‹ Les mystères de LondresChapitre 51 sur 104 · BUREAU DE M. BISHOP · texte numérisé non relu

BUREAU DE M. BISHOP

Stephen mit la main sur le bouton de la sonnette. Son cœur battait comme lorsqu'on va défaillir.

Tandis qu'il hésitait, un homme le comtemplait avidement de l'autre côté de la rue.

Cet homme, appuyé contre la grille d'une maison, portait le costume des mendiants de Londres, étrange costume, qui est tout semblable à celui d'un gentleman, dont il ne diffère que par les souillures et la vétusté; les lambeaux d'un habit noir flottaient sur ses épaules osseuses et dépourvues de chair. Son pantalon, également noir et rapiécé en mille endroits, se collait, flasque et humide, sur ses jambes, d'une effrayante maigreur.

Il avait dû être beau de visage ; du moins ses traits réguliers et ne manquant pas d'une certaine finesse semblaient l'annoncer. Mais la faim ou la maladie, ou toutes les deux àla fois, avaient opéré parmi ses traits de tels ravages que leur ensemble ne pouvait plus inspirer que la pitié. Son front saillant se couronnait d'une masse de cheveux incultes et comme desséchés. Sa barbe était coupée aux ciseaux, partout où la décence anglaise a déclaré shoking de laisser croître le poil.

Nous pouvons affirmer ici, en passant, qu'aucune lady ne ferait l'aumône à un pauvre entaché de moustaches. Ses yeux mornes, grossis, égarés, s'ouvraient à fleur de tête entre les cavités de son front déprimé au-dessus du sourcil, et de sa joue où saillait seulement la pointe enflammée d'une osseuse pommette. Ces traits n'exprimaient rien, à vrai dire, rien que la misère poussée jusqu'à l'agonie, mais ils exprimaient la méchanceté ou la bassesse moins encore que tout autre chose. Le type irlandais y gardait seulement quelque chose de son astuce naïvement flagorneuse.

Cet homme mourait de faim. Cela est si commun à Londres que nous avons vraiment scrupule d'entretenir le lecteur de pareilles

banalités.

Mais il faut bien tout dire ; et notre livre est fait un peu pour la France, où les gens qui périssent d'inanition peuvent avoir, dit-on, la chance de trouver çà et là un morceau de pain.

Nous n'affirmons point positivement ce dernier fait, de peur de

passer parmi les charitables riverains de la Tamise pour un porteur de moustaches.

Notre pauvre homme regardait Stephen avec une singulière expression d'avidité. Manifestement, il avait grand désir d'aborder le jeune médecin ; mais quelque chose le retenait : la détresse est timide à Londres.

Enfin, il quitta doucement la grille oîi il s'appuyait et traversa i.i rue à pas de loup. Il arriva auprès de Stephen au moment où ce dernier se déterminait à peser enfin sur le bouton de la sonnette.

— Votre Honneur, dit-il en tirant faiblement Mac-Nab par le pnii de son habit! oh ! Votre Honneur !

Stephen se retourna vivement, honteux d'être surpris en ce lieu.

— Que me voulez-vous? demanda-t-il.

— Oh ! Votre Honneur ! répondit le pauvre avec un fort accent irlandais; ne vous fâchez pas contre moi, je veux seulement vous dire que M. Bishop vend trop cher et que vous vous arrangeriez avec moi à moitié meilleur marché.

Stephen se recula involontairement. La pauvreté, parmi ses mille malheurs, a celui d'être toujours facilement accusée. Les paroles de l'Irlandais lui parurent avoir une terrible portée.

— Est-ce que vous faites le métier de vendre des cadavres? s'écria-t-il.

— Voulez-vous en acheter un? demanda tout bas l'Irlandais au lieu de répondre.

Stephen pensa tout de suite aux deux sœurs.

— Une jeune fille? prononça-t-il à travers ses dents convulsivement serrées.

— Ah ! Votre Honneur ! je ne suis pas un assassin comme M. Bishop. Et, quand je dis que M. Bishop est un assassin, je me trompe peutêtre. Je sais bien qu'on ne doit jamais mal parler des gens riches. Mais pour ce qui est de moi. Votre Honneur, il n'y a qu'à me regarder pour voir que je n'aurais pas la force de burker un enfant.

Stephen regarda mieux le pauvre diable et eut pitié de son évidente détresse.

— Déterrez-vous donc les cadavres que vous vendez ? lui demanda-t-il plus doucement.

— Oh ! non, Votre Honneur, répondit l'Irlandais ; je suis ctxtholique.

— Alors, que me proposez- vous?

— Un corps qui n'a pas été mal bâti dans son temps, Votre Honneur... un peu maigre, mais sain... quarante ans, cinq pieds six pouces. Dans une heure il peut être à vous. Si vous vouliez l'attendre huit jours, j'aimerais mieux ça, mais ne vous gênez pas.

— Mais où le prendrez-vous? balbutia Stephen stupéfait.

— Oh ! ne vous embarrassez pas de cela, j'ai mon affaire.

