LE PANNEAU
Le docteur Moore revint s'asseoir auprès de l'ottomane où Rio- Santo gisait sans mouvement. Il souleva sa main, qui, subitement lâchée, retomba inerte et rebondit deux fois sur l'élastique coussin. Un sourire étrange, tout plein d'un triomphant orgueil, vint à la lèvre pâle du docteur. II se leva, croisa ses bras sur sa poitrine et regarda longtemps le marquis sans mot dire.
— C'est une belle créature! murmura-t-il enfin; quand ce cœur bat, il y a bien de la puissance dans ce regard éteint et morne à présent. Combien de fois ne m'a-t-il pas fait baisser les yeux! Sans lui, je serais le premier. Oui... cet homme me fait obstacle ; sa supériorité m'écrase... et voilà qu'aujourd'hui cet homme est à ma merci! Pour le tuer, je n'aurais qu'à le laisser mourir!
Il sourit, et, pour la seconde fois, son front rayonna un orgueil sinistre. Puis il ajouta durement ;
— Marquis, je te condamne! Demain les lords de la nuit se réuniront pour choisir un nouveau chef. Edward, le père de la grande famille, ne sera plus qu'un cadavre. Son Honneur, comme l'appellent les soldats de notre immense armée, aura trois pieds de terre sur le
corps. Et que c'est lourd, milord, trois pieds de terre! ajouta-t-il en ricanant. Oh! la maison Edward and G" ne mourra pas pour cela; Votre Seigneurie peut être tranquille. Elle aura toujours son comptoir dans Cornhill, ses mille dépôts dans Londres, et ses invalides dans les purgatoires de White-Ghapel et de Saint-Gilles. Il y avait un Edward avant vous, milord, il y aura un Edward après vous. Edward, c'est k nom royal, comme autrefois Pharaon, en Egypte. Demain, marquis, ce sera moi qui m'appellerai Edward. Que vous en semble?
Il mit la main sur le cœur de Rio-Santo, et une ride plissa profondément la peau tendue de son front.
— Je croyais la strangulation plus complète que cela, reprit-il sans plus prononcer ses paroles, parce qu'il venait de découvrir que Rio-Santo était plein de vie ; il faudra que je le tue, si je veux qu'il meure.
Le docteur tira de sa poche une trousse de maroquin et y choisit une lancette acérée. II trancha d'un coup de bistouri la manche de la robe de chambre du marquis et fit le geste de piquer sa veine.
— Il n'en faudrait pas davantage ! murmura-t-il.
Mais l'instrum.ent reprit place dans la trousse et le docteur s'assit, la tête entre ses deux mains.
— J'hésite à le sauver comme j'hésite à le perdre! pensa-t-il. Sa raain est robuste. Qui sait si la mienne saurait tenir les rênes de ce fougueux attelage qui traîne notre fortune? Et, après tout, le principal n'est-il pas de parvenir?
La lancette fut tirée une seconde fois de la trousse et soigneusement nettoyée. En touchant le chiffon de drap qui servait à l'essuyer, elle y laissa une trace rougeâtre, comme si elle eût été humectée d'un très-violent corrosif.
— Et son secret, d'ailleurs ! reprit encore Moore, dont l'œil s'alluma au feu d'un avide désir; s'il meurt, qui me dira son secret? Cet homme ne cherche pas ce que nous cherchons : il vise plus haut ; si haut que mon imagination ne peut pas même rêver ce qu'il tâche d'atteindre. Et il l'atteindra, pourtant, car il n'est point d'obstacle que son talon ne puisse briser. Je veux savoir ce qu'il cherche. Par le ciel! je connaîtrai sa pensée. Et alors sa vie ne sera-t-elle pas toujours à moi comme elle l'est aujourd'hui? N'ai-je pas le temps? Fou que j'é-
lais! j'allais faire comme ces enfants qui brisent leurs jouets pour savoir ce qu'ils recèlent. Le secret d'un mort est trop bien gardé : marquis, nous ajournons votre sentence.
