‹ Les mystères de LondresChapitre 83 sur 104 · VINGT QUINTALX DE CHAIR HUMAINE · texte numérisé non relu

VINGT QUINTALX DE CHAIR HUMAINE

Il y avait dans le port de Sidney un bay-ship en partance pour l'Angleterre. Les six déportés que nous avons vus rassemblés dans les bois d'Eagle-River avaient fait dessein de s'en emparer. Maudlin, dépêchée à Sidney pour savoir si les conjurés de cette ville avaient pu se procurer une barque et des armes, avait rapporté deux nouvelles au lieu d'une. La barque était prête et armée, mais il y avait en rade un croiseur de Sa Majesté. C'était la corvette la Cérès, de dix-huit canons. Elle venait faire la presse des libérés. Comme nous l'avons dit, les renseignements donnés par Maudiin étaient précis.

Le lieutenant Naper, qui commandait la Cerès, avait envoyé demander au gouverneur un certain nombre de condamnés ayant uni leur temps et disposés à passer en Angleterre. Sur le refus du gouverneui", refus prévu à l'avance, le lieutenant Naper s'arrangea comme il put. Deux de ses oftîciers débarquèrent à Sidney et s'abouchèrent avec le surintendant des travaux publics. Le surintendant reçut une bonne somme d'abord ; c'est là le principe de toute cordiale entente ; puis il promit trente matelo.ts déterminés.

Le mode d'enrôlement devait être le plus simple du monde. Cinq ou six aftîdés du surintendant seraient employés dans la soirée à faire boire les futurs matelots qu'on voiiureraii, ivres-morts, jusque sur la grève. Trois notes sonnées sur la trompe serviraient de signal à "la corvette qui mettrait incontinent sa chaloupe à la mer.

Depuis le départ d'Eaglc-River, Fergus O'Breane était silencieux et pensif. A une lieue du rivage, il avait interrogé Maudiin à part durant quelques minutes. En aiTivant, le tueur de bœufs avait donné le sii^iial. La lumière aperçue au fargc venait de la Ccrcs.

— A quelle distance du rivage est mouillée la corvette ? demanda Fergus.

— Trois ou quatre milles, monsieur, répondit Maudlin.

— Et le bay-ship?

— 11 est dans le port, amarré au môle.

— De façon que, dit le roi Lear, si nous nous emparons du bayship, nous serons coulés par la corvette.

— Et nos gens, demanda encore Fergus à Maudlin, où sont-ils?

— A cinq cents pas d'ici, sous la pointe de Cow-Hill. Fergus réfléchit un instant.

— Messieurs, dit-il ensuite, le bay-ship est un pauvre bâtiment. Entre lui et la corvette il n'y a point à hésiter.

Waterfield éclata de rire ; Smith baissa la tête ; le nègre Absalon roula ses gros yeux et le roi Lear fit un geste de surprise. Maudlin, elle, battit des mains en criant bravo.

— Expliquez-vous, O'Breane, dit Randald'un air inquiet.

— Mon avis est que nous devons prendre la corvette la Cérès, répliqua froidement Fergus, au lieu de nous embarrasser de ce bayship obèse où nous serions toujours à la merci du premier venu. Randal, je vous prie, allez à Cow-Hill, et ramenez sur-le-champ nos hommes.

Randal obéit sans répondre.

— Moi, je retourne à mes bœufs, dit Waterfield en se levant.

— Retournez à vos bœufs, monsieur. Une fois sur la corvette, nous avons dix-huit canons et la mer est à nous.

— On a vu de ces pirates qui devenaient riches à millions de livres! soupira M. Smith, mais c'est un métier bien criminel.

Waterfield se rassit et devint attentif.

— On peut se faire tuer pour des millions de livres, reprit le roi Lear après un silence; mais il faut des chances. Or, il me semble que tout est contre nous. La corvette doii éti e servie par deux cent cinquante hommes d'équipage; elle en demande trente, donc il lui en reste deux cent vingt.

— Si elle était vide, repartit Fergus, je n'en voudrais pas, car nous serions incapables de la manœuvrer.

— Vous avec donc des intelligences à bord?

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— J'ai des intelligences à bord, répliqua Fergus sans hésiter. Le vieux Ned le regarda en dessous.

— C'est possible après tout, murmura-t-il enfin. Je vous suivrai où vous irez, monsieur O'Breane.

