‹ Les mystères de LondresChapitre 41 sur 104 · OLD-COURT · texte numérisé non relu

OLD-COURT

CJne chose étonnait grandement madame la duchesse de Gêvres. C'était la facilité avec laquelle l'aveugle, si sévère d'habitude, lui pardonnait aujourd'hui sa négligence.

— Et ne pensez-vous point, milord, demanda-t-elle avec curiosité, qu'il vaudrait mieux clore cet entretien?

— Non, Maudlin, non. Il est des choses qu'elle ne voudrait point dire à d'autres qu'à son amant et qu'il m'importe... qu'il nous importe de connaître.

Dès qu'il se tut, la voix de la belle fille arriva, distincte, dans le cabinet noir :

— Il me reste bien peu de choses à vous apprendre, milord, disaitelle. Roboam loua un petit logement dans Faringdon-Street, non loin de la prison de Newgate où mon père fut transféré au bout de deux jours. Il avait emporté avec lui beaucoup d'or en quittant la maison de Goodman's-Fields ; mais nous vivions pauvrement, parce que cet or fut employé en grande partie par Roboam à soulager la captivité de mon père. Le pauvre muet avait été poussé à bout, et nul de ceux qui savaient la barbare tyrannie dont le poids l'écrasait naguère n'aurait eu le droit de blâmer sa vengeance. Néanmoins, il se repentait amèrement.

Ismaïl seul aurait pu dire quel singulier pacte existait entre lui et le muet. Il est certain que Roboam l'aimait. Mais il n'était pas en son pouvoir de défaire ce qui était fait.

Un matin, nous vîmes venir des gens de justice qui nous emmenèrent, Roboam et moi, dans Old-Bailey, On nous fît baiser un livre que je n'avais jamais vu dans la maison de Goodman's-Fields, — la Bible, — et l'on nous dit de jurer, après qu'un greffier eut récité la formule d'un serment.

Le greffier nous interrogea. Roboam répondit négativement, par

signes, à toutes les demandes qui lui furent faites. Moi, au contraire, je ne déguisai en rien la vérité. Ainsi ce fut moi, milord, qui achevai l'œuvre de Roboam.

Le grand jury s'assembla un mardi dans la salle basse d'Old-Bailey, pour décider préalablement la question de savoir s'il y avait lieu oui ou non de poursuivre l'accusation intentée contre mon père. La délibération ne fut pas longue et un verdict unanime renvoya mon père devant Old-Court. J'étais présente lors de la délibération du grand jury ; mais, comme je sortais, protégée par Roboam, j'entendis une voix à mon oreille, qui me disait :

— Comment vous portez-vous, Susannah?

Je me retournai. C'était Ismaïl. Son visage était bien pâle ; mais ses yeux fatigués gardaient leur expression d'amère et inflexible ironie.

— Oh ! monsieur ! m'écriai-je.

— Chut, Suky! dit rapidement mon père, Roboam doit se repentir de ce qu'il a fait, n'est-ce pas, et c'est lui qui m'envoie des secours?

— C'est lui, monsieur.

— Pauvre fou ! murmura-t-il.

Et il poussa du coude Roboam, qui ne l'avait point aperçu encore. Je crus que Roboam allait se prosterner devant lui. Mon père l'arrêta d'un regard et lui dit tout bas :

— Fais que le docteur Moore vienne me voir dans ma prison, et recommande-lui dem'apporter un poignard.

Roboam m' entraîna rapidement. Je crois que la demeure de ce docteur Moore est dans cette rue même et bien près d'ici, car la première fois que je suis entrée dans cette maison il m'a semblé en reconnaître les alentours.

— Eh bien ! demandai-je à Roboam lorsqu'il redescendit, le docteur ira-t-il à la prison de mon père ?

Il me fit signe que M. Moore s'habillait pour partir.

Le jour du procès déGnidf arriva. Dès le matin, Roboam et moi nous prîmes le chemin d'Old-Bailey. Mous traversâmes d'abord le vestibule, où se pressait une foule compacte de sollicitors, d'attorneys, de témoins et de bas officiers de la justice. Puis nous montâmes un escalier tournant, en bois, raide comme une échelle, qui nous conduisit directement dans Old-Gourt. 11 y avait un juge, un assesseur,

un greffier, et à droite du juge, sur un siège séparé par un large intervalle, un épais alderman qui dormait.

