux à tour de bras : le ii cre sauta convulsivement sur le pavé, éclaboussant au loin les passants des trottoirs, cl s'iirrèta enfin devant le n" 9 de Wimpole-Street.

— Qu'on prépare la voiture, dit la petite femme au groom qui lui ouvrit. Où est ma nièce?

— Madame la princesse est dans son boudoir avec un gentleman, rcj-ondit la femme de chambre française.

— Ah!... et inilord?

— Milord est en haut, madame la duchesse; je viens de l'introduire. La contessa Caniacouzène, qui était la petite duchesse de Gévres, ce

qui ne l'empêchait pas d'être aussi Maudlin, comme l'appelait le bon capitaine Paddy O'Chrane, gagna l'étage I biié par sa nièce, la veuve de feu le regrettable prince Philippe de Longueville. Là, au lieu d'entier par la principale porte de l'appartement, elle prit une sorte de guichet latéral qui s'ouvrait sur les marches même de l'escalier, 1 1 donnait accès dans un cabinet noir. Vis-à-vis de la porte de ce cabitict, on voyait seulement une lueur douteuse, produite par quelqu«.s |)eiiis trous ménagés dans le verre noirci au vernis d'un large œil-debœuf. La petite Française mit son œil à l'un de ces trous et vit, à trois pas d'elle, dans la chambre voisine, Brian de Lancester et la princesse, assis, l'un près de l'autre, sur un sopha.

— Voilà qui est au mieux! murmura-t-elle.

— Chut! fit une voix dans l'ombre.

— Ah! vous êtes là, milord? Que disent ces tourtereaux?

— lisse regardent, répondit milord.

Milord disait vrai. Susannah et Brian se regardaient. Il y avait longtcii i)s (iéjà que M. de Lancôçter était là, et c'est à peine s'ils avaient écli iM.^é (juclques rares paroles.

lir.an n'étaii plus l'homme delà veille, distrait, occupé par une iJJe

fixe et prél à jo'jcr devant une salle comble l'audacieuse comédie de sa vengeance. Il était grave, il était recueilli; la passion qui s'imposa l à lui, victorieuse^ et à laquelle il ne se livrait qu'avec frayeur ti doute, se lisait en lettres de feu dans ses regards charmés. Il craignait d'aimer trop et 11 avait raison de craindre, car il n'était point là tn face de l'une de ces femmes, bourgeoises ou ladies, qu'on aime à ses loisirs, beaucoup ou peu, suivant les circonstances, qu'on idolâtre un jour de bonne humeur, qu'on rabroue un matin de spleen, qu'on reprend, qu'on quitte encore, et qui vous aident à tuer quelques-unes de ers heures ennemies où les plus doux se maudissent eux-mêmes, lorsqu'ils n'ont personne autre à maudire.

Susannah était une femme qu'il fallait prendre au sérieux, une de ces femmes qui envahissent votre vie et font leur place si large en voire cœur que toutes autres choses importantes ou futiles s'effacent et s'oublient.

Elle aussi regardait Brian comme si elle eût redouté de perdre une parcelle du bonheur que lui donnait sa présence. Sa joie naïve ne se couvrait d'aucun voile de pruderie. Elle laissait voir à nu son âme, où il y avait tant d'amour que les paroles étaient inutiles et n'eussent fait qu'apàlir ce que disait son regard.

— Vous m'avez vu hier, dit enfin Brian ; vous m'avez compris et vous voulez m'aimer encore?

— Si je le veux! murmura Susannah; que Dieu est bon de n'avoir point fait de vous un meurtrier!

Leurs mains se rencontrèrent. Brian mit celle de Susannah sur son cœur.

— Roi ou mendiant, saint ou criminel, il m'aurait fallu vous aimer, Brian, reprit-elle; et si vous ne m'aimiez pas, je mourrais.

