‹ Les mystères de LondresChapitre 74 sur 104 · PITIÉ, MON FRÈRE · texte numérisé non relu

PITIÉ, MON FRÈRE

Le comte demeura un instant stupéfait. Il regarda son frère en face: les traits de Brian, calmes et résolus, donnaient une portée toute sérieuse à sa proposition.

— Mais c'est toute ma fortune que vous me demandez, monsieur ! s'écria enfin le comte : il est impossible que vous espériez m'amener à cela.

— Milord, répondit Brian, il se peut que je me borne au quart, à a moitié... on ne sait pas. Il ne faut pas croire que je fasse avec vous de la diplomatie, que je vienne ici avec une arrière-pensée, que j'aie par devers moi, en un mot, quelque moyen vainqueur, à l'aide duquel je puisse éperonner Votre Seigneurie et la faire sauter le fossé en aveugle. Si j'étais homme à ne point dédaigner ces expédients, peut-être pourrais-je en effet engager la bataille sur ce terrain, car je connais votre passé, mon frère, beaucoup plus que vous ne le pensez...

— Mon passé, monsieur, voulut interrompre le comte, est celui d'un gentilhomme, et c'est en vain que vous essayeriez de m'effrayer par de vagues menaces. Je ne crains point qu'on éclaire ma vie.

— Si fait, milorJ, dit Brian, vous le craignez, et vous avez raison de le craindre. Votre Seigneurie eut une femme et une fille: une femme dont le monde a oublié le honteux martyre ; une fille dont morte ou vivante, l'œil de Dieu tout seul a pu suivre le mysiérieux destin.

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•^ Oseriez- vous supposer?... s'écria le comle.

— A coup sur, je ne suppose rien de bon, milord mon frère. Mais brisons là. Ce serait vous faire aussi la partie trop belle que d'entamer la lutte sur ce terrain. Vous êtes riche ; les rieurs passeraient peutêtre du coté de Votre Seigneurie. Le monde m'applaudit à condition que je mène ce duel sans grimacer ni perdre mon sang-froid. Je ne suis pas un avocat. Je suis un gladiateur.

White-Manor suivait avec tension et fatigue cet étrange discours. 11 attendait une conclusion, une attaque directe, et tâchait de se tenir prêt à la parade. Mais Brian changea brusquement de sujet.

— On m'a conté aujourd'hui, reprit-il, une histoire bizarre et touchante. Un instant, j'ai cru saisir de singuliers rapprochements entre ces aventures d'une pauvre fille abandonnée et certaines notions que

e possède sur l'existence privée de Votre Seigneurie. A Dieu ne plaise! ajouta-t-il tout à coup avec émotion, qu'il en soit ainsi que je l'ai un moment soupçonné... Avez-vous ici un portrait de madame la comtesse de VVhite-Manor, Godfrey?

— Pourquoi cette question? demanda le comte qui se troubla.

— C'est une question de fou, milord, répondit Lancester en souriant; depuis huit jours, je crois que je redeviens enfant. 11 y a un roman dans mon cerveau... Parce que cette jeune fille fut confiée aux mains d'un misérable...

— Quelle jeune fille? dit involontairement White-Manor. Brian regarda son frère en face et reprit d'un ton froid :

Une jeune fille que je cherche, milord, et que Votre Seigneurie

va m'aider à retrouver.

— Monsieur, dit le comte avec mauvaise humeur, ne jugerezvous point à propos de me parler enfin autrement que par paraboles?

Je vous prie de m'excuser, milord, répliqua Lancester en saluant. Venons au fait, puisque Votre Seigneurie le désire. Il me faut un acte dûment rédigé, qui me permette de tirer à discrétion sur votre caisse.

White-Manor essaya de railler.

Monsieur, dit-il, je vous prie, que prétendez- vous faire de ma

fortune?

— C'est pour cette jeune fille, milord, répondit Brian le plus sim- [lement du monde.

— Et vous pensez que je me dépouillerai, moi, pour une inconnue?

— J'y compte, milord, positivement.

White-Manor s'agita sur son fauteuil, en proie à une colère qui avait bien son côté comique. La voie seule ouverte pour faire cesser ce conflit ridicule était évidemment de montrer la porte et d'user du droit rigoureux qu'a tout homme de demeurer en repos dans sa maison : mais "White-Manor n'avait garde. Au fond de cette situation bizarre, il y avait un élément réel de terreur, et les moyens bourgeois n'étaient point de mise vis-à-vis d'un importun comme Brian de Lancester. Le comte, après tout, malgré son formel dessein de se raidir, ne savait trop s'il ne devrait point plier en définitive. Il ignorait le fond de la pensée de Brian, et se trouvait dans la position d'un homme qui^ les mains liées en face d'un ennemi implacable, le verrait tourner autour de lui et sourire, et danser comme font les sauvages autour du bûcher de leurs captifs. Brian pouvait pousser l'audace jusqu'à la folie, mais il y avait de la réflexion dans ses témérités, et si soudains que fussent ses coups de tête, un calcul rapide et profond les devançait toujours.