On me plaça vis-cà-vis du banc des juges qui s'appuyait à la muraille, tapissée, en cet endroit, d'une étoffe couleur de feu. Au milieu de ce banc, sous un dais de forme carrée, s'asseyait le magistrat principal, derrière lequel, fixée à la rouge tenture, pendait une épée nue. A droite des magistrats et au delà de l'alderman endormi, une douzaine de gentlemen causaient gaiement de leurs affaires. C'étaient les jurés. A gauche, étaient les avocats. Ce fut derrière leur banc que s'ouvrit la porte qui donna passage à mon père. Derrière moi se tenait le public, et parmi le public je reconnus avec étonnement, cachés sous des costumes vulgaires, la plupart des nobles habitués de Golden-Club.

On me fit asseoir sur une sellette, relever mon voile et baiser une Bible. Puis le juge, l'attorney du roi et les avocats me pressèrent à l'envi et tour à tour de questions insidieusement posées. Je répondis encore suivant la vérité, et Roboam ne fut interrogé que par manière d'acquit. J'en avais dit assez pour faire condamner mon père. Quand j'eus finis, avant de baisser mon voile, je tournai instinctivement les yeux vers lui. 11 me fit un signe de tête amical, qu'il accompagna d'un sourire. Sa figure exprimait le calme le plus complet.

L'accusateur public se leva et fit signe à un valet de justice qui retira un tapis de serge, dont les vastes plis recouvraient une table encombrée d'objets divers. C'étaient tous les outils du laboratoire de Roboam, la toilette, les fausses clés, les armes, les poinçons, burins, matrices, etc. L'accusateur demanda à Ismaïl s'il reconnaissait ces objets.

— Je les reconnais, monsieur, répondit mon père en passant négligemment un petit peigne d'écaillé parmi les flots soyeux de sa longue barbe noire; ce sont, je vous prie de le croire, d'excellents instruments qui m'ont coûté fort cher.

Les gentlemen jurés se prirent à rire.

L'huissier frappa de sa masse le plancher en criant d'une voix nasillarde et endormie:

— Saêlen'ce * !

* Prononciation anglaise du mot silence, qui s'écrit de même dans les deux langues.

Je ne sais pas, milord, quelle était la secrète pensée de mon père, mais il est certain pour moi qu'un mystérieux espoir le soutenait. Peut-être méditait-il un projet d'évasion ; peut-être complait-il sur l'intervention des hommes puissants qui avaient si longtemps fréquenté son enfer.

Mais il comptait encore sur autre chose, car, au pied même de l'échafaud, il garda sa sérénité ; et son sourcil ne se fronça même pas pour commettre l'acte abominable qui fut son dernier crime...

Il venait de se faire un ennemi de l'accusateur. Ce magistrat soutint l'accusation avec une passion inouïe. Chaque fois que l'atlorney du roi s'arrêtait pour reprendre haleine, Ismaïl hochait la tête en guise d'approbation. L'alderman ronflait, les juges bâillaient, les jurés parlaient opium, colon et tiers consolidé; l'huissier disait périodiquement :

— Saêlence l

En terminant, l'avocat de la couronne somma le jury, sur son salut éternel, de déclarer l'accusé coupable, le menaçant, au cas contraire, de toutes les vengeances célestes. Le défenseur de mon père se leva. C'était un jeune homme, frais et rose, dont la perruque blanche ^ semblait un déguisement de carnaval.

— Mon jeune gentleman, lui dit mon père, je pense que vous allez parler pour votre propre satisfaction. Quant à moi, je me priverais volontiers de votre éloquent appui.

— Oh! oh! murmura le jury.

— Saêlence! prononça l'huissier qui dormait debout.

Le défenseur ne sourcilla pas. Il fit un signe protecteur à mon père et commença son plaidoyer en affirmant sur l'honneur qu'il allait rendre l'innocence de son client plus claire que le jour. Il fit cette annonce avec tant d'assurance, milord, que je me sentis venir un peu de joie au cœur, pensant que mon père allait être sauvé. Mais cet espoir dura peu. Le jeune avocat parla pendant deux heures et ne dit pas un mot qui eût trait au procès. Il raconta les malheurs du peuple d'Israël en Egypte, fît le tableau des sept plaies et passa la

' A Londres les avocats portent perruque à deux marteaux, de couleur grisblanc.

nier KoLigo avec Moïse. Ensuite, à propos de la contrefaçon des elTets, il établit laborieusement que la gravure et la calligraphie sont des arts recommandables.