— Je vous aime, oh! je vous aime, madame! s'écria Brian avec une impétuosité qui faisait contraste avec son flegme habituel. Désormais, je ne puis que dire comme vous : il faut que je vous aime ! Je ne le voulais pas; ma vie n'est point de celles où l'amour ait une place commode. Je suis pauvre, et le peu que j'ai me vient d'une source ignorée. Je suis engagé dans une lutte folle qui doit me lucr quelque jour, et où la victoire même serait sans joie, madame... je suis enfin tout ce que ne sont point ceux qu'on aime et qui aiment.

LUS MYSTÉRliS Dii LONDUES. l'O

• — El n'c'.cs-voLii? donc pas beau çt noble, Biian, le plus noble et le plus beau?

LancesLer sourit avec irisliçsse.

— C'pst joli! (iii iout bas la petite Française. ^ C'est long, ré\i\\f\na milord,

— Vous ne vous souvene^j donc plus de vos belles années, Tyrrel.'

— Au diable, Maudiin ! J*e fait est que c'est une admirable fille!.. Chut! voili^ cù Ijer-à-bras changé en lourlereau qui va roucouler!

— jNous «efon? malbeureux, Susannaji, dit Brian, et ce 4oii cn\; une angoisse terrible que de vou? voir malliegren&e! ajjjiis, niaintçnant, cette angosse me semble préférable à cçlle de ne vous point voir. Écoulez, vous ^ave? quelle est ma vie, et ayeç quelles arnjcs, profitant de la folle faveur d« «îonde, j'atjUque mon ennemi, qui est mon frère. l\ me reste à vous dire mon secret,., mon seul secret.

Susannali se serra contre lui, reconnaisganle.

Tyrrel et la petite Fr^mçaise tendirent avidement rçveilie,

XXÏX

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— ie suis ruiné, reprji Brian de tajieestçr, si Ijien ruiné, madam^-s qiie mes ressources personnelles égalent à peine celles 4.U plus pauvre mendiant. Et pourtant, je vis comme mes pairs vivent ; j'éiale un certain luxe. D'où pensez-vous que je tire mes moyens de vivre, madame ?

— Je ne sais, répondit Susannah, q«i aufâU yoylu revenif bien vite aux paroles d'amour.

— Vous seule au monde le saurez. Une main mystérieuse, madame, me jette chaque mois une périodique aumôoe,

— C'était cela son grand secret I grommela Tyrrel ; j'avais, pardieu ! mes raisons pour en savoir quelque chose.

— Écoutez-doiic 1 milord, dit la curieuse petite femniç.

— Chaque moi», ( oniinua Brian, par des moyens divers et loiijouis occultes, je reçois cent livres sterling.

— Et c'est cent livres de perdues, très-honorable fou ! grommela encore Tyrrel ; mais le maître le veut ctje m'en lave les mains.

— Ces dons sont périodiques, reprit Brian ; ils m'arrivent léguliéremcnt. ils ne m'ont jamais manqué. Le premier payement a eu lieu le jour même où, ma ruine étant consommée, je me suis demandé, pour la première fois, ce qu'il me restait à faire en ce monde.

— "Vous avez donc été près de la mort, vous aussi? murmura Susannah, dont les grands yeux nnirs étaient humides.

— Je ne sais, dit Brian, qui bai--?a la voix. Mon cœur était plein de haine, et le désespoir conseille mal. Mais il est mon frère, après tou(, et Dieu m'aurait fait la grâce sans doute de mourir avant de frapper. Oui, madame, oh ! je veux le croire ! et vous, croyez-le! c'était près de la mort que j'étais, — et non pas près du crime !

Brian était pâle. Il y avait de l'égarement dans ses yeux, et sa main froide tremblait dans celles de Susannah.

— Brian, dit-elle avec un doux accent de prière, ne soyez pas (riste auprès de moi, car je ne sais pas vous voir souffrir. Vous avez ctc malheureux, mon Dieu ! vous, Brian ! Oh 1 que ne peut-on donner sa vie pour le bonheur de ceux qu'on aime 1

A son tour, elle attira les mains de Lancester et les serra passionnément contre sa poitrine. Brian murmura :

— Je vous ai dit mon secret. Gardez-le, même vis-à-vis de moi ! Savez-vous ce que c'est pour un gentilhomme, madame, que d'accepter une aumône?