On frappa doucement à la porte du cabinet.
— Au nom du ciel, monsieur, ayez pitié de mon angoisse, dit à travers la porte la voix du cavalier Bembo ; j'attends!
— Attendez ! répondit froidement Moore.
— Un mot par grâce, un seul mot, monsieur!
Le docteur, au lieu de répliquer, cette fois, se dirigea à pas de loup vers la partie du cabinet opposée à la porte derrière laquelle attendait Bembo, et mit une petite clé dans la serrure d'une armoire.
— J'allais oublier le motif de ma visite, murmura-t-il ; ce sera bien le diable si M. le marquis ne peut pas m'attendre encore quelques minutes.
Avant d'aller plus loin, nous croyons opportun de dire au lecteur que l'immense association qui porte à Londres le nom de la Famille . est constituée à peu de chose près comme la société qu'elle rançonne. Seulement elle est mieux constituée. Il y a chez elle aussi le public, le gentry et la noblesse, c'est-à-dire le peuple, les chevaliers et le sénat : les hommes, les gentlemen, les lords.
Au-dessus de tout cela est le père, que les hommes appellent Son Honneur ou désignent par un nom propre qui est sujet à changer. En 483., Edward régnait. Ldi Famille ût sous son règne de véritables progrès. On vola des diamants de la couronne, on commit des larcins héroïques.
C'était un homme taillé dans de tout autres proportions que ses bienaimés sujets. Les lords de la nuit, son conseil privé, découvrirent avec stupéfaction un beau jour que leur chef n'était point un voleur.
C'eût été une rumeur étrange dans la Famille, si celte révélation fût descendue des lords aux gentilshommes et des gentilshommes aux simples goujats de l'armée. Mais milords de la nuit avaient une raison de se taire : c'est qu'en définitive ils ne savaient rien. Rio-Santo était pour eux un problème, voilà tout. Ils avaient découvert qu'entre eux et lui se creusait un abîme. Il voyait plus loin qu'eux et plus haut; leur sordide ambition n'était point son ambition. — Où marchait-il?
Évidemment, Rio-Santo s'appuyait sur eux comme sur un bâton de
voyage; ils se voyaient être entre ses mains des instruments vulgaire?. Quel était le but de sa course? Nul ne pouvait le savoir, nul ne pouvait seulement s'en douter, car Rio-Santo tenait le sceptre d'une main hautaine, et de lui au premier de ses sujets il y avait tous les degrés de son trône.
Quelques-uns, parmi les patriciens de la Famille, se préoccupaient assez peu de cet état de choses. Ils touchaient de magnifiques dividendes ; leur but était atteint. Mais il y en avait d'autres, et parmi ceux-ci nous devons compter le docteur Moore et l'aveugle Tyrrel, qui n'acceptaient point aussi volontiers le fait accompli. Tyrrel avail été chargé par le marquis de quelques missions secrètes qui avaient bouleversé son intelligence.
L'une de ces missions consistait à remettre cent livres sterling tous les mois à l'Honorable Brian de Lancester, lequel ne faisait à coup sur point partie de l'association. Tyrrel se creusait la cervelle pour deviner le motif de cette munificence. C'était en vain, et ce devait être en vain toujours, parce que les motifs du marquis étaient trop en dehors du cercle d'idées où gravitait d'ordinaire la pensée de Tyrrel.
Quant au docteur Moore, il avait ses entrées à Irish-House; il était le médecin de Marie Trevor, et jouait un peu, entre le marquis et son ténébreux sénat, le rôle que nos ministres jouent entre le roi et les chambres. C'était un esprit subtil , audacieux, mais froid dans son audace, patient, hautain et sachant cacher sa hauteur sous l'obéissance, positif à l'excès, rompu au dol, et capable d'entrer jusqu'au cou dans le crime; mais il devait, comme Tyrrel, chercher les secrets de Rio-Santo dans une sphère trop restreinte ou trop basse.
