L ASSASSIN DE LA PRINCESSE
C'était à peu près à l'heure où l'Honorable Brian de Lancester, de retour devant le n« 9 de Wimpole-Street avec une petite troupe d'hommes de police, reconnaissait que sa courte absence avait suffi pour faire évacuer la maison. La nuit était magnifique. L'humidité de la journée, frappée sur les pavés par un glacial vent du Nord, faisait de chaque rue un étincelant miroir, sur lequel les passants glissaient, irébuchaient et tombaient, à l'ineffable contentement de tous les Snail de la capitale et de l'empire britannique.
Aux abords de Portland-PIace, vers le milieu de la rue de Devonshire, il y avait, malgré le froid intense, une foule assez considérable, assemblée devant une porte ouverte. Cette foule était composée d'hommes qui avaient entre eux une sorte de ressemblance, bien que quelques-uns portassent la livrée de^la misère, tandis que d'autres étaient revêtus de fort décents costumes. Presque tous avaient sous le bras d'énormes liasses de journaux; les plus élégants seuls se privaient de cet ornement, mais ils étaient suivis d'un ou plusieurs grooms, chargés comme des mulets de la même denrée. Sur Içi porte ouverte, il y avait quatre ou cinq grooms en livrée, occupés inces-
samment à jeter aux assiégeants des paquets de papiers humides et exhalant cette odeur nauséabonde que Dieu a donnée au journal comme il a mis une crécelle au col annelé du serpent à sonnettes.
— Soixante pour Pleydell et Browne! disait une voix dans la foule.
— Soixante pour Pleydell et Browne ! répétait l'un des grooms. Ces mots couraient de bouche en bouche et arrivaient jusqu'à un
buraliste dont on voyait la face fossile, à deux pouces de son registre.
Le buraliste griffonnait quelques mots et répétait d'une voix suraiguë :
— Soixante pour Pleydell et Browne. Allez ! Un paquet était livré.
— Quarante pour Gilbert du Strand! Vingt-cinq pour mistress Dodson! Deux cents pour Howard et Flower !
Et les feuilles pleuvaient. La vente était superbe.
— Soixante-quinze pour Priori Cinquante pour Goodbridge ! Quatrevingts pour Samuel Lowther !
Et cent autres noms ! et cent autres demandes, si bien que, enfin, une voix sortant des profondeurs du bureau prononça triomphalement ces paroles :
— Le tirage est épuisé, messieurs.
On voulut protester, mais les deux larges battants de la porte tournèrent prestement sur leurs gonds, et la face jaunie du buraliste disparut à tous les yeux. Ceci se passait à la porte de M. Timolhy Overflow, éditeur du journal the Moon [la Lune) y feuille du soir. La foule assemblée dans la rue était un rush de newsmen ou marchands de journaux.
D'ordinaire, le journal ihe Moon faisaitson apparition dans le silence le plus complet, et n'arrivait chez les newsmen qu'autant que l'on prenait le soin de l'y porter; muis, ce jour-là, il y avait une nouvelle, une grande nouvelle ! De longtemps curiosité pareille n'avait été excitée. Il ne s'agissait point d'une invention vulgaire, c'était de l'histoire. Il y avait en jeu une personne royale. Un meurtre avait été commis, ou tenté pour le moins, jusque sur la terrasse du chàteaa de Klw.
Et sur qui? bon Dieu ! sur une gracieuse et douce enfant, appelée a succéder au trône, sur l'espoir des Trois-Royaumes, sur la princesse iVictoria, fille de S. A. R. le duc de Kent, et nièce de Sa Majesté !
Ce fut un terrible désappointement pour ceux des newsmen qui, arrivés trop tard, n'avaient pu se procurer le moindre numéro du Moon. Il se forma immédiatement une sorte de bourse devant la porte de M. Timothy Overflow. De chaque côté de la rue, les curieux affluaient. Le rush des newsmen se trouva bientôt enclavé de toutes parts dans un autre rush plus nombreux et non moins bruyant. Les récits les plus contradictoires couraient parmi cette foule bavarde et pressée de savonr.
— Oh! mon cher monsieur! criait la voix aigre et chantante de mistress Burnett, laquelle était là au bras de son capitaine, je vous jure sur mon salut que je suis bien informée. C'était une amazone, montée sur un grand cheval. Elle a tiré sur la chère enfant vingt-sept flèches empoisonnées, monsieur!