La barque où se trouvaient les conjurés arriva bientôt, sous la conduite de Randal Graham. Us étaient au nombre de vingt-huit, et sautèrent sur la grève. G'étaient,pour le plus grand nombre, des hommes grands, vigoureux et d'apparence déterminée. Il y avait parmi eux de simples condamnés; mais la plupart étaient de ces indomptables et hardis scélérats qu'un premier châtiment n'arrête point, et qu'on (àche en vain d'enfouir dans les froides mines de Goal-River. Ils sont enchaînés, reclus, gardés ; ils vivent à deux cents pieds sous terre; mais vienne une révolte, une tentative dése5i)érée, vous les voyez surgir comme autant de démons. Le vieux Ned, Paulus et Smiih le Mé- (hodiste se mêlèrent à eux aussitôt. La nuit était fort noire encore, et pourtant on se reconnut de part et d'autre en un clin d'œil.

— Bonjour, Tom! bonjour, Samuel! bonjour, Toby, mes garçons! s'écria le roi Lear. Pardieu ! voici d'honnêtes compagnons !

Fergus avait pris à part Randal Graham.

— Vous connaissez ces hommes? dit-il.

— Presque tous, répondit Graham.

— Peut-on compter sur eux?

— G'est selon... si le tour leur plalt.

— Répondez, Randal ! interrompit Fergus avec gravité. Nous jouons ici notre va-toul sur une seule chance. Sont-ils braves ?

— Pour cela, oui, braves comme des diables!

— Faites-les ranger en cercle, dit Fergus. Le temps presse. II me semble entendre déjà le bruit des rames.

Randal obéit, et Fergus se trouva bientôt au milieu des vingthuit bandits.

— Gentlemen, dit-il, vous avez cinq minutes environ pour réfléchir. Voici ce dont il est question. La chaloupe du navire de guerre à l'ancre dans la rade sera ici dans un demi-quart d'heure. Elle vient chercher trente hommes qu'on doit lui livrer en ce lieu même, trente hommes abrutis par l'ivresse, qu'on embarquera comme des sacs de laine ou des futailles. Vous n'êles que vingt-huit, mais ce

nègre que voici et M, Waterfleld compléteront le nombre. Voulezvous passer ainsi à bord de la corvette ?

— Diable d'idée I grommela le tueur de bœufs,

— Pourquoi faire? demandèrent deux ou trois autres voix,

— Ah ! ah ! dit le roi Lear, je comprends ; c'est joli !

— Pour éviter les fatigues de l'abordage, répondit Fergus ; pour arriver d'une fois et sans coup férir jusque sur le pont d'un joli navire, dont alors les dix-huit canons vous tourneront le dos.

Waterfield se frappa le front.

— Sur ma foi ! s'écria-t-il, je crois que je comprends, moi aussi. Allons, mes braves ! trois hurrahs pour notre commandant ! Voilà un coup qui en vaut la peine !

Fergus arrêta de son mieux l'enthousiasme subit du tueur de bœufs, lequel n'avait plus besoin d'être stimulé. Quelques paroles achevèrent d'expliquer son plan, dont l'audace avait de quoi séduire ses étranges soldats. Sur l'ordre de Fergus, les vingt-huit nouveaux venus, Waterfield et le nègre Absalon s'étendirent sur le sable, en désordre, après avoir caché leurs armes sous leurs habits. Fergus, Randal, le roi Lear et Smith cachèrent également leurs armes, mais demeurèrent debout. Maudlin était assise sur un fragment de roc. On entendait maintenant parfaitement le bruit des avirons de la chaloupe qui n'était qu'à une centaine de brasses.

— Ne bronchez pas ! dit Fergus à voix basse ; il y va de notre vie à tous ! Ici, dans la chaloupe, sur le navire, vous êtes ivres-morts, vous dormez...

— Ho ! cria-t-on de la chaloupe.

— Holà ! riposta le roi Lear.

— Qui êtes-vous ?

— Dieu me damne! qui êtes vous vous-même?

— Midshipman de la corvette la Cérès.

— Nous sommes, nous, reprit le vieux Ned, quatre bons Anglais et la reine Mab, ma femme, tous de la maison de M. Gunning, le surintendant^ qui offre ses compliments au lieutenant Naper.

— Et après ?