— Milord, reprit-il avec ce sans-façon des gens habitués à déverser le ridicule et à ne le point subir, je suis amoureux, amoureux comme on ne l'est qu'une fois en sa vie, amoureux au point de sacrifier tout à mon amour : tout, milord, jusqu'au but de ma vie entière !

"White-Manor ne répondit point, mais son œil éteint eut un éclair. Lancester ne songeait guère à le surveiller. Le souvenir évoqué de son amour tout neuf mettait de la joie et de la rêverie sur ses traits énergiques. Il souriait à l'image absente de Susannah.

— Oh! oui, je l'aime! murmura-t-il avec un tel élan de passion que "White-Manor éleva son lorgnon pour le considérer mieux. Je me suis senti vivre pour la première fois en savourant son premier sourire ; le son de sa voix a fait vibrer une corde muette en un coin Ignoré de mon cœur. Elle m'a révélé toutes les joies que l'homme peut espérer ici-bas et que je dédaignais naguère, aveugle et misérable que j'étais! C'est bien vrai, cela, milord. J'espère, oh ! j'espère ar-

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■demment! J'ai fai en Dieu; je suis capable de ne plus vous haïr!

— Aimez-vous donc tant que cela? dit froidement White-Manor.

— J'aime davantage, répondit Lancester. J'aime avec réflexion, avec passion. Mais me comprenez- vous?

Les traits du comte s'épanouirent en une gaieté grossière.

— Oui, monsieur, oui, répondit-il. Ah! vous aimez tant que cela, monsieur?

Le ton de White-Manor, hypocritement contenu, changea tout à coup :

— Et vous venez m'imposer d'insolentes conditions! reprit-il avec éclat, vous venez, la menace à la bouche, comme un bandit de grande roule, me dire : Donne ou je frappe! Et vous aimez tant que cela! Savez- vous que j'aurais donné mille guinées à quiconque m'en eût apporté la nouvelle? Quand on aime tant, monsieur, on a peur de mourir !

11 arma bruyamment ses deux pistolets.

Brian fit un geste de mépris.

— Milord, dit-il, discuter sur ce ton ne convient point entre gentlemen. Voulez-vous, oui ou non, signer l'obligation que je demande à Votre Seigneurie ?

— Non, mille fois non! s'écria le comte. Je vous chasse, monsieur; et, usant du droit de tout Anglais dont le domicile est violé par un espion ou par un voleur, je vous menace, si vous ne sortez pas à l'instant même, de vous jeter mort sur le carreau.

— Et moi, je vous mets au défi d'exécuter votre menace, dit Lancester qui croisa ses bras sur sa poitrine et marcha lentement vers son frère en le couvrant d'un regard fixe et froid. Le comte leva ses deux pistolets à la fois. Brian n'était plus qu'à trois pas de lui. Les traits apoplecliques de White-Manor exprimaient un farouche désir de tuer, combattu par la peur.

— N'avancez pas ! n'avancez pas! dit-il d'une voix suffoquée. Brian fit les trois pas, nonobstant cet ordre, et sa main s'appuya,

pesante, sur l'épaule de son frère, qui retomba, dompté, dans son fauteuil.

— Vous allez voir tout à l'heure, milord, dit-il, si j'ai peur de mourir.

Il prit, l'un après l'autre dans les mains de son frère, qui n'opposa aucune résistance, les deux pistolets, et les jeta au loin sur le tapis

— Milord, poursuivit-il, vous vous êtes trompé. Cet amour dont vous avez accueilli si joyeusement la nouvelle était le plus grand malheur que vous pussiez redouter. Seul, j'aurais continué à combattre en vous le représentant d'un principe odieux; mais je ne me serais point hâté. Aujourd'hui, je deviens intraitable. Il ne peut plus y avoir de moi à Votre Seigneurie ni pitié ni trêve. Je veux être riche. Je le veux!

Il y eut un instant de silence après ce mot, prononcé par Brian d'un ton si plein d'autorité que le comte baissa la tête.

— Ne le faut-il pas, milord? reprit Lancester au bout de quelques secondes; comme elle est la meilleure, la plus sainte, ne doit-elle pas être la plus brillante, la plus enviée, la plus heureuse? Milord, nous sommes les fils d'un même père. Vous avez joui un temps sans partage de la fortune commune : à mon tour désormais !