Quand il eut terminé sa plaidoierie, un murmure tlatteur circula dans l'auditoire. C'était un début. On le déclara fort brillant. Et la famille du jeune pleading counseUor, assemblée pour fêter ses premières armes, ajiplaudit en versant des larmes de joie.

Le magistrat. qui siégeait sous l'épée de justice demanda à mon père s'il ne voulait rien ajouter. Mon père ne répondit que par un salut cavalier. Les jurés quittèrent leurs places, se groupèrent et commencèrent une active-conversation . Au bout de dix minutes, l'un d'eux pirouetta sur ses talons et regagna son siège. Presque aussitôt après, un autre l'imita, puis un autre encore, de sorte que bientôt tous les jurés curent rei)ris leurs places, croisé leurs jambes et fiché leurs regards ennuyés au plafond.

Le chef du jury seul était resté debout. Sur la demande du président, il prononça le verdict, une main dans la poche de. son pantalon et l'autre ;i son jabot. Mon père était coupable à l'unanimité.

Alors ce furent de nouveaux débats. L'attorney du roi et le défenseur ouvrirent de gros livres et se jetèrent à la lace des citations latines, après quoi on réveilla l'alderman, (jui se frotta les yeux, et les juges délibérèrent à leur tour. Au moment oîj ils rendaient leur sentence, qui prononçait la peine de mort contre mon père, le bruit joyeux des félicitations adressées aujeune avocat devint si scandaleux ([ue l'huissier fut obligé de jeter par la salle son monotone:

— Saèlen'ce !

Mon père écouta l'arrêt sans manifester la moindre émotion. Roboam, au contraire, poussa un cri sourd et se frappa la poitrine avec désespoir. Mon père lui adressa un regard de pitié.

— Pauvre fou ! dit-il encore.

Deux jours après, je reçus une lettre par un exprès inconnu. Voici ce qu'elle contenait :

« Une fois, je vous ai promis de vous faire voir ce que c'est qu'être pendu : venez jeudi dans Old-Bailey, ma lille, avant le lever du soleil, je vous tiendrai ma promesse.

« Que Roboam ne manque pas d'y venir, et qu'il épie mes moindres mouvements. J'aurai besoin de lui. »

xxn

THB LAUNCH INTO ETRRNITY

La belle tille poursuivit :

— Je lus à Roboam ce qui le concernait. Un éclair de joie passa sur le front du pauvre muet.

A onze heures de nuit, le mercredi, veille du jour fixé par la lettre de mon père, Roboam se précipita dans ma chambre, et me lit entendre qu'il était temps de partir. Je m'habillai. Nous sortîmes.

Au moment où nous apercevions les noires murailles de Newgate, les douze coups de minuit sonnèrent dans Skinner-Street, au beffroi du Saint-Sépulcre.

Aucun mouvement ne se faisait dans celte rue large et d'apparence si lugubre qu'on nomme Old-Bailey. On entendait seulement comme un murmure de gaies conversations dans l'air, tout le long des maisons qui font face à la prison, et aussi dans les premiers bâtiments de Newgate-Street, ayant vue sur Old-Bailey. Je levai les yeux pour voir d'où partait ce joyeux murmure qui contrastait si cruellement avec le lieu et la scène annoncée. Je n'aperçus rien d'abord ; mais bientôt mes regards, aguerris par l'obscurité, distinguèrent à toutes les fenêtres de toutes les maisons des gentlemen et des ladies ; des femmes du peupliC étaient dans les greniers, et quelques enfants se cramponnaient aux saillies des boutiques. Tous ces gens attendaient.

Roboam et moi, nous nous assîmes sur un soliveau couché au milieu de la rue. vis-à-vis delà porte de la Dette. Vers minuit et demi, une escouade d'ouvriers, conduite par des hommes de police, et suivie de trois ou quatre charrettes, tourna l'angle de Ludgate-Hill pour entrer dans Old-Bailey. (-ette espèce de caravane s'arrêta juste eu face de la porte de la Dette. On nous repoussa, Roboam et mpi.