— Et lui envoie ce que vous savez bien, monsieur le midshipman. La chaloupe était seulement à quelques brasses de la côte. Un der-

nier et vigoureux coup d'aviron la fit aborder. Peu d'instants après, un <;anot prit terre à son tour. Le midshipman, un maître et cinq ou six matelots sautèrent sur la grève.

— Nous ne vous attendions plus cette nuit, dit le jeune officier.

— Nous sommes en retard, c'est vrai, répliqua Ned, qui, vu son âge, remplissait le rôle d'homme de confiance de l'intendant ; mais ces braves enfants portent bien le rack, voyez-vous, midshipman : il a fallu six heures d'horloge pour les mettre dans cet état.

— Combien y en a-t-il?

— Une vingtaine de quintaux, monsieur, en supposant que chacun d'eux pèse cent cinquante livres.

— Ah! seigneur! sont-ils ivres I s'écria en ce moment avec admiration le maître, qui venait de les examiner de près; Mister Jones, ajouta-t-il en s'adressant au midshipman, ce sont de beaux gaillards, ma foi !

Le jeune officier prit un air d'importance.

— M. Cunning, dit-il, n'aurait pas osé trompé un officier du roi. Embarque !

Le maître prit aussitôt Waterfîeld par les épaules, tandis que deux matelots saisissaient chacun l'une de ses jambes.

— Un ! compta le midshipman.

Waterfield tomba lourdement au fond de la chaloupe.

— A boire! balbutia-t-il d'une voix embarrassée. Les matelots éclatèrent de rire.

— Deux ! — trois ! — quatre ! — cinq ! comptait le midshipman, à mesure qu'un des déportés tombait, jeté au fond de la chaloupe comme un ballot de marchandise ; dépêchez, Sam, mon garçon, le jour va venir. Six, — sept, — huit...

— Ils ont mis de tout, dit le maître; jusqu'à un moricaud ! Absalon tomba au fond de la barque.

— Neuf, — dix, — onze, reprit le midshipman, — douze... Monsieur, je pense que vous allez nous suivre à bord. Le lieutenant Naper fiera enchanté de vous voir.

— Sans doute, monsieur, sans doute, répondit Ned ; je vous suivrai avec mes trois camarades et ma femme, qui a envie de voir un bâtiment du roi.

— Diable ! murmura Sam ; les quatre drôles, encore passe; mais que ferons-nous de la dame?

Le midshipman lui imposa vivement silence, et reprit son compte : le compte y était.

— Sam, dit-il, donnez la main à la dame. Messieurs, montez, je vous prie. Ce sera un voyage de plus, Sam, voilà tout, ajouta-t-il en s'adressant au maître ; nous garderons les quatre coquins, et nous renven ons la dame.

Sam donna la main à Maudlin VVolf, qui s'embarqua dans le second canot, où étaient déjà les quatre prétendus serviteurs de l'intendant. Les deux embarcations prirent aussitôt le large. Le midshipman, durant tout le voyage, examina ses quatre hôtes avec curiosité. Fergus surtout sembla fixer l'attention.

— Ce beau garçon, lui seul, vaut les trentes brutes de la chaloupe, dit-il tout bas à maître Sam; décidément, le roi a besoin de lui.

L'aube se faisait. La corvette se montrait, dessinant vaguement sur le ciel rose les traits noirs et déliés de ses agrès. On voyait sa mâture inclinée se balancer avec mollesse et lenteur. Sa carène se confondait avec le sombre azur de la mer, où l'aurore, indécise et voilée, ne mettait point encore de reflets. Tout était à bord calme et silence, et ce fut seulement lorsque les deux embarcations entrèrent dans les eaux de la corvette, qu'une voix descendit de la hune et prononça le qui vive. L'in&tant d'après on bordait les palans. Les vingt quintaux de chair humaine furent successivement hissés sur le pont, où ils demeurèrent étendus, inertes et incapables, en apparence, de faire un mouvement. Puis ce fut le tour des quatre envoyés de M. Cunning, que suivit immédiatement la reine Mab.

Le second du bord, vieux loup court, trapu, à l'aspect dur et repoussant, montra sa tête à la grande écoutille, et se fit apporter une lanterne pour passer l'inspection des nouveaux venus. Tout en inspectant, il donnait ça et là quelque grand coup de pied aux prétendus ivrognes et leur promettait sous serment qu'ils ne boiraient que de l'eau tout le temps de la croisière.

