‹ Les mystères de LondresChapitre 73 sur 104 · DROIT D AINESSE · texte numérisé non relu

DROIT D AINESSE

Londres entier connaissait l'inimitié des deux frères. A plus forte raison, un valet de White-Manor ne pouvait l'ignorer. Le groom auquel s'adressait Lancester demeura un instant indécis, tant le fait d'une entrevue entre le comte et son cadet lui semblait chose impossible. Il obéit pourtant. Au bout de quelques secondes, il revint, et Brian fut introduit dans le salon de réception.

Ses idées étaient dans un grand trouble. Ce qui venait de se passer à la maison de Wimpole-Slreet, les révélations de Susannah, sa disparition soudaine, tout cela était trop près de lui encore et ne prenait point dans son intelligence cet aspect clair que donnent aux choses de la mémoire les réflexions de quelques jours. Il savait qu'un ennemi puissant, surtout parce qu'il éiait insaisissable, lui disputait maintenant Susannah ; il venait chercher auprès de son frère les moyens de combattre et de vaincre ce ténébreux ennemi. C'était là son but. Les moyens à prendre pour arriver à ce résultat lui échappaient encore.

Il y avait bien longtemps que Brian de Lancester n'avait mis le pied dans la maison de ses ancêtres. Il se sentit au cœur un trouble grave et inconnu. Une voix, muette depuis des années, sembla lui désigner ce noble cordon d'austères portraits de fomille qui courait

autour des lambris, montrant alternativement les fiers visages de ses pères et les traits dignes, hautains et doux de ses aïeules déeédées. Brian avait l'âme d'un chevalier sous l'enveloppe d'audacieux cepticisme où il se drapait pour le monde. Il se repentit peut-être. Du moins son front se courba comme s'il eût eu pudeur à soutenir les regards de toutes ces générations assemblées, lui qui se présentait parmi elles avec des pensées hostiles à leur successeur légitime, à l'héritier du nom commun, à l'homme qui portait le titre transmis de père en fils, au chef de la maison, en un mot, dont un cadre vide attendait le portrait à la suite de tous ces portraits vénérés.

Il se souvint que le feu comte de White-Manor avait uni en mourant sa main à celle de son frère. Il se souvint que la dernière parole de sa mère l'avait exhorté à l'amour et au pardon ; sa mère, dont les traits bénis, fixés sur la toile, semblaient encore lui sourire...

Une porte latérale s'ouvrit. Le lord de White-Manor parut, appuyé sur le bras de son intendant, Gilbert Paterson. Entre le comte et son cadet il y avait une fort grande différence d'âge. Le vigoureux tempérament de Brian et les excès de White-Manor avaient élargi celte différence au point de la changer en contraste frappant. Brian avait conservé en effet dans l'âge viril quelque chose de cette grâce agile qui reste généralement l'apanage des jeunes hommes. Il était beau, fort et ardent. White-Manor, au contraire, était vieillard avant d'avoir franchi les limites de l'âge mur.

Parfois, lorsque la colère réchauffait tout à coup et fondait le sang épaissi qui obstruait ses veines, il retrouvait pour un instant sa vigueur passée; il pouvait encore briser quelque chose, un homme ou un meuble, dans la fureur sauvage de ses emportements. Mais il payait vite et cher ces éclats insensés. La vie, revenant soudain avec violence dans ce corps usé, le terrassait de son choc formidable. White-Manor tombait alors comme une masse inerte, ou bien son cerveau frappé s'engourdissait en une sorte d'abêtissement.

Son avenir était compris, et il le savait, entre les cordes menaçantes de cet implacable dilemme : l'apoplexie ou la démence.

A l'approche du comte son frère, Brian se leva pour s'incliner cérémonieusement. Le comte lui rendit son salut en tâchant au contraire de fixer sur son visage une expression de cordiale bonhomie. Encore

une fois, entre ces deux hommes les rôles étaient renversés. La crainte était pour le puissant, la sécurité pour le faible.

Les deux frères demeurèrent un instant immobiles et se contemplant en silence. Le visage de Lancester était toujours froid; celui du comte prenait une apparence de plus en plus soumise, mais on se fût étrangement fourvoyé si l'on eût jugé leurs pensées mutuelles à ces symptômes extérieurs.