Le soliveau sur lequel nous venions de nous asseoir était le maître poteau de la potence. Les ouvriers s'occupèrent aussitôt à décharger les charrettes, qui contenaient des poutres, des planches et dos pieux. On entendit bientôt retentir dans toutes les directions le bruit éclatant du marteau. Les uns dressaient le plancher mobile de l'échafaud, les autres lichaient les pieux en terre et les reliaient par des madriers, pour former les barrières destinées à contenir la foule.

Ismaïl devait entendre le bruit de ces préparatifs. Couché sur la natte de jonc posée sur le sol nu qui s'^rt de lit aux condamnés à mort, il pouvait compter une à une les planches qui, clouées, allaient former la plate -forme de son echafaud.

Des heures de la nuit passèrent, et les premières lueurs du jour, d'un sombre jour «riiiver, vinrent éclairer la su('Mie.

Ce que j'aperçus d'abord, juste en face de moi, ce fut une niasse noire de forme carrée, au-dessus de laquelle se dressait le bras menaçant du gibet ; c'était l'échafaud auquel les ouvriers avaient mis la dernière main et que recouvrait entièrement une draperie noire! Les ouvriers disparurent; l'espace entre nous et l'échafaud demeura vide jusqu'à ce qu'une escouade d'hommes de police, armés de leurs baguettes, vint l'occuper aux environs de sept heures.

A droite et à gauche, aussi loin que l'ieil pouvait s'étendre, une foule immense ondulait, s'agitait, trépignait, transie par le glacial brouillard du matin. A mesure que seclairaient les mille visages de cette formidable cohue, on y voyait un sentiment commun : limpalience, l'impatience cynique, brutale.

Les douces voix s'étaient tues aux fenêtres qui s'ouvraient au-dessus de nous. Ici le respect humain remplaçait la pudeur. On avait honte en face de cette foule animée d'odieux instincts ; on avait honte de se montrer à elle et d'attendre comme elle. Quand je levai les yeux par hasard pour voir ceux dont j'avais entendu, pendant toute la nuit. les propos frivoles ou joyeux, je n'aperçus pas un visage de femme à découvert. C'étaient d'élégants chapeaux de paille d'Italie d'où tombaient des voiles de dentelles. C'étaient ça et là, pour les plus hardies, des éventails relevés. Les gentleman avaient remonté les cols de leurs redingotes ou se cachaient derrière leurs binocles.

Sept heures et demie étaient sonnées depuis quelques minutes. Le

moment approchait. Un profond silence se Ut dans la foule. La cohue fut prise de celte anxiété qui précède tout spectacle attendu, anxiété qui ressemble à du recueillement et qui n'est que le paroxisme de l'impatience. On se taisait dans la rue ; on se taisait sur les toits, où pullulait, pressée, une autre foule presque aussi nombreuse que colle de la rue.

A huit heures moins un quart, un carillon lent et lugubre tomba du clocher du Saint-Sépulcre. En même temps, deux hommes vêtus de noir montèrent les degrés de l'échafaiid et disposèrent sur l'estrade une longue boîte de sapin. La cloche sonnait le glas funèbre de mon père, et cette boîte, apportée par des hommes vêtus de noir, était le cercueil de mon père.

Il courut un frémissement dans la foule.

— Enfin ! Enfin ! disait-on.

Je pensais alors, et je l'ai pensé longtemps, que le mal seul habite au co de l'homme. Et il m'a fallu entendre votre noble parole, Briar ;elle de ma chère Ophélia, pour voir autre chose ici-bas que l'enf

L onnait depuis dix minutes environ lorsque s'ouvrit la porte

de . De cette porte à la plate-forme de l'échafaud, on avait jeté

uii le pont-levis incliné. Tout le monde se dressa sur la pointe

d' Aux fenêtres, toutes les tètes se penchèrent. Tous les

r élancèrent, ardemment curieux, au delà de cette porte qui

"< s'ouvrir.

i.ier personnage qui parut fut un ministre, portant une bible Ce ministre était V ordinaire (}) de Newgate, qui franchit la plate-forme sans se retourner. Après lui venait Ismaïl. Mon père était très pâle, milord, mais aucun trouble ne paraissait sur sa physionomie qui gardait son expression de raillerie amère etsarcastique. Il franchit le pont-levis d'un pas ferme et s'arrêta au milieu de l'estrade.