Quand un vaisseau poind en mer à l'horizon et que le matelot en vigie crie : Navire! les passagers ouvrent de grands yeux et cherchent à voir. Ils ne voient rien. Le navire approche. Les marins comptent ses mâts déjà et raisonnent sur son allure. Les passagers cherchent encore et ne voient pas davantage. C'est qu'ils cherchent trop bas. Pour voir de loin, il faut regarder dans les nuages.
Depuis six jours que Rio-Santo ne se montrait point, le désir inquiet de Moore s'était singulièrement accru; cette absence devait avoir de bien graves motifs et couvrir peut-être d'étranges menées. Le docteur, néanmoins, ne perdit pas tout à fait son temps pendant
ces six jours. Introduit dans le cabinet du marquis, il épia, fureta, violât le secret des cartons fermés et mit ses regards curieux dans plus de paperasses qu'il n'en faudrait pour composer vingt volumes. Mais ces papiers étaient, pour la plupart, écrits en chiffres, dont Moore n'avait point la clé. D'autres étaient couverts de caractères chinois et le docteur reconnut sur quelques-uns l'idiome vulgaire de l'Afghanistan.
On peut savoir beaucoup de langues et ne point connaître à fond le chinois vulgaire et le patois populaire du Sindhy. Tout ce que Moore put reconnaître dans les nombreux documents parcourus à la hâte, c'est qu'une mystérieuse fermentation était fomentée au sein du Céleste Empire, et qu'un esprit de révolte avait soufflé dans les montagnes des Afghans.
Était-ce de l'histoire contemporaine ou de l'histoire ancienne?
Quand il eut fouillé les cartons, il fouilla le cabinet lui-même, espérant découvrir quelque cachette. Du premier coup il crut avoir trouvé son fait. C'était le matin même de ce jour où recommence notre histoire. Le lecteur peut se souvenir qu'au moment où le cavalier Angelo Bembo, de retour de son expédition chevaleresque, ouvrait la porte pour se précipiter au secours de Rio-Santo, un des lambris de la chambre d'Angus Mac-Farlane, qui venait de s'agiter et de laisser apercevoir le visage curieux du docteur Moore, se referma tout à coup.
Ce panneau donnait dans le cabinet du marquis. En l'ouvrant, Moore croyait avoir découvert un armoire secrète. Ce qu'il vit le frappa vivement, et il n'en eut qu'un plus grand désir de voir mieux et davantage. Ce fut dans la serrure de ce panneau qu'il mit une petite clé à l'instant où la voix suppliante du cavalier Angelo Bembo vint réclamer une consolante parole pour calmer son inquiétude. Il poussa sans bruit le panneau. La chambre du laird était silencieuse et vide ; on n'entendait même pas la respiration d'Angus Mac-Farlane, étouffée par les épais rideaux du lit.
Moore jeta un dernier regard sur Rio-Santo, toujours immobile, et franchit le seuil.
Le premier objet qui le frappa en entrant fut le portrait suspendu entre les deux fenêtres. A son aspect, un étonnement extrême se pei-
gnit sur son visage. Il le contempla sous divers jours, fermant les yeux un instant pour les rouvrir ensuite et mieux voir. A mesure qu'il regardait ainsi, un reste de doute, demeuré sur sa physionomie, s'évanouissait graduellement.
— C'est bien elle! murmura-t-il enfin; et, sur ma parole, elle était bien faite pour tourner la tète de l'héritier présomptif d'un comte... c'était une ravissante créature ! Mais que fait ici le portrait de la cora'^ tesse de White-Manor?
LA SAIGNEE
Le docteur Moore resta quelques secondes devant ce gracieux portrait de femme, vêtu à la mode de 4815, que nous avons décrit en 1 un des précédents chapitres.