Il y avait delà pitié dans le cœur de Lancester. Le comte de White- Manor portait sur sa figure de tristes vestiges de la dernière attaque <jui l'avait précii)ité la nuit de l'avant-veille sur le plancher du lordCscomer, dans la chambre d'Anna 3Iac-Farlane. Brian ne put constater sans douleur le funeste changement opéré chez son frère. La voix du sang parla. Un instant il fut sur le point de tendre les bras.

Dans l'àme du comte, on n'eût trouvé qu'aversion profonde. Lui aussi était péniblement frappé de l'aspect de son frère. Mais qu'il y avait de distance entre sa surprise et celle de Brian ! Il eût voulu trouver ce dernier vieilli comme lui, glacé comme lui, brisé comme lui, plus que lui! Et il le revoyait toujours jeune, toujours fort, toujours plein de scve et de vie. C'était bien là un dernier coup digne de tous les autres ! Le persécuteur était là pour jouir de l'agonie de sa victime.

White-Manor haïssait Brian sans rémission. Quiconque connaît les pus vulgaires secrets du cœur humain comprendra l'immensi-té de cette haine. Brian l'avait attaqué, Brian l'avait vaincu, et Brian était son héritier.

White-Manor rompit le premier le silence.

— Que voulez-vous de moi, mon frère? dit-il d'une voix doucereuse que démentait énergiquement l'expression de son visage ; étesvous venu voir les progrès du lent supplice que vous me faites subir? Je suis bien malade, Brian, vous devez être satisfait.

— Milord, répondit Lancester, je suis peiné de vous trouver malade. Quanta l'accusation que vous portez contre moi d'être cause de votre souffrance, je crois que Votre Seigneurie me prête un pouvoir que je n'ai point...

— La vipère qui tue, monsieur, est obscure et faible! Un enfant peut l'écraser du pied.

Brian ne sourcilla pas, et le comte, regrettant aussitôt cette parole échappée à sa colère, balbutia d'un ton d'ennbarras :

— Je voulais dire... mais on ne se croit pas obligé, entre frères, de peser scrupuleusement ses expressions.

— Je suis de voire avis, milord, dit froidement Lancester. Entre frères qui s'aiment on peut tout se dire.

White-Manor fit signe à Gilbert de lui avancer un fauteuil.

— Veuillez donc être assis, dit-il à Brian. Je vous demanderai, pour moi, la même permission. Maintenant, comme il est trop vrai (jue nous n'avons point coutume de nous voir fréquemment, je vous prierai encore une fois de me dire le motif de votre visite.

— Je suis venu pour parler sans témoin à Votre Seigneurie, répondit Lancester en s'asseyant.

White-Manor hésita visiblement. Son regard sembla de nouveau faire comparaison entre la force de son frère et sa propre faiblesse. Un effroi manifeste se peignit sur ses traits flétris.

— Mon frère, dit-il, Gilbert Paterson ne me quitte jamais.

— Vous étiez donc là, milord, cette nuit où Gilbert Paterson lança vos valets armés de fouets contre le flls de votre père?

— Ce fut une chose très-regreltable, Brian, balbutia le comte; Gilbert fut sévèrement puni...

— Milord, vous êtes le maître en votre maison, interrompit Lancester avec froideur. Mais l'affaire qui m'amène est grave pour moi et pour vous. La présence de ce valet me gène.

Le comte réfléchit pendant une minute, puis il se leva sans aide et gagna la porte en disant :

— Suivez-moi, Gilbert. Brian, je suis à vous à l'instant et nous serons seuls.

Quelques secondes après, en effet, le comte reparut; mais, au lieu de revenir s'asseoir en face de Brian, il prit un siège auprès de la table qui tenait le centre du salon, et sur le riche tapis qui la recouvrait il déposa ostensiblement une paire de pistolets.

— Ceci vous prouve, Brian, dit-il de ce ton bref et dégagé des gens qui ont pris leur parti, ceci vous prouve que nous allons causer sérieusement et franchement. Je vous écoute.

Brian se prit à sourire de pitié.

LES MYSTÈRES DE LONDRES. l^J

— Ah ! milord, dit-il, don Quichotte donnait des coups de lance aux moulins à vent ! C'était moins fou que de vouloir me combattre avec des pistolets, moi ! Ne comprenez-vous point quelle aubaine ce serait pour moi d'être assassiné par Votre Seigneurie?

— Non, monsieur, je ne comprends pas, répondit le comte d'un air sombre. Les morts ne raillent plus.