Ses poignets étaient réunis h. l'aide de menottes de fer, et une fforte corde, qui liait ensembl(? ses coudes par derrière, achevait de

(1) The ordinary. On nomme ainsi l'aumônier protestant de Newgate, chargé d'assister les condamnés à leurs derniers moments.

rendre tout mouvement de ses bras impossible. Sur la saillie de ses coudes ainsi retenus reposait une corde roulée, dont l'extrémité, terminée en nœud coulant, était passée autour de son cou nu.

— Le voilà ! Le voilà ! disait-on autour de nous. Au-dessus de ma tète j'entendis une voix de femme qui disait :

— Cet homme a de belles épaules.^

Mon père s'était arrêté auprès du cercueil ouvert. Il se baissa pour le considérer de plus près. Il courait par la foule comme un vent de fièvre. Milord, je n'exagère point, et l'amertume de mes souvenirs ne se met pas ici à la place de la realité : c'était du bonheur qu'il y avait dans tous ces yeux brûlants. Old-Bailey était en fête, et nulle autre part dans Londres il n'y a tant d'heureux que devant Newgate, le jour d'une exécution !

Mon père, cependant, après avoir parcouru des yeux la foule ijui couvrait le bas d'Old-Bailey du côté de Ludgate-Hill, releva son regard vers les fenêtres où s'encadraient mille tètes avides et sembla chercher quelqu'un. Son œil s'arrêta au coin de Fleet-Lane, et je crus remarquer que son front s'inclinait légèrement en un imperceptible salut. Il reporta aussitôt son regard vcs la rue, et nous aperçut entin en face de lui.

Un éclair de joie sauvage illumina ses traits pâlis à la vue de Roboam, qui étendit ses bras vers lui en pleurant. Mon père me fit, comme toujours, un signe de tète amical et sourit doucement en me regardant.

L'exécuteur dit un mot à voix haute. On apporta une échelle qu'il appuya contre le bras traversier du gibet. Cette échelle, dont il gravit les degrés, lui servit à fixer en haut le bout de corde qui reposait naguère sur les coudes garrotés dismaïl. Cela lait, l'exécuteur redescendit ; on ôta l'échelle. La corde pendait maintenant au cou d'Ismaïl, un geste du bourreau, qui s'était place auprès du ressort retenant la trappe dans une position horizontale, allait suilire pour le lancer dans l'éternité (,^).

A ce moment le soleil, levant son disque voile parle brouiil ird

I Tlie hunrh inio elernily (lésant de l'étennté). C'est une locution provei'biiilo.

derrière Old-Baiiey, jelu un rougeàtre retlet aux fenêtres hautes des maisons situées vis-a-vis de INewgate. Ismaïl tressaillit. 11 regarda d'abord co ra.yoïi de soleil avec melaacolie, puis, voulant voir sans doute l'astre lui-même pour la dernière t'ois, il se retourna vivement; mais Ncwgate dressait derrière lui le sombre écran de ses murailles. Mon père courba la tête. Sa résolution parut sur le point de llécliir.

— Cheer up ! (^courage !) cria en ce niument une. voix grave et retentissante (jui partait d'une tènêtve, a l'angle de Fleet-Laue.

Tons les yeux se tournèrent de ce côte. Mon père salua légèrement; puis sa tête se releva, hautaine, et, se tournant vers nous, il lit k Koboam un signe d'appel.

L'heure fatale allait soinici" dans deux ou trois secondes. Mais il n'en talluL ({u'une à Koboain pour t'i-anchir d'un seul bond la barrière qui était devant lui, renverser les policeme.i placés sur son passage et sauter sur la plate-torme aux côtés d'isma'jl, dont les fers, hmes d'avance, codèrent a un brusque mouvement.

La cohue ci-ia bravo, parce que l'inpident promettait d être dramatique. Les mouchoirs s'agitèrent aux tenêires, et la voix de Fleet- Lane repéta :

— Clieer iip :

L'exécuteur, petrili ', regardait Koboam avec des yeux stupides. Je crois que mon pèic, en ce moment, aurait pu s'entuir. La loule éclatait cli l'r^^netiques acclamations. Des projectiles de toutes sortes commein;aient à tund)er siur la pulice. Il y avait menace d'émeute.