— Non, dit Susannah, qui baissa î«s yeux timidement sous le regard hautain de Brian. Vous ai-je offensé? J'étais bien forte hier; aujourd'hui, Brian, vous pourriez me tuer d'une parole.

— Vous le voyez bien, madame, reprit celui-ci après un silence cl en passant la main sur son front où perlaient quelques gouttes de sueur; nous serons malheureux.

— Non I Écoutez! s'écria tout à coup St«sannah dont le beau visage rr.yonna ; vous n'aurez plus besoin de recevoir. Je suis puis anif, moi! je l'avais oublié! Brian, je suis i iche ! Vous m'avez dit votre secret, je veux vous dire le mien : Éi-outez ! écoutez !

LKS iMVSTÈRliS DE LONDRES. ': I

— Courez, madame! murmura Tyrrel en poussant la petite Fiuuçjise; il ne faut pas qu'elle prononce un mot de plus!

En même temps, il saisit une chaise à deux mains et en frii|ip) violemment le parquet. La chaise se brisa; Susannah, effrayée de ce hruii, se leva ainsi que Brian. L'entretien était rompu.

— Qu'est cela, madame! demanda Lancester avec soupçon. Avant que Susannah eût pu répondre, madame la duchesse douai-

1 ière de Gêvres entra, souriant et saluant.

— Ma chère enfant, dit-elle, la voiture est attelée.

Susannah jeia un regard de regret vers Brian qui s'inclina et prit cdngé.

— Vous savez ce qu'on attend de vous, ma chère belle, poursuivit la petite douairière, lorsque Brian fut parti. C'est bien simple, moins (pli' lien ! Si, par hasard, vous refusiez, ma fille, vous perdriez les bonnes grâces de vos protecteurs, et l'Honorable Brian...

— Qu'a-t-il à faire en ceci, madame ? interrompit fièrement Susïnnah.

— Ne nous fâchons pas, mon amour ; et l'Honorable Brian, disnisje, perdrait ses cent livres sterling.

— Quoi ! s'écria Susannah en pâlissant, vous savez cela !

— C'est effrayant, mon amour, tout ce que je sais ! dit la petite femme d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant.

Elle jeta un châle sur les é, aules de Susannah, et l'entraîna vers la {2;rille où stationnait le brillant équipage aux armes de Longueville. Elles y montèrent toutes deux. Les nobles chevaux prirent le galop et ne s'arrêtèrent que dans Castle-Street, devant Dudley- Ilouse, demeure de Frank Perceval.

Madame la duchesse de Gêvres mit la tête à la portière.

— Tournez les chevaux du côté de Uegent's-Slreet, dii-elle au ficher. Ma chère belle, reprit-elle en s'ndre?sant à Susannah, les -•MS que nous attendons vont venir dans dix minutes, peut-être, juMii-êtredans deux heures : mais ils vont venir. Patience.

Il s'était passé bien des choses durant cette matinée. Le manpiis (le Rio-Santo, depuis le matin, n'avait i'as ((uitiê TrevorHouse. Il y ;ivait en gran ! eoiiseil entre lui et ladx Cimphell. Évide nnieiit ( 'était un niumont de crise. L'heure de l'assaut avait sonné. On voulait

emporter Ja place de vive force. Le marquis avait marqué ce jour pour ses fiançailles officielles avec miss Mary Trevor, Il fallait que cela fût, n'importe par quels moyens et malgré tous les obstacles.