— Et qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-t-il en désignant Fergus et ses comp;tgnons.

— Ça, répondit le roi Lear, ce sont des gens à qui vous devez cent livres.

— Bien, bien ! grommela le second ; pourquoi nous avoir amené ces drôles, monsieur Jones?

Le midshipman, au lieu de répondre, s'upprocha de lui et murmura quelques mots à son oreille.

— Ah! ah! lit le second; eh! eh I Ah! diable! Allez chercher le commandant, monsieur Jones.

Il y avait sur le pont une quarantaine de matelots occupes diversement et la plujjart sans armes. Le jour grandissait à vue d'œil. Le vieux Ned toucha le bras de Fergus.

— Eh bien ? dit-il.

Fergus ne répondit pas. Il était pâle. Un léger tremblement agitait sa lèvre.

— Eh bien ! dit à son tour Randal, attendrez-vous que tout le monde soit sur le pont?

Fergus ne répondit point encore. Quelque chose d'étrange se l)assait en lui. Était-ce de la crainte? Non. iMais il fallait attaquer un homme par surprise, tuer avant d'avoir provoqué. Son bras devenait de plomb. Sa nature était ainsi faite. Fergus, caractère immuable, était alors ce qu'il fut plus tard. Son esprit pouvait grandir, non point son cœur. Quinze ans de luttes sans merci ne devaient point flétrir cette fleur de délicatesse, cet héroïque honneur qui entrait, alliage étrange et adultère, dans ses actions les plus condamnables.

Randal, qui ne pouvait assurément comprendre ce scrupule, lui serra violemment le bras.

— O'Breane, avez-vous peur? demanda-t-il.

— Non, répondit Fergus en. cherchant enfin sous ses habits la crosse d'un pistolet, j'ai honte.

En ce moment, les officiers de la corvette montèrent en masse par l'écoutille, et se dirigèieut vers le groupe formé par Fergus et ^cs U'ois compagnons.

— Mettez ces hommes à fond de cale, dit le lieutenant Naper après les avoir examinés ; nos étrivières en feront d'excellents matelots.

Le sang revint aussitôt aux joueii de Fergus, qui se redressa et arma son pistolet. Il allait avoir à combattre et non plus à égorger. T 11. 17

— ' N'avancez pas, sur votre vie ! dit-il au second qui se dirigeait vers lui pour exécuter l'ordre de Naper.

Le jour, incertain encore, ne permit point au second de voir que Fergus était armé. [1 continua de marcher sur lui, le sabre levé.

— Ah! s'écria Fergus avec un enthousiaste éclat de joie et comme si ses compagnons eussent pu comprendre sa pensée, ils ont toujours assez de perfidie et de lâcheté en réserve pour motiver l'attaque et faire regretter la pitié. A vous et à moi, Anglais !

Le second de la corvette la Cêrès tomba, le front fracassé par une balle. Mais il avait vu le geste de Fergus et avait eu le temps de frapper. Une ligne longue et profonde se dessina en rouge sur le front d'O'Breane, courant du sourcil à la naissance des cheveux, et son visage fut inondé de sang. Un cri formidable répondit à la détonation du pistolet. C'était le signal. Les vingt quintaux de chair humaine bondirent et se ruèrent comme des tigres sur l'équipage. Ce fut un élan furibond, irrésistible. Le sang coula de toutes parts, et, dès que le sang eut coulé, ces gens qu'on avait cru ivres d'alcool s'enivrèrent des chaudes vapeurs du carnage.

On ne distinguait plus rien sur le pont. Le jour naissant reculait devant la fumée. Tout se confondait en un mouvement désordonné, incessant, au-dessus duquel planait un concert d'imprécations confuses. Smith tuait et chantait des psaumes ; le roi Lear se battait comme un diable en déclamant des lambeaux de Shakspeare, et le nègre, dont les yeux flamboyaient comme les prunelles d'un chacal, se glissait, égorgeait, puis jetait par-dessus le fracas de la bataille le tonnant cri de guerre de sa race.

Maudlin Wolf, subissant l'entraînement commun, saisit un couteau oublié auprès d'elle, sautilla dans le sang, en poussant des cris aigus, brandit un instant son arme trop lourde, et disparut derrière le nuage de fumée qui entourait les combattants.

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