EN SURSAUT
En sortant, Roboam m'avait énergiquement défendu, à l'aide de son expressive |)antomime, de détacher les liens de mon père. Ce mouvement avait révélé ma présence à Ismaïl. Il changea de couleur, et sa mobile physionomie refléta rapidement plusieurs sentiments opposés. La colère d'abord, puis l'espoir.
Dès que Roboam eut fermé la porte à double tour, mon père prononça doucement mon nom. Je ne répondis pas, j'étais littéralement foudroyée.
— Susannah ! répéta Ismaïl avec une inflexion de voix caressante. Dieu m'est témoin, milord, que j'aurais voulu le secourir. J'étais
impuissante toujours. Il semblait qu'une main pesante et glacée comprinicàt mon cerveau. Je ne souffrais pas. La mort doit-étre cela, Brian.
On entendit des pas dans l'escalier dérobé.
— Écoutez, Suky, dit alors Ismaïl en changeant de ton tout a coup; c'en est fait! je suis perdu. Ce misérable s'est vengé comme un homme! Des gens vont venir: des juges. Ne dites point que je suis votre père; ils vous mettraient en prison et vous ne pourriez plus m'é-
tre utile : car vous êtes bonne, Suky, et quand vous aurez repris vos forces, vous ferez ce que vous pourrez pour m'empêcher de mourir...
La porte qui s'ouvrit lui coupa la parole.
Roboam se précipita dans la chambre et désigna avec une rapidité de gesticulation frénétique tous les objets suspects dont je vous ai parlé. Cette rapidité ne put être égalée que par la prestesse avec laquelle un petit homme qui le suivit parcourait la chambre du regard.
Derrière lui venaient deux constables.
— Monsieur Ismaïl Spencer, dit le jeune homme, je suis Robert Plound, esq., adjoint au commissaire de police de White-Chapel. Voilà une singulière officine. Vous avez eu soin de rassembler ici des preuves si convaincantes, de si belles preuves, qu'il n'est aucun besoin de dresser acte pour le moment. Je vais tout bonnement mettre les scellés sur la porte du cabinet et vous conduire en prison, monsieur Spencer. Mais, quelle est cette demoiselle?
— Les deux constables me regardèrent.
— Ce doit-étre la fille de M. Spencer, reprit Plound. Nous allons la conduire en prison.
Les deux policemen firent un pas de mon côté, mais Roboam s'élança au-devant d'eux et me saisit dans ses bras.
— Hein ? dit le petit commissaire : cet homme sans langue prétendrait-il résister à la justice du royaume !
Roboam multipliait ses gesles expressifs. Par un sentiment tout différend de celui de mon père, il se rencontrait avec lui dans la même idée, et sa pantomime m'appelait sa fille. Le commissaire et les constables ne comprenaient point.
Ce fut alors que mon père ouvrit la bouche pour la première et la dernière fois durant toute cette scène.
— Ne voyez-vous pas que cette enfant est sa fille! prononça-t-il en haussant les épaules.
— Merci, monsieur Spencer, dit Robert Plound, allons-nous-en! On nous fit sortir les premiers, Roboam et moi, milord, puis, mon
père, placé entre les deux policemen, passa pour la dernière fois le seuil de son cabinet secret. Le commissaire appliqua sur la serrure une bande de parchemin qu'il scella. Nous descendîmes l'escalier et
nous arrivâmes dans cette pièce que mon père appelait son boudoir.
— Vous étiez bien logé, monsieur Spencer, dit Robert Plound ; mais à qui diable iront tous ces beaux meubles quand vous aurez été pendu?
La nuit était tombée lorsque Susannah arriva à cette partie de son récit. Elle parlait depuis bien longtemps et fut obligée de s'arrêter.
La chambre n'était point parfaitement obscure, parce que l'éclairage du dehors frappait la surface blanche du plafond et envoyait aux objets de vagues et incertains reflets. Habitués déjà à ces lueurs douteuses, Brian et Susannah se voyaient. La belle fille, pâlie par la lassitude, avait sur ses traits une langueur qui la rendait plus charmante. Brian la regardait avec ravissement. Il repassait dans sa mémoire les traverses de cette vie si cruellement éprouvée ; il cherchait en lui-même de quoi compenser tant de douleurs et faisait à Susannah, dans son rêve, un féerique avenir.
Le bruit empêche de dormir, le mouvement aussi; mais lorsqu'on s'est endormi par le mouvement, l'immobilité réveille : ceci ne sera nié par aucun voyageur. De même, quand on a pris sommeil par le bruit, le silence secoue l'engourdissement.
Madame la duchesse de Gèvres s'éveilla en sursaut. Il faisait nuit, nuit noire. Elle s'était endormie en plein jour : les deux amants, à cette heure, étaient en présence. Y étaient-ils encore? Et qu'avaientils pu se dire?
— Sotte que je suis ! murmura la petite femme avec un véritable regret ; j'ai dormi plus de deux heures ! Pendant ce temps ma chère nièce a pu lui dire tout à son aise ce qu'il ne devait point connaître. Ah! si ce coquin de Tyrrel pouvait savoir cela !
Comme elle prononçait ces mots, une main saisit son bras dans l'ombre et le serra fortement.
— Vous étiez là, milord! dit-elle.
— Le coquin de Tyrrel était là, madame la duchesse, comme vous voyez, répondit l'aveugle.
— Je vous jure...
— Taisez-vous ! Vous avez bien fait de dormir, Maudlin ; si vous aviez veillé, vous eussiez entendu des choses que vous auriez comprises peut-être, et alors, il aurait fallu vous réduire au silence.
D'ordinaire, l'aveugle Tyrrel était fort loin de se montrer aussi communicatif. La petite Française trouva aussi qu'il y avait dans ses paroles un ton de gaieté mêlée d'amertume qu'elle n'y avait jamais remarqué.
— Oui, reprit-il avec une sorte d'enjouement sarcastique; madame la princesse a parlé, Maudlin, beaucoup parlé. Et il a été question souvent d'un homme que j'ai connu assez particulièrement autrefois. Entre cet homme et moi, on a établi une comparaison qui pourrait avoir, sur ma parole 1 des suites très-fàcheuses, si on ne se hâtait d'y mettre ordre. Qu'ont-ils dit avant que vous dormiez, Maudlin?
La petite femme recueillit ses souvenirs et raconta l'équipée romanesque de Brian dans les jardins royaux du château de Kew. Tyrrel se frotta les mains.
— Ah ! c'est lui ! s'écria-t-il ; c'est ce maître fou qui a fait cet exploit! mais on ne parle que de cela dans la ville, pardieu! Ah! ah ! voilà par exemple un heureux hasard, et cette bonne nouvelle vous absout complètement, Maudhn.
La chambre où se tenaient Susannah et Lancester s'était illuminée dans l'intervalle. Un valet venait d'y apporter des bougies.
— Mais écoutez, reprit Tyrrel, voilà madame la princesse qui va recommencer, et la fin de son histoire vous intéressera sans danger pour moi. Il s'agit d'une exécution capitale. Vous savez, la pendaison du juif Spencer? J'y étais, Maudlin, mais placé de telle sorte que je ne jouissais pas du tout du spectacle... et je serai bien aise d'apprendre quelle figure fit le juif en cette circonstance.
Tyrrel prononça ces mots avec un ton de cynique fanfaronnade, mais il y avait une secrète horreur sous sa jactance, et la petite Française, à la faible lueur des bougies passant à travers les trous du verre rendu opaque, crut voir des gouttelettes de sueur briller sur la blafarde pâleur du front de l'aveugle.