‹ Les mystères de LondresChapitre 86 sur 104 · SUR LA MER · texte numérisé non relu

SUR LA MER

Depuis un an, il y avait dans la mer des Indes un mystérieux navire que nul croiseur n'avait pu approcher. Il voguait sous tous pavillon!^. Tantôt on voyait au loin flotter à sa corne le lin sans lâche du drapeau des rois de France, qui venaient de recouvrer, dans la personne de Louis de Bourbon, le légitime héritage de leurs aïeux ; tantôt le royal-yacht montrait les seize pointes de ses doubles croix rouge et blanche, tranchant sur le canton d'azur du grand pavillon d'Angleterre; d'autres fois c'étaient les trois couleurs hollandaises, le double écusson accolé d'Espagne, ou les étoiles d'argent des États-Unis d'Amérique, semées sur leur champ azuré. Un petit brick de l'Ile-de-France, qui s'était trouvé dans ses eaux durant un ouragan, avait lu, à son couronnement de poupe, sous les sculptures d'un écusson effacé, le nom de la Sournoise.

C'était la corvette la Cérès, à laquelle ses nouveaux propriétaires avaient mis un masque et donné un nom de leur choix.

Il y avait environ dix-huit mois que Fergus O'Breane avait quitté, vainqueur, la rade de Sidney. Cette faculté latente de séduction, nous dirions presque d'enchantement, que déjà nous avons signalée en lui, n'avait point tardé longtemps à agir sur l'équipage hétérogène de la corvette conquise. Au bout de quelques mois, il exerçait à son bord une sorte de pouvoir divin et au-dessus de tout contrôle.

Paddy O'Chrane, passé second maître en récompense de sa belle conduite le jour du combat en rade de Sidney, exprimait à sa manière l'admiration de l'équipage.

— Voyez- vous, Absalon, misérable chauve, disait-il au nègre devenu son collègue et son ami, vous pouvez le répéter à qui bon vous semblera, je renie Dieu ! Son Honneur n'est pas un matelot, mais, pelé que vous êtes, je m'entends, soyons damnés tous les deux! c'est un homme !

266 LES MYSTÈRES DE LûxNDRES.

Fergus O'Breane ne s'était pas fait pirate pour être pirate. II avait autre chose en tète qu'un pillage plus ou moins abondant, et chacune de ses actions, durant les quatre années qu'il courut les mers, fut une pierre ajoutée au gigantesque édifice dont il s'était constitué l'architecte. Il mit à profit ses croisières dans l'Océan Indien pour visiter tout le littoral. Laissant à Randal Graham le commandement de la corvette, il passait souvent à bord d'une prise, et faisait de longues excursions dans le golfe du Bengale, dans les mers de la Chine ou de l'Arabie. De celte façon il inspecta, et patiemment, tous les comptoirs de la Compagnie. Ses études préliminaires lui avaient fait entrevoir de nombreux germes de dissolution : il les toucha au doigt, et put ajouter une batterie nouvelle à son plan de bataille.

En Chine, il vit ce qu'on soupçonnait à peine alors en Europe : d'innombrables vaisseaux de la Compagnie, chargés d'opium, jeter des cargaisons entières de ce poison sur les côtes. Il sut que cet odieux trafic ne rapportait pas moins de quatre millions sterling (cent millions) à l'Angleterre. C'était là encore une arme à tourner contre l'ennemi. Aux embouchures de l'Indus, enfin, il constata une sourde fermentation parmi les peuplades asservies, et devina quelle explosion produirait l'approche de la moindre étincelle dans ces contrées où des centaines de petits princes, brutalement dépossédés, se cachaient ou rongeaient leur frein au service des vainqueurs. Sa colère avait grandi, loin de s'apaiser, et grandissait sans cesse. Partout, sur son chemin, il rencontrait l'Angleterre abusant de sa force et cherchant de l'or dans le sang ou dans la sueur des peuples.

Partout! pas un pouce de rivage sur ces mers immenses où le nom anglais ne fût abhorré ! Partout le commerce de la Grande- Bretagne était venu, appuyé de canons, imposer ses transactions déloyales. Il semblait que celte partie du globe, ayani démérité du ciel, eût été livrée à la main rapace de l'Angleterre. Partout cette main avait laissé son empreinte : de la misère, des larmes, des ruines !

Fergus contemplait avec joie ces griefs inouïs que Dieu seul pourra compter et punir. Chez lui, l'allégresse étouffait la pitié, car il se réjouissait à voir sa haine si puissamment justifiée, à sentir le tressaillement muet de cinquante millions de cœurs opprimés répondre au cri de sa vengeance.