Le principal obstacle éiaii lord James Trevor,

Cet excellent et loyal seignc^ur avait reçu dans la matinée une lettre qu'il n'avait communiquée à personne et après la lecture de laquelle il était tombé en détestable humeur,

— Pauvre Mary! murmurait-il, en parcourant les alléeg de son petit parc; je n'auraig jamais cru cela de ce coquin de Frank! Mais au iàitf que signifie une lettre anonyme? hï&n du tout, pardieul moins que rien !

t>ord Trevor était, néanmoins, fort soucieux. Lady Campbell l'ajjorda et ne tarda pas à pronouo&rk moi mariage qui, dao§ son esprit, était alors je mol important-

— Ne m§ parlez p$s de ce misérable Frank, mil^dy, s'écria lord Trevor qaj pensait que mariage et Frank ne pouvaient aller Tun sans l'autre, lorsqu'il s'agissait de sa fille ; je veux mourir si sa conduite fl'esi pag um eh<m cljoquante au dcroier point. Clioquajjie et inexcusable, milady !

— Comment cela, mon hém ?

— Vous allez le défendre, n'est-ce pas ? Je ne veux rien entendre, milady. Je suis outré, oiiiré positivement,

^ Maif «nfiflt mon i'rùr^,..

• — C'est une diose qui passe toute croyance, milady, que vous vouliez vous obstiner â défendre Frank Percevali

— Mais je ne le défeiids pas, milord,

— Ah ! à la bonne heure ! Et que voulez-vous me parler de mariage, alors, tnilady ?

LadyCanpbelJ hé iin un instant. La transition était brûlante, et lady Campbell connaissait trop !a bonté de son frère pous se fier à cette rancune du moment.

— Milofd, répondit' elle d'un air mystérieux, c'est un grand secret.

—-Je n'aime pas beaucoup les secrets, milady.

— Le marquis de Hio-Santo demande la main de vrtre fille, ffîil<?rd.

LES MYSTEIUÎS DE LU.NDIlKS. 20

— C'est fort bien, milady. Je refuse la main de ma fille au Hjarçju s de Rio-Santo,

— Vous n'y pensez pas, mon frère !

— Si fuil !

— Prenez au moins h temps de consulter votre fille I

— A quoi bon? demanda le vieillard dont les sourcils je «roftcèrent.

— Les convenances l'exigent, mon frère, reprit iady Campbdl; jl pourrait, en vérité, se faire...

— Je ne vous comprends pas, madame.

— Enfin, milord, s'écria Iady Ciimpbell, que diriez-vou8 si ma nièce aimait le marquis de Rio-Santo?

Lord James Trevor recula d"uo pas.

— Votre nièce, madame! répéta-t-U, c'est impossible.

— Cela est pourtant, milord.

— Alors, j'appellerai ce Uio-Santo sur le terrain, madamel Voilà ce que je ferai 1 •

C'était une de ces bonnes et loyales natures, un de ces caractères t tnillés dans le plein bloc » de la foi antique. Une cho?e eût pu seu- Ijment le déterminer à oublier Frank, c'aurait été l'oubli Je Franck lui-même. Mais il n'accusait plus Frank depuis que Frank était attaqué.

Lady Campbell, cependant, était revenue vers Rio-Santo pour lui rendre compte du mauvais résultat de son ambassade.

— Il ne me reste plus qu'à me retirer, madame, dit-ii; j'ai fait tout ce qu'un galant homme pouvait faire.

— Muis, marquis, s'écria iady Campbell, rien n'est désespéré. Mon frère reconnaîtra son erreur; et si ce n'est pour moi, milord, un peu de patience pour Mary, qui vous aimel

— Ah ! si j'en étais sûr ! soupira Rio-Santo.

— Que foriez-vous donc, milord?

— Ce que je ferais, madame ! s'écria le marquis en s'animanl soud;iin, je passerais par-dessus toiile considération; je foulerais aux pieds un vain scrupule; je vous dirais...

Lady Campbell approcha son fauteuil.

— Pour elle, pour elle seulement, Dieu m'en est témoin, et non

20'( LRS MYSTÈRES Dli LONDRES.

pus pour moi, je parlerai, reprii le marquis. Ne pensez-vous pas, madame, qu'il serait affreux pour miss Trevor de partager avec une rivale le cœur^e son époux?

— Vous me le demandez, milord !