Mais mon père ne tenta point de s'enfuir. Ce n'était pas pour cela qu'il avait appelé Koboam. .\u moment où celui-ci saisissat la corde pour lâcher le nœud coulant, Isma'ïl, qui avait mis sa main dans son sein, en retira un court poignard, le poignard apport,' par le docteur Moore, et le plongea furieusement dans la poitrine de Koboam.

Koboain tomba raiile mort, entre mon père et le bourreau.

Ismaïl se tourna vers la fenêtre de Fleet-Lane, brandit le poignard sanglant avec triomphe, et cria :

— Merci, milord !

La foule avait poussé un long cri d'horreur. En ce moment, hait lie. ires sonnèrent au betlVoi du Saint-Sepulcre. L'exécuteur pressa du pied le ressort. La trappe bascula, la corde

Yini^tÀMti ^'ii>¥ïAi

MYSTEKSS DK LONDKES

se tendit, la moitié du corps d'Ismaïl disparut dans le trou. Son visage se contracta, puis demeura immobile. La corde tendue se détordait lentement et imprimait à ce corps qui n'était plus qu'un cadavre un mouvement de rotation affreux à voir.

Susannah s'interrompit.

Dans le cabinet noir, la petite Française tremblait. Tyrrel lui-même semblait ému outre mesure, et, en un moment où son corps vacilla, chancelant, comme s'il allait tomber, Maudlin sentit couler du front de l'aveugle sur sa main une goutte de sueur glacée.

— Oui, murmura-t-il, ce fut ainsi ! Roboam ne méritait pas le coup de couteau, mais ce diable de docteur Moore... Vous m'ecoutez, Maudlni ! Ne savez-vous pas qu'on s'empoisonne par les oreilles quelquefois, et que des gens sont morts pour avoir trop entendu ?

— Milord!... balbutia la petite Française.

-- Silence ! N'a-t-elle pas dit que la corde tourna, Maudlin 't tourna lentement! •

II passa la main sous sa cravate, comme si le souffle lui eût manqué tout à coup.

— Une corde autour du cou, Maudlin, reprit-il d'une voix rauque, vous ligurez-vous le mal^ que cela peut faire?

Maudlin le regardait étonnée.

— Ma foi, repondit-elle eu riant, je n'ai jamais etc pendue, milord, et vous ?

Tyrrel se leva et redressa sa taille dans toute sa hauteur.

— Moi? prononça-t-il avec égarement. Oh ! ce devait être hideux de voir tourner ainsi ce cadavre !

Ces paroles étranges contrastaient tellement avec rimpassibihtc habituelle de l'aveugle, que la petite Française eut un instant l'idée qu une folie soudaine venait de le saisir. Mais Tyrrel se rassit paisiblement et dit du ton le plus naturel :

— Sur ma foi, Maudlin, cet Ismaïl Spencer tourna comme un loton. Et chaque fois que j'ai vu pendre, cette pirouette m'a toujours tait un elïet d'enfer. Remarquez la pirouette, Maudlin, à la prochaine occasion.

— Milord, reprit Susannah, le soleil était au-dessus de Saint-Paul. La funèbre décoration avait complètement disparu ; la foule s'était

ccoLiloe. Je m'éveillai parce qu'un policemaii me secouait rudement. Il me sembla que j'avais tait un rêve extravagant. Mon père ! Roboam ! J'étais seule au moiide, seule !

Je passai deux jours enfermée dans ma chambre. Au bout de ce temps, je r.^solus de vous chercher, afin de vous dire que je vous aimais. Je vous ai chercli > pendant six mois, milord ; vous vous cachiez parce que ceux qui vous avaient prêté de l'argent voulaient voiS mettre en prison.

— C'est vrai, murmura Brian, c'est vrai ! la main mystérieuse qui emplit ma bourse ne s'était pas mise encore entre moi et mes créanciers.

Tyrrel se prit a rire.

— Avcz-vous entendu parler, Maudiin, deman:la-t-il, de ces hardis coquins qui font pacte avec le diable?

— Pourquoi cette question, milord ?

— C'est ce beau seigneur qui me fait penser à cetie vieille histoire. La main mystérieuse dont il parle est quelque chose comme le diable, et vous savez que le diable finit toujours par tordre le cou à ses clients tôt ou tard.

