T. IL
l'obscurité. J'avançais toujours, malgré la pluie fine et froide qui commençait à me fouetter le visage. J'avançai jusqu'à ce que mes pieds touchassent l'écume phosphorescente du petit lac creusé par le torrent de Blackflood, comme vous l'appelez. Évidemment ce lac et cette chute étaient cause du détour pris par les gens que je poursuivais, détour qui m'avait caché d'abord la lumière de leurs torches. Moi, je n'avais pas le temps d'aller à droite ou à gauche; je plongeai dans le torrent.
Le torrent m'emporta d'abord avec une force irrésistible ; mais après une douzaine de brasses, je me trouvai dans des eaux plus tranquilles. Je touchai le bord opposé et je repris ma course.
Le sol montait de ce côté comme il descendait de l'autre. Je courais de toute ma force afin de garder la chaleur à mes membres transis, auxquels se collait le drap alourdi de mon costume de voyage. Le groupe devenait plus distinct; j'approchais : je le gagnais... Le groupe s'arrêta tout à coup. J'étais alors assez proche pour distinguer au devant de lui une porte percée dans le mur du souterrain. La porte s'ouvrit. Les torches disparurent.
Ce coup, auquel j'aurais dû m'attendre, me terrassa. J'étais perdu. Je me laissai tomber sur mes genoux, sans force désormais et sans courage. Je me plaignais comme un enfant ; je pleurais comme une femme, et le blasphème, compagnon de toute faiblesse, se pressait sur mes lèvres...
Mais Dieu avait marqué cette nuit pour porter au comble mon martyre, et j'eusse été trop heureux de mourir, perdu dans la nuit de ces galeries.
Au moment où mon désespoir me clouait, inerte, au sol humide du souterrain, j'entendis retentir au loin le pas lourd d'un homme, et une voix s'éleva, qui chantait des couplets montagnards. Je me glissai hors de la voie et me tins debout contre le mur de la galerie. L'homme passa, chantant toujours. C'était Saunie, notre postillon, te le suivis.
Nous marchâmes quelques minutes. J'estime avoir été en tout une demi-heure dans le souterrain. J'entendis une porte tourner en grinçant sur ses gonds rouilles, et le bruit des pas de Saunie cessa tout à coup. Je me trouvais seul encore et sans guide. Mais quelque chose me sem-
blait luire faiblement en avant de moi. La lueur que j'entrevoyais frappnit sur un pan de muraille où se trouvait précisément la porte par où Saunie, et avant lui sans doute les gens qui enlevaient ma sœur, avaient disparu. De l'endroit où j'étais encore, je ne pouvais voir d'où venait la lueur; mais, en arrivant auprès de la porte, j'aperçus à une grande hauteur un trou qui me montra le ciel étoile.
Je me trouvais dans une sorte de rond-point dont les aboutissants s'éclairaient vaguement à la lueur qui descendait du trou. C'étaient cinq ou six galeries semblables à celle que je venais de quitter ; aussi larges et sans doute aussi longues. On pourrait errer bien des jours, si la mort ne se mettait pas en travers du chemin, dans ce ténébreux labyrinthe ! D'en bas, à cette distance, le trou me semblait être recouvert d'une dentelle. Il doit y avoir une grille de fer sur son orifice, et vous le connaissez sans doute, Stephen.
Mac-Nab hésita.
— Il y a, dit-il enfin, le Greedy-Hole (le trou gourmand), où l'ancien laird de Crewe fit, selon la chronique, jeter vingt mille tombereaux de terre sans pouvoir le combler. J'ai même laissé tomber souvent de gros cailloux sans entendre jamais le bruit de leur chute.
— Et où est situé ce trou? demanda Perceval.
— A cinquante pas en avant du perron de Crewe, répondit le jeune médecin.
— De sorte que j'étais sous la cour du château de votre oncle, reprit lentement Perceval; de sorte que l'espace compris au delà de la porte doit être sous le château lui-même.
— Je le pense ainsi, murmura Slephen; qu'y a-t-il donc au delà de cette porte?
— Voici longtemps que je vous aurais confié cette lugubre histoire, ami, reprit Frank au lieu de répondre, si je n'avais au fond du cœur un soupçon terrible et que vient confirmer fatalement depuis une heure chacune de vos paroles. Ne m'interrompez pas. J'ai l'intention de ne vous rien cacher.
Je poussai la porte, qui s'ouvrit d'elle-même et se referma aussitôt. Un bruit confus de chants et de rires vint frapper mon oreille.
En tâtonnant dans l'obscurité, je rencontrai une autre porte qui céda comme la première. Un cri de stupéfaction s'échappa de ma poi-
trioe et je fermai les yeux, blessés par l'éclat de mille bougies dont la lumière se mirait aux facettes d'innombrables cristaux.