— Sur mon honneur, cela vaudrait mieux encore pourtant que de me pendre sous vos fenêtres. Milord, il vous faudra d'autres armes pour soutenir la lutte, si vous repoussez la paix que je viens vous offrir.

— Quoi! ^'écria le comte dans un premier mouvement d'espoir, vous mettriez fin à votre implacable poursuite, Brian ?

— Je vous ferai grâce, milord mon frère, répondit celui-ci en abaissant sur White-Manor son regard indifférent et hautain ; je suis las de frapper ainsi sur un frère, las d'accabler un ennemi qui ne sait point se défendre, las enfin d'appeler les dédains du monde sur l'homme qui porte le nom de mon père.

— Ah ! fit avec défiance White-Manor, à qui la réflexion ramenait ses doutes, vous avez des façons bien rudes de proposer la paix, monsieur !

— C'est que vous me semblez avoir atteint les dernières limites de la misère, milord. Je ne suis pas un bourreau, et il me plait aujourd'hui de mettre un terme à vos tortures.

White-Manor était pourpre. Un instant la colère monta en flots si abondants vers son cerveau, que sa main s'agita tandis que son regard se tournait vers les pistolets avec convoitise. Brian, lui, pensait sans doute avoir parlé suffisamment, car il avait pris un album dont il feuilletait les pages avec distraction.

La colère de White-Manor vint s'émousser et rebondir en quelque sorte contre ce flegme vainqueur. Les pistolets restèrent sur la table et le comte fit effort pour se recueillir.

— De sorte que, reprit-il après un silence, vous m'insultez aujourd'hui par un reste d'habitude et pour la dernière fois.

— Vous vous trompez, milord, répondit Lancester qui éloigna son album pour mieux voir l'effet d'un croquis, je n'insulte point Votre Seigneurie. Seulement je mets à nu les tristes extrémités où je la vois réduite.

— Vous faites, en un mot, comme ces marchands qui déprécient une denrée pour l'avoir à plus bas prix..

— Pas tout à fait. Le commerce ne me parait point offrir d'objet de comparaison convenable. Je déprécie, moi, milord, pour avoir un prix meilleur.

— C'est donc un marché sans vergogne que vous venez me proposer ?

— C'est une capiiuhition, milord. Vos ancêtres et les miens tiraient rançon de leurs prisonniers de guerre.

— Ne raillons plus, monsieur, s'il vous plaît, dit le comte; je suis très-malheureux, il est vrai, par votre fait ; mais vous qui parlez si haut, vous êtes plus que malheureux, vous êtes misérable, et, par le nom de Dieu ! vous agissez en homme sage de venir à moi, pour faire la paix, comme vous dites, et trouver les moyens de rompre avec cette triste existence de famine et de dettes qui est la vôtre depuis si longtemps. Seulement il serait prudent à vous, peut-être, de prier au lieu de menacer.

Brian ferma son album.

— Milord, répliqua-i-il, if y a un peu de vrai dans tout ceci et beaucoup d'erreurs. Je suis pauvre et ne songe guère à le nier, mais le temps des dettes est passé pour moi ! je n'ai plus de crédit.

— Et pourtant, vous vivez!

— Au grand déplaisir de Votre Seigneurie, c'est vrai. Mais je n'emprunte pas : on me fait l'aumône.

— Quoi ! s'écria Whiie-Manor en sautant sur son fauteuil, auriezvous poussé la folie jusque-là? Auriez-vous oublié le nom que vous portez au point de mendier ?

— Milord, interrompit Brian, je ferai observer à Votre Seigneurie que la mendicité est sévèrement interdite, même aux frères cadets des membres du haut Parlement, en faveur desquels le bon sens et l'humanité commandaient, selon moi, une exception. Je subisl'aumône 3t ne la provoque point. Mais ne trouvez-vous pas comme moi que c'est assez de paroles et qu'il faut en venir au fait? Pour une raisou ou pour une autre, je viens vous offrir la paix; la voulez-vous?

— C'est suivant le prix où vous prétendez la mettre.

— Le prix ? répéta Brian.

I! hésita. Évidemment cette question le trouvait au dépourvu.

— Que vous faut-il, monsieur? demanda encore le comte.

— Milord, répondit enfin Brian d'une voix lente et grave, je ne sais pas au juste ce qu'il me faut, mais il me faut beaucoup. Il me faut la faculté de puisera la caisse de Votre Seigneurie jusqu'à concurrencç... de mon bon plaisir., .îiilord !

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