LE BUREAU DR M. BISHOP
Frank Perceval dormait toujours, et Sleplien Mac-Nab épiait impntieminent son réveil pour avoir l'explication de cette parole échappée à son lève. Mais cette explication ne devait point avoir lieu tout de suite.
Vers sept heures du matin, on frappa violemment à k porte extérieure de DudIey-IIouse. Le vieux Jack ouvrit et revint aussitôt dire à Mac-Nah qu'une femme le demandait. Stephen descendit au parloir, où il y trouva la servante de sa mère.
— Qu'y a-t-il donc, Bess? demanda-t-il.
— Ce qu'il y a, mister Mac-Nab, répondit la pauvre fille, dont Stephen remarqua seulement a'ors le trouble et l'affliction. Ah! lord! ne demandez pas ce qu'il y a. Venez à la maison, plutôt! Venez bien vite, car la pauvre dame devient folle. C'est à fendre le cœur.
— Parlez-vous de ma mère! s'écria Stephen. Au nom de Dieu! qu'esl-il arrivé?
— Ah ! lord ! répéta dolrmnient Betty ; c'est à fendre le cœur ! Les deux pauvres chères filles. On n'en eût point trouvé de pareilles dans la Cité, mister Stephen ! Ah ! lord !
Le jeune médecin, au comble de l'inquiétude, saisit le bras de Betty et la somma impérieusement de s'expliquer. Betty mit son mouchoir sur ses yeux en criant :
— C'est à fendre le cœur! La pauvre dame devient folle ! Stephen fit ce qu'il aurait dû faire tout d'abord. Il s'élança dans la
rue, appela un cab et se lit conduire au galop dans Cornhill. Dés qu'il fut pa.ti, Beity se ravisa.
— Stephen ! mister Stephen ! cria-t-elle. Écoulez ! je vais tout vous dire !
Mais Steplien éiait déjà bien loin. Betty essuya ses yeux.
— Je pense qu'il aurait pu attendre un peu, grommela-t-elle; et
46 LES MVSTÈnRS DK LONDRES.
après tout il é'ait bien nalurel de tirer son mouchoir et do ploiircr tri pareille circonstance. F^es petites filles sont mainlenanl D'en sali on ! Un autre aurait eu envie de savoir; mais mister Stcplien c?t fier de son latin et de son grec. Grand bien lui fasse, le pauvre jeune monsieur! Cela ne l'aidera guère à retrouver ses cousines. Oh! lord! quand on y songe, voilà un événement!
Bess reprit à son tour le chemin de Coridiill, désolée d'a^'oir manqué par sa faute l'occasion de conter une Iu.!-nil)re hit^toire.
L'entrée de Stephen dans la maison de sa nièro fut quelque chose de navrant. Bess avait raison. La pauvre misfress Mac-N;d) était presque folle. Toute la nuit, elle était restée debout sur la porte ouverte de sa maison, espérant toujours, attendant le retour de ses nièces, qui ne devaient point revenir.
A la vue de Stephen, elle retrouva quelque force et put prononcer en |)leurant les noms d'Anna et de Glary. Stephen devina. Les paroles de mauvais augure de Betty l'avaient préparé à un malheur. S'il n'eût point devmé, l'aspect des lits vides où n'avaient évidemment point couché les deux sœurs l'aurait mis bien vite sur In voie. Anna etClary avaient disparu, voilà ce qui était constant. Mistress Mac-Nab elle-même n'en savait pas davantage.
Stephen fut altéré dans ce premier instant. Sa mère vint le serrer dans ses bras et murmura parmi ses larmes :
— Après Dieu, mon fils, je n'ai d'espoir qu'en vous.
Stephen se raidit à cet appel. Le premier instant de faiblesse passé, il re;rouva celte énergie froide qui était au fond de sa nature, et qui est, aux heures de détresse suprême, la qualité la plus précieuse que l'homme puisse trouver en son cœur. Sa tâche allait être de l'espèce la plus rude : il lui faudrait non pas combattre, mais chercher, — chercher dans l'immensité de Londres ! Il se sentit à la hauteur de sa lâche.
— Espérez en Dieu, ma mère, répondit-il, et comptez sur moi.
Il s'informa. Mistress Mac-Nab n'était point à la maison lorsque les deux sœurs avaient été enlevées. Betty, qui s'y trouvait seule en ce moment, craignant les reproches de ses maîtres, altéra les faits et dit que les deux jeunes miss s'étaient enfuies sans rien dire. Personne, selon elle, n'avait pénétré dans la maison.
LES MYSTÈRES DE LONDRES. i1
Stephen sortit sans but arrêté, pour se recorder avec lui-même, pour réfléchir.
La première idée qui lui vint fut que l'inconnu do Temple-Cliurch était l'auteur de reniévcment.
La seconde fut un sou|)çon aussitôt repoussé; les deux sœurs étaienl si pures ! et il savait si bien tous leurs petits secrets !
En iroisième lieu, il songea aux gens delà Résurrection.
Steplien frémit de tous ses membres et n'acheva point de fornuiler cette dernière pensée.
Quelle ([ue fût du reste la vérité, il pensa (juo i'fcil investigateur delà jjoliue pourrait lui être d'un grand secours, et prit le chemin du bureau de police de Bisbopsgate-Street.
Le commissaire reçut Stej)hen du haut de sa grandeur. Siephen avait attendu préalablement une heure et demie dans l'antichambre. Il exposa sa demande et réclama toute la diligence possible.
— Assurément, monsieur, répondit le commissnire; c'est un cas d'urgence. Inscrivez la réclamation de M. Mac-Nab, Robin Cross. Vous êtes prié de revenir dans quinze jours, monsieur.