— Je n'y comprends rien! murmura-t-il ensuite; Rio-Santo n'est ici que depuis un an, et la comtesse de White-Manor... Ma foi, je m'y perds! *• ^
Il pirouetta sur le talon et jeta en passant un regard distrait par la fenêtre.
— Hé! hé! hé! fit-il en riant plus franchement que d'habitude • le hasard est parfois souverainement spirituel ! Si je ne me trompe voici de l'autre côté du lane le free and easy de White-Manor. White- Manor était un fier séducteur de son temps!... Oh! oh! ajouta-t-il en s arrêtant tout à coup à deux pas du lit, il y a là un homme ! '
Il venait d'apercevoir la jambe maigre et velue d'Angus Mac-Farlane qui sortait à moitié des couvertures. Le docteur était entré dans cette chambre avec unesi ferme espérance de découvrir des choses étranges impossibles à soupçonner, qu'il demeura une minute hésitant et comme saisi d une puérile frayeur. Quel était l'homme étendu sur ce lit?
Il souleva le rideau. Angus tournait le dos au jour. Son front touchait la muraille. Moore ne pouvait voir son visage. Un instant. Tinstinct de médecin se mit en travers de sa curiosité. Il prit le bras d Angus et lui tàta le pouls.
— Fièvre cérébrale! murmura-t-il*, congestion imminente. Pourquoi m'a-t-on appelé si (ard?
Cette ptirase consacrée lui échappa, tant est grande la force de l'habitude. Il l'accueillit au passage par un sourire, et mit un genou sur le lit, de façon à coller, lui aussi, sa tête au lambris. Dans cette position, il put voir les traits d'Angus. Son examen dura deux ou trois secondes.
— Je ne connais pas cet homme ! dit-il avec désappointement. Puis se ravisant tout à coup, il ajouta : Mais si fait ! C'est cet honnête paysan d'Ecosse que Piio-Santo nous amena une fois au conseil; lelaird qui lient notre château de Crewe. Et pourquoi diable Rio-Santo le laisset-il mourir là comme un chien ?
Le docteur se releva et secoua la tête.
— Fou que je suis! murmura-t-il; j'ai beau chercher, je ne trouverai point. Le secret de ce marquis d'enfer est dans son cerveau et non point autre part. J'ai rencontré çà et là quelques pages dépareillées du livre de sa conscience : assez pour être sur que sa vie ne fut qu'un long mystère ; trop peu pour deviner le premier mot de son secret.
Le laird fit un mouvement et se retourna péniblement sur sa couche.
— L'eau me brûle! dit-il tout bas.
— Cet homme se sauvera tout seul l murmura le docteur Moore. Demain, il sera en convalescence.
— Oh ! reprit Angus, le brigand m'échappe 1 elles disparaissent... toutes deux ! toutes deux !
Moore mit la main sur son pouls et l'y laissa près d'une minute.
— Une crise, pensa-t-il ; et ce sera fini. Ces misérables Écossais ont le cerveau si bien fêlé que la fièvre passe à travers les fissures !
— Selle mon cheval noir, Duncan de Leed ! s'écria le laird dont la voix devint tout à coup retentissante; je vais me rendre à Londres pour le tuer!
— Pour tuer qui? demanda involontairement le docteur.
Angus s'était levé sur son séant et attachait sur lui des yeux effrayants à voir.
— La voix des rêves ne peut pas mentir, reprit-il lentement. Il me
LES MYSTÈUES DE LONUHI'S. 33
semble que j'ai vu Fergus O'Breane celte nuit. Pourquoi ne l'ai-je pas tué?
Ses mains se posèrent sur les deux épaules du docteur.
— Te l'ai-je dit, ami Duncan ? lorsque je l'aperçois par la seconde vue, il a au milieu de la poitrine un trou rond et rouge. Il est assis •ur le gazon, au bord d'un chemin, et bien pâle. Alors la voix des rêves perce la nuit et me dit à l'oreille : C'est ton sang, le sang de tes veines qui vengera Mac-Nab!