— Vous demeuriez dans ClitïorJ-Street, Brian, disait pendant cela Susannah. Durant six nio's,je vins tous les jours dansClitîord-Street. Jamtys je ne vous rencontrai. Un soir, au moment où je rentrais dans ma chambre, on me demanda le prix de mon loyer. Je n'avais plus rien. On me chassa.

Pour la première fois, je me demandai oi^i j'irais chercher un asile. Le !e:ulemain, j'eus faim, le- surlendemain. . . Oh ! milord, au milieu de ces misères se plaide ici pour moi un angélique souvenir. Le soir di', ce Jeuxième jour, je marchais, épuisée, sur le trottoir de Cheap- "side. Au moment où je chancelais, n'apercevant plus autour de moi qu'un tourbillon lumineux et confus, une main me saisit par le bras et me soutint.

— Qu'a coït ^ pauvre Ulle'!' demanda au même instant une douce voix.

La surprise me rendit la faculté do voir. J'aperçus autour de moi deux jeunes misses ([ui donnaient le bras à un gentleman un peu plus âgé qu'elles. Les suaves visages de ces deux charmantes filles

sont encore devant mes yeux au moment où je vous parle, milord. Oue (lo boute dans leur regard ! que de tendre compassion dans leur sourire !

— Cette pauvre lille s- meurt de laim ! dil le gentleman après m'avoir altentivement examinée.

— De laim !, répétèrent en tressaillant les deux entants. L'aînée me passa aussitôt ses bras autour de la taille ; je vis des

larmes dans les yeux de la plus jeune.

— Oh! Stophen, s'écria cette dernière ! il faut remmener chez votre mèr>'.

— L'emmener tout de suite, ajouta l'aiiufe qui m'entraînait déjà. Celui qu'elles appelaient Steplien les arrêta et continua de m'exa-

miner froi lement. Il y avait de la boute dans ses traits, mais. une bout" prudente, rétléchie, qui laisait contraste avec sa jeunesse.

-r.e!a ne se peut pas, Clary, dit-il eulin ; n'insistez pas Anna. Nous ne pouvons emmener cette dame dans la maison de ma mère.

Il tira de sa jioche une bourse et me mit dans la main deux pièces d'or.

— Ce n'est pas assez ! s'écrièrent ensemble les deux jeunes tilles. Tenez ! tenez, mademoiselle !

Leurs bourses glissèrent en même temps dans la poche de ma robe.

Je baisai la main de la plus petite, et l'aiuée me dit :

— Notre maison est là, dans Cornbill.

Le numéro ni'ecbappa.

.Te n'ai jamais revu ces deux anges, milord. Plus tard, je eliercliai leur maison dans Cornbill et je ne la sus point trouver.' Mais leurs doux noms et leurs charmants visages sont dans mon cu-ur, et je prie Dieu de me mettre à même un jour de leur rendre tout le bien qu'elles m'oat fait.

J'achetai du pain. Pendant que je mangeais, appuyée contre la grille de Samt-Pa-il, un mendiant s'approcha de moi. Il ressemblait a ce hideux Kob, l'ami de la Tempérance. Je lui donnai la moitié de mon pam. Il me vola l'argent du gentleman Stephen et des deux jeunes biles. Ce fut alors que l'idée d'une mort volontaire s'empara pour la première lois de mon esprit. Je savais maintenant ce qu'on soullVe

avant de mourir de faim, et la peur me poussait au suicide. Je m'acheminai vers la Tamise.

Sur ma route, dans une petite rue nommée Water-Street, je m'arrêtai, fatiguée, et je m'assis sur les marches d'un pubhc-hoase. La maîtresse de ce public-house m'aperçut et sortit pour me chasser; mais elle avait besoin d'une servante ; elle me trouva belle, et les belles servantes sont chose précieuse dans une maison comme les Armes de la Couronne...

Ici Susannah raconta sa vie durant trois mois passés aux Armes de la Couronne: les grossiers travaux auxquels on l'avait condamnée, les privautés des habitués du parloir, les brutales insultes des buveurs du laj), la tyrannie acariâtre de mistress Burnett elle-même, qui, pour le pain qu'elle lui donnait, croyait avoir le droit de la traiter en esclave. Elle arriva ensuite à cette soirée du dimanche où mistress Burnett, exaspérée, la frappa au visage.

— Je repris mon chemin vers la Tamise, Brian, continua-t-elle, et ce fui au moment oij j'allais commettre un crime que je rencontrai l'aveugle Tyrrel.