— Les lois sont pour moi, bégaya le comte, pris d'une sérieuse épouvante.

— Milord, entre nous deux les lois n'ont rien à faire. Nous sommes deux frères. L'un de nous est usé par le vice ; les excès de tous genres ont paralysé son corps et son esprit; c'est un être misérable, sans foi, sans cœur, réprouvé par son passé, supportant avec blasphèmes les restes d'une vie à charge aux autres comme à lui-même : celui-là est pair d'Angleterre. L'autre est jeune, fort, éprouvé, sans reproches; mais il n'y avait place que pour un seul convive au banquet des privilèges politiques. De quel droit prétendrait-il se révolter ou seulement se plaindre? La loi le guette ; la loi le rejettera, brisé, dons son néant, s'il essaye de se relever; la loi étouffera ses cris s'il ouvre la bouche. La loi aura raison, la loi a toujours raison, puisqu'elle est la plus forte, mais je ne connais point de loi qui défende à un Anglais d'ouvrir une fenêtre et de se briser le crâne contre les pavés de la rue...

Le comte regarda son frère d'un air hébêié. Celui-ci se dirigea vers la fenêtre.

— Milord, continua-t-il, derrière cette fenêtre, il y a foule, entendez-vous?.

Il se faisait en effet grand bruit dans Portiand-Place. Une cohue compacte encombrait les trottoirs, s'entretenant de la grande nouvelle du jour, de l'assassinat tenté à Kew sur la personne de S. A. R. la princesse Alexandrine-Victoria de Kent. Lancester mit la main sur le ressort de la croisée.

~ C'est une fouie avide et curieuse, milord, reprit-il. Nous n'aurions pu choisir un public plus nombreux pour notre dernière comédie.

— Au nom du ciel ! que prétendez-vous faire ? demanda le comte.

— Je vous l'ai dit : il me la faut riche et heureuse. En outre, ce que vous ne savez pas, cette jeune fille aimée jusqu'à l'idolâtrie m'a été enlevée il y a une heure. Votre or, mon or, Godfrey, car depuis quinze ans vous avez mangé votre part du patrimoine de Lancester, mon or m'eût servi à la sauver d'abord, puis à lui créer ici-bas un paradis. Vous me refusez : je vais la venger.

Brian pesa sur le ressort. Le châssis inférieur de la fenêtre monta en grinçant le long de ses rainures, laissant libre une large ouverture, par où le fracas de la rue s'élança dans le salon de White-Manor. Le comte se leva, éperdu. Brian monta sur l'appui de la fenêtre.

— Comme cette foule est épaisse ! murmura-t-il. Je voudrais gager qu'il y a là plus de mille hommes réunis. Parmi ces mille hommes, pas un n'ignore l'inimitié qui nous sépare. Car j'ai fait ce que j'ai pu pour nous rendre célèbres, vous et moi, Godfrey.

— Vous annonciez ledénoument de cette comédie! dit White-Manor d'un ton provoquant.

Car la menace qui tarde à se réaliser redonne du courage aux cœurs les plus couards.

— Je vous prie de m'excuser, milord, répondit Lancester ; je cherche ici dessous une petite place pour me briser le crâne et n'en vois point de vide.

Le comte haussa les épaules.

— Prenez votre temps, dit-il en se rasseyant.

— Je vous rends grâces. Comme je le disais à Votre Seigneurie, le fait de me voir tomber mort sur le trottoir de Portland-Place n'étonnera aucun de ces braves gens : ils nous connaissent.

— Qui donc oserait m'accuser d'un meurtre? prononça dédaigneusement White-Manor.

— Tout le monde, milord, car le cri de détresse d'un mourant est chose qu'on ne songe point à révoquer en doute...

— Miséricorde! s'écria le comte qui comprit tout d'un coup et demeura comme frappé de la foudre; c'est une infâme perfidie, Brian!

— N'aviez-vous pas tout à l'heure le ferme vouloir de me brûler la cervelle? Ce n'est pas même un mensonge. Je n'accolerai aucune épithète outrageante au noble nom de Votre Seigneurie ; je... mais la foule ne s'ouvre pas souvent, milord : il faut profiter du moment Vous entendrez, comme tout le monde, le mot que je prétends pro noncer.

Brian fit un mouvement comme pour s'élancer.

— Arrêtez! s'écria White-Manor; quel mot?...

— Je crierai : Pitié, mon frère II

White-Manor tomba sur ses genoux. De grosses gouttes de sueur roulaient le long de ses tempes.

— Pitié! prononça-t-il en un râle déchirant; c'est moi qui vous demande pitié 1

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