— Il n'est donc pas mort?

— Pas tout à fait, dit l'Irlandais en souriant avec tristesse.

— Vous comptez le tuer?

— Il le faudra bien.

— Mais enfin, malheureux, dit Stephen en frissonnant, quel est ce cadavre ?

— S'il plaît à Votre Honneur, répliqua l'Irlandais avec une résolution froide, ce cadavre est le mien.

A ce dernier mot, le pauvre chancela et s'assit sur les marches dt l'escalier de Bishop. Stephen le considéra'avec attention. Il ne découvrit nulle trace d'aliénation mentale ou même de fièvre sur ce visage exténué. Ce comble de la misère humaine lui fit oublier, pour un instant, sa propre souffrance.

— Gomment vous nomme-t-on? demanda-t-il en cherchant sa bourse.

— Oh ! Votre Honneur, s'écria joyeusement l'Irlandais; je vois bien que vous allez m'acheter. Je me nomme Donnor d'Ardagh, et je puis vous conter en deux mots mon histoire. Nous autres Irlandais, voyezvous, nous avons la passion de venir à Londres, et Londres nous tue.

Envoyant que Stephen l'écoutait, Donnor retrouva pour un instant la volubilité proverbiale des fils de la verte Erin et reprit avec rapidité :

— Oh ! oui. Votre Honneur, Londres est mauvais pour les gens de l'Irlande. J'y vins, il y a bien longtemps, et je me mariai dans Saint- Gilles avec une jolie fille qui m'aimait. Nous étions pauvres, mais nous étions forts tous deux, et nous travaillions tant ! Il y a deux ans,

nous vivions tranquilles avec cinq enfants dont les plus grands travaillaient déjà. L'ainé, Patrick, était bien beau et bien robuste ; il eût soutenu nos vieux jours, car il avait bon cœur; mais le roi eut besoin de matelots. Patrick fut pressé et mis sur un navire qui n'est pas revenu. Ma pauvre Nell pleura, tout en travaillant; puis elle cessa de travailler parce que son cœur était brisé. Le pain manqua dans notre cellar. Georges, mon second fils, un généreux et doux enfant» Votre Honneur 1 eut pitié de sa mère malade, vola un remède chez un marchand de drogues. Georges fut envoyé à Botany-Bay. Nell mourut»

Donnor étouffa un sanglot et poursuivit en haletant.

— Snail etLoo, que nous avions été obligés d'envoyer aux manufactures pendant la maladie de Nell, devinrent ce qu'on devient dans ces réceptacles empoisonnés. Snail s'est engagé, dit-on, dans la grande Famille. Si vous saviez comme il était gentil et avisé, Votre Honneur! et Loo, ma jolie Loo? l'amour de ma pauvre Nell 1 Loo est devenue la honte de mon nom. Elle n'a que treize ans. Votre Honneur : c'est Londres qu'il faut accuser et non pas la pauvre fille !

Donnor courba la tête en pleurant, mais sans cesser de parler.

— Snail et Loo eussent été d'honnêtes cœurs, dit-il encore, mais c'est à l'enfance que Londres s'attaque, et l'enfance ne sait pas. Maintenant Loo se meurt, tuée par le gin et la fatigue de son affreux métier, et Snail croît pour la potence. Oh ! Et ce sont mes enfants ! les enfants de Nell, si pure et si bonne! Maintenant, Votre Honneur! il me reste une petite fille toute nue qui couche dans la cendre à la porte démon ancien cellar. Je suis trop faible pour travailler, et je cherche à vendre mon corps pour deux livres et dix shellings.

— Mais, malheureux, dit Stephen, quand vous ne serez plus, pensez-vous que votre petite fille souffrira moins?

— Oh! Votre Honneur, j'ai songé à tout, répondit Donnor avec un sourire d'enfant, un sourire dont aucun mot ne nous semble pouvoir peindre la simplicité sublime ; Brien de Cork, le mercier de Bainbridge-Street, ne demande pas mieux que de prendre la petite fille chez lui, si je trouve deux livres pour le trousseau. lime resterait encore dix shellings, dont cinq me serviraient à faire mettre une croix sur la tombe de NeU. Avec les cinq autres...

Donnor hésita.

— Oh ! Votre Honneur, reprit-il avec embarras, je sais bien que ce n'est pas là une pensée de chrétien... et, s'il le faut, je pourrai rabattre ces cinq derniers shellings. Mais il y a si longtemps que je n'ai bu et mnngé à ma soif et à ma faim. ! Avant de mourir, Votre Honneur, j'aurais voulu m'asseoir à une table comme un homme, manger du pain et boire de l'aie !

Stephen demeura un instant sans voix devant celte suprême expression de la misère. Donnor crut qu'il trouvait ses prétentions exorbitantes.