— Ah ! ah ! murmura la petite Française, qui redoubla d'attention. Tyrrel garda le silence.

— En ce temps là, milord, reprit la jeun© fille, je ne remarquais rien ; il y avait comme un voile sur ma vue ; néanmoins, la ligure de cet aveugle, qui venait parfois au public-house, m'avait légèrement frappée. Il me semblait de temps à autre que ses yeux privés de lumière se tixaient sur moi de préférence à tout autre objet. Mais ce soir là, au bord de la Tamise, j'éprouvai une hallucination terrible. Pendant que ce Tyrrel me retenait par le bras, la lueur d'une bougie allumée dans une maison voisine passa rapidement sur son visage, et je crus avoir vu...

La belle fllle hésita.

— Achevez, madame, dit Lancester avec curiosité.

La petite Française pencha la tête en avant pour mieux entendre, mais en ce moment les mains de l'aveugle se collèrent sur ses oreilles et la rendirent sourde.

— Je crus avoir vu le spectre de mon père, milord ! dit Susannah en frémissant.

Briaîi lit un mouvement de surprise.

( ;.o..st étrange, murmura-t-il, étrange ! Oh! il y a là-dessous

quelqj'^ ténébreux, mystère. Je le pénétrerai !

Tyr '-^l retira ses mains, rendant ainsi l'usage de rouie à madame la duuiiesse de Gesvres.

Susannah, i)Otusuivant son récit, raconta son arrivée dans Wimpjle-Stroet, le luxiî dont on l'avait tout à coup entourée et les menaces qui lui avaient été faites. Elle parla de la scène jouée au chevet de Perceval et prononça même le fameux mot d'ordre : Gentleman of the night. Quand elle eut tini, elle se tourna vers Lancester et lixa sur lui ses grands yeux noirs, dont les paupières se baissèrent bientôt, tandis qu'elle disait doucement :

— Vous savez tout maintenant, milord ; c'est à vous de me dire si je suis encore digne de vous aimer.

Brian mit passionuémcnt ses lèvres sur la main de Susannah.

— Madame, dit-il en iléchissant le genou, voulez-vous porter le nom de Lancesler ?

— Si je le veux, milord, balbutia Susannah; si je veux être votre femme !

Elle se pencha ravie et ne trouvant point de paroles pour exprimer sa joie.

— Venez, s'écria Brian, ne restez pas un instant de plus sous ce toit impur. Madame la comtesse de Derby est votre amie; sa maison vous sera un asile convenable jusqu'au jour (jui me donnera le droit de vous protéger moi-même. Venez !

Susannah se leva, radieuse. Ils se dirigèrent vers la porte. Mais, au moment où Lancester mettait la main sur le bouton de la serrure, la porte s'ouvrit d'elle-même et Tyrrel l'aveugle parut sur le seuil. Derrière lui etuient quatre hommes vigoureux et d'apparence déterminée.

— Vous êtes entre seul dans cette maison, monsieur de Lancester, dit l'aveugle ; vous en sortirez seul !

Susannah, ellrayee, se pendait au bras de Brian. Celui-ci se dégagea. Un instant, la pensée d'une lutte sembla lui traverser l'esprit. Son œil lança un éclair, et il parut choisir parmi ses adversaires celui

qu'il terrasserait le premier. Mais il se ravisa el répondit eu contenant sa voix :

— Soit, sir Edniuiul, je sortirai seul. A bientôt, madame, ajouta-t-il en se penchant rapidement à l'oreille de Susannali: vous ne m'attendrez pas longtemps, je vous jui^e !

11 passa vivement devant Tyrrel et ses acolytes, descendit l'escalier et sï'lança au dehors. Il fut absent une demi-heure. Quand il revint, un otticier de police et son escouade l'accompagnaient.

L'otucier fiappa, au nom du roi.

— Que Dieu bénisse Sa Très-Gracieuse Majesté, repondit une voix railleuse par Tune des fenêtres du premier étage.

La lénélre se referma. Au bout d'une minute la porte s'ouvrit. La police fit aussitôt irruption dans la maison. Personne ne se présenta pour résister à ses investigations. On fouilla le bâtiment des caves aux combles. Pas un valet, pas un maitre. Le u" 9 de Wimpole- Street était une maison abandonnée.

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