— Dans quinze jours! s'écria Stephen stupéfait, mais, monsieur...
— Qu'y a-t-il encore, monsieur Mac-Nab? Je vous ai dit dans quinze jours. Je suis votre serviteur.
— Ne pourrait-on?...
— Non, monsieur.
— Je serais prêt à faire tous les sacrifices...
— Oh!... Causez avec Robin Cross, monsieur, en ce cas. J*ai la tête rompue. Je suis votre serviteur.
Robin Crosa s'élait levé. C'était une sorte de spectre, long et maigre, dont la ligure coupante était prise entre deux touffes ébouriffées de favoris blanchâtres, comme la roue de verre d'une machine électriipie entre ses deux coussins. Il fit à Siephen un obséquieux salut et le piia d'entrer avec lui dans un cabinet voisin.
— Toutes ces recherches nous coûtent m\ argent fou, voyez-vous, nH)n?ieur, lui dii-il. Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir. Si»ni-elles jolies, monsieur, je vous prie?
— Q rimjiui te cela ! répondit brusquement Siephen.
— Permeitez, mon cher monsieur! Vous nous avez donné leur
siirnalement exact, mais les signalements ne disent rien. Je ,/Oun-ais vous citer, par exemple, celui du fameux Fcrgus le Rouge ; vous savez, Fergus O'Breane, le bandit du Teviot-Dale, qui ressemble trait pour trait à...
— Venons au fait! interrompit Stephen.
Peut-être Stephen ne se fùt-il point pressé si fort d'interrompre, s'il eût pu deviner le nom qu'il arrêta sur la lèvre do Robin Cross.
— A la bonne heure, reprit celui-ci sans s'émouvoir. Je vous demandais si les deux demoiselles sont jolies.
— Elles sont jolies, monsieur.
— Hum ! hum ! fit Cross en secouant la tête. Cela vous coûtera une bonne somme.
— Je suis disposé à ne point marchander, dit Stephen.
— C'est loi i honorable, monsieur. Voyez-vous, si elles étaieoj laides, la chose se ferait d'elle-même. Au bout de quatre jours, ceux qui les ont enlevées les jetteraient sur le pavé. Nous n'aurions que la peine de les ramasser. Pour dix guiiiées vous en seriez quitte... et encore ces dix guinées seraient de votre part une générosité, car la loi nous défend, de rien exiger. Mais elles sont jolies. . très-jolies peut-être?
Sie|)hen leva les yeux au ciel avec impatience. Cet homme le mettait au supplice.
— Elles sont très-jolies, je le vois bien ! reprit Robin Cross avec un dou oiireux soupir*, ah ! mon cher monsieur, cela vous coulera cinquante livres.
■ — Ecoutez, s'écria Stephen qui prit la main du commis et la pressa entre les siennes, dans un de ces moments de détresse où l'on achèterail l'ombre d'un espoir au prix d'une fortune, vous cliercherez, n'estce pas? vous remuerez Londres entier!
— Londres est lourd, mon cher monsieur, grommela Robin Cross. Stephen ne l'entendit pas et reprit avec une chaleur croissante :
— Vous les retrouverez, fussenl-elles aux mains d'un homme puissant !
Rohin Cross fit la grimace.
— Vous me les rendrez, monsieur, n'est-ce pas? Moi, je vous don-
nerai cinquante livres, cent livres, davantage, tout ce que vous voudrez !
La grimace de Robin Cross se changea soudain en un sourire excessivement flatteur,
— Voilà qui est parler, mon gentleman! dit-il en serrant à son tour la main deStephen. Soyez tranquille. Vous serait-il désa^^-réable de nous remettre quelque chose... ce que vous voudrez... pour les premiers frais ?
Stephen mit sur la cheminée quatre ou cinq bank-notes de dix livres.
— A la bonne heure ! à la bonne heure ! répéta Robin Cross ; vous serez content de nous, mon jeune gentleman !
Siephen descendit, plein d'espoir, l'escalier du bureau de police. Mais, une fois dans la rue, l'air frois dissipa l'espèce d'ivresse où il s'était laissé tomber à son insu. Il raisonna froidement. Son espoir s'évanouit.
Et pourtant il fallait agir. En un de ces moments où l'on se repète à soi-même : Il faut agir, il faut agii! Stephen leva les yeux et lut, au coin d'un pâté de maisons, le nom Finsbury-Square. Il devint paie. (Ce nom venait de rejeter à travers son esprit une lugubre idée, déjà repoussce avec horreur.
Stephen se savait là auprès d'un repaire de résurrectionnistes. Il était médecin, ses études et les causeries de ses jeunes confrères lui avaient appris le chemin de ces magasins de chair humaine, que la police de Londres laisse exister moyennant finances, et que les ffens graves appellent « un mal nécessaire. » II n'ignorait pomt que le voisinage du grand cimetière des non-conformistes avaii attiré aux environs de Finsbury-Square, dans Worship-Street, le plus hardi le })lus redoutable des trafiquants de la Riort
L'angoisse a incessamment soif de certitude, et le malheur qu'on connaît semble moins amer que le malheur qu'on reUoute. Stephen Mac-Nab craignait et voulait à la fois ; or, en cette situation de l'âme, plus la crainte est poignante, plus le désir est grand.
Il se trouva bientôt dans Worship-Street, devant une grande maison, dont l'extérieur ressemblait parfaitement à celui des autres maisons ses voisines. Sur la porte, au-dessous du boulon de la sonnette, il y avait une plaque de cuivre où on lisait ces mots :