— iMac-Nab! répéta le docteur en lui-même; je connais ce nom... eh! oui... ce jeune pédant que j'ai trouvé au chevet de Perceval! Stsphen Mac-Nab !
— Qui donc m'a dit qu'il s'appelle maintenant Rio-Santo? s'écria soudainement le laird.
Moore .wait tressailli au nom du marquis.
— Ce n'est pas moi, mnrmura-t-il, espérant relier par celte réponse les idées fugaces du malade et l'entraîner en de moins obscures révélations. •*
— Rio-Santo! répéta Angus ; selle mon cheval, Duncan de Leed!
— Et, s'il plait à Votre Honneur, dit le docteur, en tâchant d'imiter l'accent et les formules d'Ecosse; ce Hio-Santo est donc un assassin?
Le laird retira ses deux mains avec défiance.
— Ceux qui disent cela, répondit-il, en ont menti. Que me voulezvous?
Il se replongea, tremblant de froid, entre ses couvertures.
— L'eau me l'iace ! grommela-t-il en frissonnant. Puis il entonna d'une voix endormie :
Le laird de Killarvaa
Avait deux fllles; Jamais n'en vit amant
D'aussi gentilles
Dany Glen-Girvan...
Moore attendit quelques secondes, cherchant le mot de cette énigme. Tout à coup il sentit la pression d'une main sur son bras et se retourna vivement, croyant que c'était le cavalier Bembo. Mais à peine eut-il porté son regard sur l'homme dont la main serrait son bras,
qu'il poussa un cri de terreur et cliancela, prêt à défaillir. L'Iiomnin qui le surprenait en flagrant délit d'espionnage, au moment où, désertant le chevet d'un malade — d'un mourant! — il se livrait à une sorte de visite domiciliaire, inexcusable par tout pays, mais inex-cusable surtout dans les mœurs anglaises, où chaque maison habitée est un sanctuaire que la loi elle-même n'a pas le droit de violer, c'élail le malade lui-même, le mourant, Rio-Santo en personne.
Le docteur mesura sa situation d'un coup d'œil. Il était sous la main de Hio-Santo. Il le savait,
Rio-Santo portait sur son visage les symptômes manifesies de cette désorganisation partielle du cerveau, dont les effets sont si divers. Moore venait de deviner qu'il était muet. Sa langue demeurait paralysée après le retour à la vie de toutes les autres parties de son corps. Il pensait, mais les muscles de sa langue étaient moinonlanéinenl frappés de mort.
Moore eut l'idée de le tuer.
Hio-Santo le regardait fixement. Il releva la manche de si rôle de chambre, et, d'un geste significatif, montra la veine gonllée de son avant-bras.
— Vous voulez que je vous saigne, milord ? demanda Moore. Rio-Santo fit un signe aflirmatif.
Le docteur hésita. Tandis qu'il hésitait, il se sentit serrer de nouveau le bras. Cette pression fut lente et persistante. C'était quelque chose comme un ordre donné d'une voix ferme, mais sans colère.
Moore tira sa trousse et l'ouvrit.
Au moment où il approchait la lancette du bras de Rio-Santo, celui-ci lui arrêta la main el prit Tinslrument, qu'il approcha de ses yeux. Le docteur comprit et trembla, car ce geste lui disait que Rio- Santo n'avait lien perdu de sa pantomime, alors qu'il avait essuyé cette même lancette sur son habit, dont le drap s'était instantanément
rougi .
Il releva, lui aussi, sa manche sans mot dire et se piqua légèremoni
le bras.
Rio-Santo fit un signe d'approbation. L'instant d'après, de sa veine ouverte s'élança un vigoureux jet de sang.
— Assez! dit Rio-Santo au bout de quelques secondes.