— C'est que l'Honorable Frank Perceval a une maîtresse, madame.

— Certes, marquis, balbutia lady Campbell avec embarras, ceci est grave. Mais...

— Pardon si je vous devine. Quel homme n'a eu des maltresses en sa vie, n'est-ce pas? Moi-même...

Kio-Santo s'interrompit et fixa sur lady Campbell son regard grave et triste.

— Madame, reprit-il d'une voix basse, mais fermement accentuée, j'ai eu des maîtresses avant daimer miss Trevor; depuis que je l'aime, je n'en ai plus. Mais M. Perceval! C'est après avoir aime Mary, c'est au moment où il revient tout exprès pour réclamer une parole donnée... c'est à ce moment même qu'il amène de France une autre femme aimée aussi!

— Il l'a amenée de France, marquis?

— Frank Perceval est arrivé avant-hier ; la princesse de Longueville s'est montrée à nous hier pour la première fois.

— C'est vrai! di( encore lady Campbell; et c'est cette femme si jeune, si admirablement belle que vous m'avez fait voir hier?

— C'est elle, madame.

— Oh! Frank! Frank!... Au nom de ma nièce, milord, je vous remercie. Attendez-moi, je vous supplie; cette fois, nous n'aurons pas un refus.

Lord James Trevor se promenait encore dans les allées de son petit parc, lorsqu'un groom accourut à lui tout essoufflé, disant que miss Mary, malade, désirait parler à son père. Lord Trevor se hàia vers Kl maison. Il trouva sa fille renversée sur un fauteuil, le visage couvert de ses mains. Elle sanglotait ; des larmes filtraient à travers ses doigts pâles. Lndy Campbeir, inquiète, repentante peut être, s'em- ])res.>ait autour d'elle.

— Voyez, milord, voyez, dit-elle; voici l'ouvrage de ce malheure ix Frank. Ce qu'il a fait est indigne, mon frère. Il a une maiti usbe 1

— Je le sais, madame, répondit froidement lord James Trevor en froissant îe dernier débris de la lettre anonyme reçue le matin.

— La pauvre enfant ne l'aime plus... reprit lady Campbell.

— Qui dit cela ? s'écria Mary en découvrant tout à coup son visage qui était d'une effrayante pâleur.

Elle ne pleurait plus. Ses yeux étaient brûlants.

— Mon père, dit-elle d'une voix étrange parce qu'elle contrastait avec la douce et faible voix qu'on lui connaissait, j'ai été folle pendant bien des jours... je ne me savais plus moi-même. Maintenant, on le calomnie ! Ah ! c'est affreux, mon père, de calomnier un blessé, un mourant, peut-être I

— Un mourant! répéta lord Trevor; que signifie cela, madanie?

— Frank IVrcev-il s'est battu, milord, répondit lady Campbell avec embarras.

— Je veux le voir, mon père, reprit encore Mary. Lord Trevor sonna.

— Faites atteler, dit-il, sur-le-champ 1 Calmez-vous, Mary, poursuivit-il, j'ignorais tout cela. Je vais me rendre chez Perceval.

— Et moi, mon père?

Lord Trevor jeta un regard sur sa sœur.

— Tout ceci me semble fort obscur, murmura-t-il entre ses dents. Eh bien ! Mary, foin des convenances ! vous le verrez, vous aussi... préparez-vous.

Mary baisa avec effusion la main de son père,

Lady Campbell haussa les épaules, et s'en alla, découragée, raconter ce nouvel échec à Rio-Santo, mais le marquis ne parut point partager, cette fois, sa peine.

— J'attendrai le retour de lord Trevor, dit-il d'un air dégagé.

On entendit en ce moment le bruit des roues de la voiture sur le pavî de la lue. Rio-Santo consulta sa montre à la dérobée, et un triomphant sourire releva les coins de sa lèvre.

— La partie s'engage comme il faut, murmura-t-il; la gagnerai-jc?...

)d LES MYSTÈRES DE LO.NUUES.

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