En quittant les mers de l'Inde, il ne fit que changer de théâtre, paur retrouver, à des intervalles plus éloignés, les mêmes haines comprimées encore, mais prêtes à éclater. Au Cap, les boers hollandais ; en Amérique, les deux Canada tout entiers, gémissant sous une horrible oppression, et poussant déjà ces cris de détresse qui devaient trouver bientôt un efficace et noble écho au fond d'un cœur français. Fergus s'aboucha avec les boers, parmi lesquels il recruta ses équipages, et passa plus d'un mois dans les deux Canada.

Ce fut en se rendant du Cap en Amérique qu'il loucha Sainte-Hélène, On sait avec quelle ombrageuse rigueur les agents britanniques gardaient ce roc aride qui devait être le tombeau du plus glorieux souverain de notre âge. Hudson-Lowe, que les Français maudissent si bruyamment, n'était que le docile instrument de ses mai(res, et ce n'était pas sur un valet payé pour mal faire qu'eussent dû tomber les bavardes philippiques des poètes et orateurs du continent.

Les rameurs de Fergus l'attendaient sous le môle. Il était parti le matin pour Longwood; le soleil était près de se coucher lorsqu'il revint. Pendant qu'il regagnait le navire à l'ancre dans la baie, son visage respirait un enthousiasme grave, et son œil gardait encore l'expression recueillie d'un austère et religieux respect. Fergus avait passé quatre heures avec le vaincu de Waterloo, avec ce demi-dieu, dont la taille prend déjà pour nous les colossales proportions des héros antiques; il avait vu ce géant, dompté par la Providence et non point par les hommes; ce grand monarque, précipité de si haut et précipité si bas que le plus médiocre des capitaines européens, Arthur Wellesley, duc de Wellington, pouvait se faire peindre à cette heure en Achille et donner à Hector terrassé, dans son orgueil grotesque, les traits du captif de Sainte-llélèhe ! Fergus avait puisé durant quatre heures aux trésors de riiiteliigence la plus vaste qui ait peut-cire jamais ébloui le monde.

Que s'était-il passé entre l'obscur pirate et l'homme qui s'asseyait la veille sur le premier trône de l'univers?...

Par une matinée brumeuse des derniers jours de novembre, un beau brick de commerce, engagé dans le canal Saint-Georges, doubla la pointe du nord de l'ile de 3Ian, et mit le cap sur l'Écosie. Le vent et la marée le poussaient rapidement vers le Soiway, et le soleil mon-

traii encore son disque rougi bien au-dessus de l'horizon, lorsque les ancres du brick allèrent chercher un point d'assise au fond de l'eau, presque en face de Dumfries. Les matelots se raiigcrent sur le pont et mirent chapeau bas, pour faire phice à deux hommes qui venaient de monter par récouiille. L'un de ces hommes était Fergus, l'autre Ran« dal Graham.

La chaloupe était à la mer et les attendait. Us descendirent tous les deux, et aussitôt six rameurs, commandés par Paddy O'Chrane, firent force d'avirons vers la côte. La chaloupe toucha terre. Fergus et Randal sautèrent sur la grève, à une demi-lieue au delà de Dumfries.

— Au revoir ! dit Fergus aux matelots; nous nous retrouverons. Paddy ouvrit la bouche, mais aucun des jurons qu'il tenait en

réserve pour les grandes circonstances ne lui parut propre à peindre son attendrissement, c'est pourquoi il se contenta de soulever son chapeau en murmurant :

— Monsieur! Satan et sa femme! que Dieu vous bénisse, soyons tous damnés!

Fergus fît un geste de la main. Paddy replaça son chapeau. La chaloupe s'éloigna. Nos deux voyageurs s'eng igèrent alors dans les terres. Us étaient vêtus simplement et portaient leurs manteaux sur le bras. Pendant une heure environ ils marchèrent en silence, guidés par la connaissance parfaite que Randal semblait avoir du pays.

Après avoir suivi les mille sinuosités d'un petit sentier qui montait tortueusement de la grève au sommet d'une falaise escarpée, Fergus et Randal s'ari ètèrent. A perte de vue, du côté de l'Irlande, le brick de commerce qui les avait amenés montrait ses hautes voiles rougies par les rayons obliques du couchant. Fergus passa la main sur son front. Son regard se teignit de mélancolie.

— Encore un' peu nous ne le verrons plus, dit-il; la toile est tombée sur le premier acte de notre drame. Quel sera le second? Dieu tout seul le sait. Voilà quatre ans que je travaille, Randal.