LES MYSTERES DE LOiNDRES. 3o
Le docteur tressaillit violemment au son de cette voix. Il releva .-oi regard allaché sur la saignée avec une vérilable terreur. Hio-Saiilo étnit de nouveau l'homme redoutable devant qui tout pliait.
Moore forma la saignée et croisa ses bras sur sa poiiiine. Il attendait son arrêt.
— Avancez-moi un fauteuil, dit Rio-Santo.
Moftre se hâta d'obéir. Le marquis tomba pes-iFiiment sur le coussin et mit sa main sur ses yeux (jui, affaiblis par les veilles, la crise et le ?ang perdu, se blessaient à l'éclat du jour. Il demeura ainsi pendan' trois ou quatre minutes. Au bout de ce temps, il redressa la tête. Sou front pâle avait recouvré toute sa tière sérénité.
— Monsieur le docleur, dit-il, je vous remercie d'avoir violé le secret de cette retraite. Grâce à vous, je sais maintenant (jue ce pauvre malade n'est plus en danger de mort.
Il montrait Angus, endormi sur le lit. Moore s'inclina.
— Je pense que je ne me trompe point, ajouta Rio-Santo. Vous avez dit que son état est désormais sans péril?
— Je l'ai dit, milord.
— Monsieur le docteur, reprit le marquis, je vous remercie d'avoir mis à nu devant moi le fond de votre âme, tandis que je gisais là-bas mourant. Vous êtes jaloux de moi ; vous voulez mon secret. Ne m'interrompez pas, monsieur, je ne vous veux point de mal. Seulement, votre jalousie est insensée, et mon secret est de ceux qu'on ne devine pas. Il est comme ces pages écrites en langues inconnues que vous avez trouvées dans mon cabinet et que vous avez essayé en vain de déchiffrer; on aurait beau le tenir entre ses mains, il faudrait encore une clé pour le comprendre, ei celle clé, n)onsieur, Dieu, qui seul la donne, ne l'a point mise en vous.
Il y avait dans ces dernières paroles un mépris sans bornes. L'orgueil de Mooie se révolta sourdement au dedans de lui.
— Monsieur le docteur, reprit encore Rio-Santo, parlant toujours de cette voix lente qui donnerait de la froideur à une louange, mais qui ajouie à l'expression du dédain, je vous remercie enfin, et surtout de ne m'uvoir pas assassiné.
Moore recula de deux pas. Ce mot le sangla comme un coup de fouet au cœur. Il se crut perdu sans ressources.
36 LES MYSTKRKS IJE LONDRES.
Mais Rio-Santo continua :
— La mort m'eût été cruelle... bien cruelle! Encore une fois, je ne vous veux point de mal. Mettez ce coussin sous mes pieds, monsieur le docteur.
Moore prit le coussin et le plaça sous les pieds du marquis,
— Excusez-moi, monsieur le docteur, poursuivit ce dernier, si j'abuse ainsi de votre complaisance. Allez ouvrir la porte extérieure de mon cabinet et dites à Ange... Vous avez parlé bien durement à ce pauvre enfant tout à l'iieure, monsieur! Dites-lui que vous m'ayez sauvé la vie. Il vous pardonnera votre insolence. Quelle heure est -il, monsieur le docteur?
-~I1 est dix heures, milord.
— Le temps est précieux, mais la fatigue m'accable et il me faut au moins une demi-journée de repos. Dites à mes gens, monsieur, d'aileler pour quatre heures. Le cavalier Angelo Bembo m'accompagnera.
Le docteur se dirigea vers la porte.
— Quand vous aurez fait cela, monsieur le docteur, reprit Rio- Santo au moment où il s'éloignait, vous reviendrez. J'ai quelques questions à vous faire.
Moore rentra dans le cabinet, qu'il traversa })Our aller ouvrir la porte extérieure.
— Eh bien, monsieur, eh bien ? s'écria le cavalier Bembo.
— La vie de M. le marquis est hors de danger, signore, dit Moore.