— Pas possible, madame!
— Pas possible, monsieur ! Eh bien ! les bleus de la garde sont venus, les braves beaux garçons, et ils l'ont hachée, elle et son grand cheval, monsieur, menu comme chair à pâté.
— Et ils ont bien fait, tonnerre du ciel ! Que le diaJjle vous larde ! Tempêtes ! dit le capitaine O'Chrane, ils ont bien fait, les misérables mangeurs de bœuf du roi !
— Je vous dis, moi, glapissait une autre voix de femme, que c'est un sauvage de l'exhibition de Regent-Street. Il a frappé la pauvre petite princesse, que Dieu la bénisse ! d'un coup de massue sur la tète.
— Du tout, riposta une basse-taille, c'est un catholique irlandais, un vil mendiant de l'autre côté du canal !
— Vous n'y êtes pas ! c'est un gentleman ! On a trouvé son cheval mort au milieu du parc du Régent ; un cheval magnifique !
— Quelles fables on raconte dans Londres! dit mistress Burnett en haussant les épaules.
L'histoire des vingt-sept flèches empoisonnées lui semblait seule ofl'rir un degré suffisant de vraisemblance.
— Que Dieu me damne ! cria le capitaine O'Chrane en redressant
ses six pieds de manière à dominer la foule. J'offre trois pences pour un journol d'un penny!
Nul ne répondit.
Tandis que le rush des vendeurs de journaux s'agitait, un homme prenait l'avance sur ses confrères et vendait force numéros au pu- ))lic. On le voyait se glisser tortueusement dans la foule, donnant au premier venu sans marchander, et à moitié prix, les précieux exemplaires qu'on se disputait si énergiquement. Il semblait pressé surtout de vendre. Une fois la vente faite, sa main vidait l'argent reçu dans une énorme poche, ouverte sur le devant de son habit en lambeaux, et il disparaissait. Quand le paquet de journaux qu'il avait sous le bras était épuisé, il fouillait tantôt à droite, tantôt à gauche, dans les poches qui parsemaient son costume délabré, et en retirait toujours une liasse nouvelle.
— Que voulez-vous, mon excellent monsieur? disait-il ; que désirez-vous, ma belle dame? Un Standard? voilà. Un Evening Posl? tenez. Un Moon? Joli journal, mon gentleman; tenez ! tenez ! tenez!
— Par ici, marchand de mensonges, Satan et ses cornes ! cria le capitaine O'Chrane au moment où le négociant en guenilles passait à sa portée,
— Voilà, gentleman
— Par le trou du tophet ! reprit Paddy étonné, c'est ce vil serpent de Bob, le bon garçon, qui s'est fait newsman, ou Dieu me punisse !
Bob lui tendit un Mailj et reçut un shelling avec injonction de rendre huit pence. Il mit sa main dans sa poche.
— Et, depuis, quand, triste vermine, Bob, de par l'enfer ! mon camarade?... commença Paddy.
Mais Bob était loin déjà. En un tour de main il avait vendu un Moon à la voix glapissante, et un Standard à la basse-taille. Les heureux possesseurs des feuilles tant désirées s'approchèrent ensemble d'un réverbère pour étancher enfin à longs traits leur curiosité, liais à peine la lumière du gaz vint-elle frapper sur les feuilles achetées, qu'une multiple exclamation de désappointement se lit entendre.
— Dieu me damne! dirent la basse-taille et le capitaine.
— Ah ! lord ! cria la voix glapissante.
Le Standard de la basse-taille avait huit jours de date. Le Moon de
la voix glapissante était du mois dernier, et VEvening Mail du bon capitaine rendait un compte exact et détaillé de la bataille de Waterloo.
Bob avait plusieurs des qualités qui font les grands hommes. Il voyait tôt, il exécutait vite. Pour deux couronnes, il avait acheté tout ce vieux papier qu'il venait de revendre dix guinées. Étendez en tout sens cette innocente opération, et vous arriverez à l'un de ces magnifiques coups de filet opérés de temps à autre par la maison politicocommerciale de Saint-Swithin's-Lane \
Le commis fossile et jaune de M. Timothy Overflow était un eccentric-man. C'est, avec, Lancester et Bishop le troisième que nous présentons à nos lecteurs. Il détestait les marchands de journaux. Il monta dans sa chambre, située au-dessus du bureau de vente, et ouvrit sa fenêtre, tenant à la main le dernier exemplaire du journal la Lune.