— Je renoncerai aux cinq shellings, s'il le faut, continua-t-il avec un soupir. Je puis mourir à jeun comme j'ai vécu. Mais pour les cinq autres... La pauvre Nell n'a pas de croix sur sa tombe. Ah ! Votre Honneur! si vous marchandez, la petite fille ne saura pas où s'agenouiller pour pleurer sur sa mère 1

L'œil de Stephen devint humide, son sang-froid ne put tenir contre ces dernières paroles.

— Donnor, dit-il, je suis bien malheureux, moi aussi, on a enlevé dans la maison de ma mère deux jeunes filles que j'aime comme mes sxurs.

— Ah ! fit l'Irlandais qui jeta un coup d'œil significatif sur l'écrîteau de Mr Bishop.

— Allez manger et boire, reprit Stephen en lui mettant un souverain dans la main avec sa carie ; allez donner des habits à la petite fille, puis vous reviendrez me voir.

Donnor ne se pressa point d'être reconnaissant. 11 savait trop Londres pour supposer un bienfait, et son regard interrogea la physionomie de Stephen avec défiance,

— Votre Honneur, dit-il après un silence, c'est encore une livre et cinq shellings.

On ne peut exiger qu'un homme, dans la position de Stephen, s'occupe longtemps du malheur d'autrui.

— Si vous pouvez me servir, je vous paierai, répliqua-t-il brièvement, en congédiant l'Irlandais d'un geste. Si vous ne pouvez pas iii'être utile, je viendrai à votre secours. Allez, Donnor, et revenez me voir aujourd'hui dans Cornhill.

Donnor s'éloigna, ébahi. L'idée de gagner quelque argent, fai-

ble comme il était, autrement qu'en vendant son cadavre, ne pouvait plus entrer dans son intelligence, rompue à cette pensée de mort.

— Je vais toujours faire de mon mieux pour la petite fille, pensat-il.

Mais il ne remercia pas Stephen.

Celui-ci pesa sur le bouton de la sonnette. La porte s'ouvrit. Un valet à livrée rouge introduisit Mac-Nab dans un assez beau parloir,, dont les lambris s'ornaient d'une multitude de mauvaises gravures représentant des scènes de sport, des assauts de pugilat et des combats de coqs. Stephen demanda Mr Bishop.

— Monsieur est dans son cabinet, répondit le groom. Si monsieur veut me dire son nom, je l'annoncerai.

Stephen se nomma. Le groom sortit et revint aussitôt en disant :

— Monsieur reçoit.

Stephen monta un étage et se trouva dans le cabinet de Mr Bishop.

Nous avons décrit ce personnage dans la première partie de notre récit, lors du mémorable duel entre Tom Turnbull et Mich, le beaufrère du petit Snail.

Bishop le burkeur était vêtu d'une robe de chambre de salin, dont les broderies changeantes avaient de rouges et magnifiques reflets. Sur son front se posait de côté un bonnet de forme écossaise, en velours écarlate. Il était demi-couché sur une ottomane de velours, posée contre la muraille également tendue de velours. L'ottomane, les fauteuils, la tenture et aussi les rideaux demi-fermés des croisées étaient rouges.

Tout ce rouge jetait sur la face du burkeur couché une couleur apoplectique effrayante à voir. Auprès de lui, un grand chien d'Ecosse, au poil roussàtre, était étendu sur le tapis. L'émail de ses yeux, reflétant le jour ardent de ce réduit étrange, rayonnait une lueur réellement diabolique.

Mr Bishop était aussi, dans son genre, un eccentric man. Il fumait une longue pipe de Turquie, dont le fourneau à réservoir s'appuyait sur le sol, et envoyait vers le plafond des spirales de vapeur empourprée.

Stephen, en entrant dans cette chambre, eut d'abord une sorte d'éblouissement causé par la couleur insolite qui déteignait sur tous

les objets. La première chose qu'il aperçut parmi cet ardent chaos fut l'œil enflammé du chien d'Ecosse, qui gronda sourdement et Ci scintiller l'éclair de ses prunelles. Ensuite il distingua les contours d'une face de boule-dogue, coiffée d'un bonnet de velours. C'était le burkeur.

— Oh! dit Bishop sans se déranger, c'est vous qu'on appelle Mac- Nab ? Je ne vous connais pas. Que voulez-vous?

— Je vous connais, moi, répondit Slephen dont tout le sang-froid était revenu ; et je veux voir vos sujets.

— Mes sujets? de par Dieu! s'écria Bishop avec un gros rire, je suis moi-même un fidèle sujet du roi. Où pensez-vous être, mon camarade, pour me parler de sujets ? Vous êtes si pâle que tout mon velours ne suffît pas à vous mettre du rouge sur le visage. Je pense que vous n'êtes pas ici pour vous moquer de moi !

— Je vous répète, répliqua Stephen, que je viens pour acheter un sujet.

— Du diable ! gronda Bishop en se levant d'un bond eten saisissant le jeune médecin au collet ; seriez-vous un homme de police, mon camarade?

Le chien d'Ecosse tendit ses jarrets de devant et ramassa ceux de derrière comme s'il allait s'élancer à la gorge de Stephen.

liES MYSTÈRES DE LONDRES. 57

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