— Hors de danger! répéta Bembo avec un élan de joie. Je vous avais mal jugé, monsieur le docteur; vous êtes un savant homme et un digne ami ! Je vous prie d'accepter mes excuses et de me croii e tout à vous.
Le docteur s'inclina froidement et toucha la main que Bembo lui tendait, en disant :
— Sa Seigneurie vous charge de faire atteler pour quatre heures et compte sur vous pour l'accompagner.
Bembo sauta de joie.
— Sortir ! sortir déjà ! s'écria-t-il ; mais c'est une résurrection ! Ah! docteur, vous êtes un homme habile !
'je l'ai pensé longtemps, répondit Moore en secouant la tète.
Il salua et referma la porte.
Quand il fut revenu dans la chambre du laird, l'iio-Sanio lui dtmanda :
~ Pendant ces six jours, s'est-il passé quelque chose parmi vous, monsieur Je docteur?
— - On s'est étonné de votre longue absence, milorJ, mais vos fidèles n'ont pas eu de |)eineà faire taire les mécontents. Milord, je ne sais ce que vous pensez de moi, mais je vous le dis du fond du cœur : Bien fous sont ceux qui essayent de vous combattre !
Rio-Santo mil sur lui son regard profond et tranquille.
— Et vous êtes un homme sage, vous, monsieur le docteur! prononça-t-il avec simplicité.
— Chacun, en sa vie, a ses heures de démence, milord. Puisque nous parlons de moi, j'ai été doublement fou tout à l'heure : fou de vouloir vous tuer...
~ Et fou de ne l'avoir point fait, interrompit Rio-Santo.
— Oui, milord, répondit le docteur.
Rio-Santo se retourna sur son fauteuil.
C'est partie remise, dit-il; vous ne me pardonnerez point. Moi, je n'ai pas le temps de m'occuper de vous... J'accepte votre aide comme par le passé.
^ Cette confiance, milord... commença le docteur Moore, |ui sentit un instant l'envie déjouer au repentir.
— Confiance n'est pas le mot, interrompit don José. Je vous écraserai désormais au moindre soupçon, monsieur.
Le pied de Rio-Santo, repoussant violemment le coussin, tomba sur le tapis que son talon coupa.
— Milord ! milord ! s'écria Moore avec une émotion hypocrite, en un moment comme celui-ci, une seule parole de bonté m'eut fait votre esclave pour la vie !
L'œil de Rio-Santo, ne perdit point son expression de calme supériorité.
— Un mot encore, dit-il ; comme le hasard peut me livrer une seconde fois à vous sans défense, je veux vous apprendre un secret. Si ▼ous m'eussiez tué ce matin, ce soir vous auriez dormi sur la paille de Nfvvgate. Il y alongtemps que je vous connais, d jeteur. Entre vous et l'echafaud il n'y a que ma volonté depuis deux mois.
Moore tremblait, mais il voulut douter.
— Entre réchafautl et moi, milord, dit-il en essayant vainement de mettre de la superbe dans son regard, il y a un abime que toute votre puissance ne saurait point combler.
— Monsieur, prononça Rio-Santo avec fatigue, parler trop me lasse et j'ai des questions imporlontes à vous faire. Le lord hant-shérif a entre les mains un paquet cacheté où se trouve votre condamnation. Ne vous étonnez pas : je liens ainsi plus ou moins tous les lords de la nuit, vos confrères. Sans cela, monsieur, il me faudrait mille existences!
— Mais que contient ce paquet?
— Choisissez entre tous vos méfaits, docteur. Ce paquet contient la preuve de l'un d'eux ; la preuve irrécusable.
— Mais pourquoi le haut-shérif ne l'a-t-il pas encore ouvert?
— Parce que je ne l'ai pas voulu, ré|)0!idil Kio-Santo.
Il ferma d'un geste la bouche du docteur, qui allait parler encore, et ajouta :
— C'en est assez. Laissons cela. Quelles nouvelles de miss Mary Trevor ?