‹ Les mystères de LondresChapitre 55 sur 104 · ROMAN · texte numérisé non relu

ROMAN

— Je m'élançai vers le lit vide, poursuivit Percevai; les couvertures étaient chaudes encore. Les ravisseurs ne pouvaient être loin; mais de quel côté diriger mes recherches? La chambre où avait couché Harriet avait trois portes; l'une donnait sur ma propre chambre; la seconde, que j'avais entendu fermer elle-même à double tour, était restée dans le même état; la iroisiéme, enfin, ouvrait son étroit battant au pied du lit, vis-à-vis de lu fenêire...

Stephen mit sa main sur le bras de Percevai,

— Je connais cette chambre, dit-il. C'est par cette petite porte, percée au pied du lit, que je vis s'introduire une fois deux hommes, dont l'un portait un masque sur son visage; l'autre tenait en main un flambeau. Mon père dormait dans le lit où dormit plus tard votre malheureuse sœur.

Stephen tremblait en prononçant ces paroles, Frank et lui étaient là en face l'un de l'autre, pâles tous deux et tous deux sous le coup de la même émotion, poignante et profonde.

— On m'a conté autrefois l'assassinat de M. Mac-Nab, Stephen, reprit Percevai, mais on me l'a conté vaguement. Vous m'en direz les détails. Peut-être, pour ces deux crimes, commis au même lieu, n'y a-t-il qu'un seul coupable. Et je vous aime assez pour vous donner partage en ma vengeance.

— Et vous êtes le seul homme au monde, Frank, répondit Stephen en lui serrant la main, avec qui je puisse consentir à mettre en commun ma haine. Que fîtes-vous après la disparition de votre sœur?

— Je demeurai un instant comme anéanti. Ce qui arrivait me semblait être impossible. Je me disais que nos lois ont purgé depuis longtemps les Trois-Royaumes de ces repaires de bandits dont l'audace effiayait nos pères. Je me disais... Un instant j'allai jusqu'à espérer que j'étais fou.

Ce mouvement de trouble infini qui me rendait incapable de toute

détermination dura environ une minute. Au bout de ce temps, je me jetai à corps perdu dans l'espace sombre qui se trouvait au delà de la petite porte ouverte. En un autre moment, je me serais tué sans doute^ car la porte donnait sur un escalier de granit.

— Ah ! dit Stephen, con.me s'il se fût attendu à une autre conclusion.

Puis il ajouta tout aussitôt :

— Ceci est étrange, Perceval. Derrière la porte dont vous parlez, je n'ai jamais vu, moi, qu'un mur de pierre.

— Je vous dis ce qui m'arriva, Stephen... et ce n'est pas la première fois du reste qu'on me parle de ce mur de pierre. L'escalier touchait littéralement le seuil.

— Entre le mur que j'ai vu, vu de mes yeux, répondit Mac-Nab, mur tout rongé de mousse et qui semble aussi vieux que le monde, entre le mur et le seuil, il y a la place de deux hommes. Et je pense que c'était là que s'étaient cachés les meurtriers de mon père.

— Dieu sait que je n'ai pu me tromper, reprit Perceval; chacune des circonstances de cette horrible nuit est gravée en traiis de sang dans ma mémoire. Lancé ainsi sur cette pente raide et touchant à peine du pied, en passant, quelques degrés au hasard, je vins tomber sur la terre humide d'un souterrain, je me relevai sans blessure. Une nuit complète m'entourait. Un instant j'eus la pensée de remonter les degrés. Celte cave était peut-être sans issue. L'obscurité s'étendait de toutes parts comme un voile opaque autour de moi.

Mais au moment où je remettais le pied sur la première marche, je vis un spectacle étrange, à la réalité duquel ma raison se refusa de croire tout d'abord.

A une distance énorme, qui rapetissait les objets au point de prêter à un homme la taille d'une poupée, je venais d'apercevoir une vive lueur, et autour de cette lueur, distincts et vivement éclairés, quatre ou cinq personnages qui marchaient, portant au milieu d'eux un objet de couleur blanche.

— Ma sœur ! ma pauvre sœur ! m'écriai-je.

Car, dès ce moment, je devinai que l'objet blanc porté par ces hommes était ma sœur, ou le cadavre de ma sœur. Il fallait les atteindre à tout prix. La soudaineté de l'apparition à une telle distance

prouvait que la route à suivre n'était point directe. Il n'y avait pas deux manières d'expliquer ce fait. J'étais dans des galeries souterraines d'une étendue extraordinaire. La maison de Randal s'élevait sur l'une des extrémités de ces galeries, l'autre aboutisSiit Dieu savait où. Le groupe, composé de cinq hommes et de ma sœur Harriet, cheminait dans les galeries à la vive lueur des torches. Moi, je n'avais rien pour me diriger. Celui qui conduisait le groupe connaissait sa route; moi, je l'ignorais complètement.

Mais qu'importait tout cela ! Je pris ma course, les bras en avant, afin de ne me point briser du premier coup le crâne contre quelque saillie des parois inconnues du souterrain. Le sol de la galerie allait en descendant. Ma marche était rapide. En peu de temps, je crus m'aperceyoir que les hommes marchant devant moi grossissaient sensiblement à l'œil. Mon courage redoubla.

Mais à mesure que j'avançais, un bruit lointain et qui d'abord n'avait été qu'un sourd murmure arrivait plus distinct à mon oreille : le bruit d'une chute d'eau tombant d'une hauteur considérable.

— Le torrent de Blackflood ! murmura Stephen.

— Je pensais que vous ne connaissiez point ces galeries, Mac-Nab? dit Perceval qui regarda fixement son ami.

Stephen'sourit avec amertume.

— Frank, dit-il, nous n'avons en ce monde vous que moi, moi que vous pour ami. Ne nous défions pas l'un de l'autre.

— Pardonnez-moi, Stephen, balbutia Perceval, honteux, mais trop loyal pour dissimuler après coup un involontaire mouvement de doute.

Stephen lui tendit la main.

— Je ne connais pas les souterrains dont vous parlez, poursuivit-il; mais, leur existence admise, et je ne doute jamais de ce que vous avancez, Perceval, s'ils sont traversés par un courant d'eau, ce doit être nécessairement le torrent de Blackflood, qui disparaît en effet brusquement sous la roche de Traqhair, au sud des ruines de Sainte- Marie-de-Crewe.

— Pardonnez-moi, Stephen, dit encore une fois Perceval. Bientôt un air humide vint frapper mon visage. Le fracas de la chute redoublait. Quelques pas encore et je vis une nappe blanche trancher parmi

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