Bientôt après, une voix monotone tomba dans la rue, faisant taire à la fois les cris des newsmen et les commérages de la foule. Voici ce qu'elle disait :
« Détails authentiques touchant l'assassinat horrible tenté sur la personne auguste de S. A. R. la princesse Alexandrine-Victoria de Kent, nièce bien-aimée de Sa Majesté le roi Guillaume, notre gracieux souverain. »
— Qu'est-ce à dire? s'écria un newsman, n'allez-vous pas lire l'ar ticle tout haut, monsieur Switch?
— Et pourquoi pas? rispotèrent dix voix dans la foule.
— Oui, pourquoi pas? de par Satan, mille misères ! appuya de loin le capitaine. Écoutez, Dorothy, écoutez, ma chère amie ; ce triste oiseau qui perche là-haut va nous dire la chose tout au long !
Le fossile reprit :
< Ce matin à onze heures trente-cinq minutes, un étranger de grande taille, monté sur un fort cheval alezan, s'est introduit dans le pleasiire-ground de Kew, bien que le drapeau royal flottât au-dessus ^u clocher... »
* Rue ou est situé le comptoir Rothschild.
— Tempêtes ! murmura Paddy; voilà qui est intéressant ou que je meure ce soir, malédiction ! Un peu de silence !
— Allons, monsieur Switch, allons 1 disaient les newsmen, la plaisanterie n'est pas mauvaise, mais c'est assez comme cela. N'en lisez pas davantage !
«... Au-dessus du clocher. Les gardes à pied chargés de veiller sur la terrasse ne l'ont aperçu que lorsqu'il était déjà auprès de la grande serre japonaise. Suivant d'autres versions, c'est la princesse elle-même qui l'aurait découvert au moment où il braquait sur elle le canon d'un pistolet bourré jusqu'à la gueule. »
— Jusqu'à la gueule ! répéta mistress Burnett, ah ! lord!
— La paix 1 tonnerre du ciel ! Écoutez, Dorothy !
«... Jusqu'à la gueule! A la vue de cette arme redoutable, la jeune princesse aurait poussé un cri d'épouvante... »
— Je crois bien ! pauvre cher trésor !
« ... Et se serait élancée vers le palais en appelent au secours... » — ' Mais, monsieur Switch, c'est une infamie! crièrent les newsmen. Vous nous avez vendu cela : vous n'avez pas le droit de le donner.
— De notre vie, nous n'achèterons plus un seul exemplaire de la Lune, monsieur Switch.
— Et la Lune sera obligée de se coucher, monsieur Switch !
— Monsieur Switch, ce sera éclipse de lutie! Monsieur Switch continuait :
c ... En appelant du secours. L'étranger de grande tnille parut songer à faire retraite. Il se dirigea rapidement vers le glacis, au pied duquel il avait laissé son cheval... »
Les newsmen indignés avaient vidé la place.
— Eh bien! cria la foule ; après? que devint l'étranger de grande taille?
— Triple bl isphcme ! ajouta le capitaine ; que devint-il, monsieur? de par tous les diables !
Le fossile ferma doucement sa fenêtre et s'en alla.
Au moment où la foule exhalait sa colère en un concert de malédictions, un cab déboucha de Wimpole-Strect, Celui qui occupait l'intérieur du cab ne se doutait guère qu'il était le héros de ce peiii
drame et la foule était loin de penser que Vélranger de grande taille fût en ce moment au milieu d'elle.
Le cab tourna dans Portland-Place et s'arrêta devant la demeure du comte de White-Manor. Brian mit pied à terre et franchit les marches de ce perron d'où le fouet des valets l'avait chassé un jour, sur l'ordre de son frère. Il souleva le marteau et heurta fortement.
Le groom qui vint ouvrir recula d'épouvante à son aspect, comme s'il eût aperçu le diable en personne.
— Veuillez prévenir le comte de White-Manor, dit Brian avec un calme impérieux, que M. de Lancester demande à Sa seigneurie un instant d'audience.