— Et depuis deux ans déjà, Fergus, vous êtes assez riche pour mener la vie d'un prince, répliqua Graham.

Fergus regardait les côtes d'Angleterre, et son œil s'allumait insensiblement, jusqu'à devenir bientôt brûlant de haine et de menace.

— J'y viendrai! murmura-t-il;je mettrai quelque jour le pied sur

ton sol maudit ! mais pas avant de l'avoir entourée d'ennemis et de pièges. J'ouvrirai patiemment la tranchée avant de donner l'assaut... que c'est long, mon Dieu ! et qu'il me tarde ! Randai dit :

— La rouie est longue pour arriver à Sainte-3Iarie de Crewe. Si rous m'en croyez, nous nous mettrons en marche.

Fergus tourna incontinent le dos à la mer cl le voyage continua. Le pays présentait cet aspect pittoresque et demi-sauvage des campagnes de l'Ecosse. Le jour baissait rapidement, allongeant démesurément les ombres et donnant au paysage une physionomie de plus en plus sombre. Randai semblait se reconnaître parfaitement au milieu des mille routes qui se croisaient à chaque pas; Fergus le suivait, perdu dans ses pensées.

— Mais est-il possible, dit brusquement ce dernier, que personne ne connaisse l'existence de ces souterrains?

— Des hommes ont vécu mille ans avant de découvrir la mine d'or qui gisait sous leurs pieds, répondit Randai. De mon temps, je puis vous affirmer que ces caves immenses étaient inconnues et si, au lieu d'aller dans les montagnes, j'étais resté caché là, les juges de Glasgow n'auraient point eu la peine de m'cnvoyer sur les pontons. Elles ont deux issues qui délieraient l'œil le plus malin. La première donne dans le salon d'appaïai du château de Crewe, un noble édifice, ma foi, mais qui tombe en ruines et que vous pourrez acheter pour une misère. La seconde s'ouvre ou plutôt se ferme dans la propre maison qu'habitait mon père et qu'il habite peut-être encore. Cette seconde issue ost masquée par un pan de muraille tournant autour d'une poutre qui lui sert de gonds. A voir ce vieux mur, Fergus, les constabK-s réunis (les Trois-Royaumes déclareraient que nul passage n'a pu exister là depuis des siècles.

— Et ces souterrains sont vastes?

— Mon père s'y est perdu dix fois en les parcourant pour y chercher les trésors des abbés de Sainte-Marie. C'est grand comme Saint- James-Park.

La nuit éiait tout à fait noire. Nos voyageurs laissèrent sur leur droite la ville d'Annan, et s'engagèrent dans une route plus large qui servait de gnnd chemin entre Carlisle et Glasgow. Nos lecMeurs

connaissent cette route pour y avoir suivi la cliaise de poste de Frank Perceval conduite par Saunie l'aboyeur, la nuit où se passèrent ces événements étranges et terribles qui amenèrent la mort de la malheureuse Harriet. Randal s'arrêta précisément à l'endroit où la chaise de poste de Frank se heurta contre un tronc d'arbre posé en travers du chemin.

— C'est ici, dit-il. La maison de mon père est de l'autre côté du bois.

A leur approche, un chion aboya fortement.

— Oh ! oh ! murmura l'Écossais, notre vieux Bill est mort, je pense; ce n'est pas la voix de Bill.

Sa voix tremblait légèrement tandis qu'il parlait ainsi. Quelques pas seulement le séparaient de la maison; il les franchit d'un saut et mit sa main sur le loquet de la porte.

— La porte est fermée en dedans, dit-il. Mon père ne fermait jamais notre porte !

Il frappa. Une fenêtre s'ouvrit.

— Le vieux Randal Graham? demanda l'Écossais d'une voix pleine d'émotion.

— Voilà deux ans qu'il est mort, répondit-on. La fenêtre se referma, Randal baissa la tête.

— J'aurais voulu le faire riche sur ses vieux jours, mùrmura-t-il; je suis seul au monde, Fergus, et plus à vous que jamais.

Fergus lui serra la main en prononçant quelques paroles de consolation.

— Oui, O'Breane, reprit Randal, nous devons tous mourir... mais j'aurais mieux fait de rester auprès de lui. Et c'est Mac-Nab qui a notre maison! Je l'ai bien reconnu. On dit que c'est un honnête homme, celui-là. Sa fenêtre s'est fermée pourtant sans qu'il ait offert un gîte aux voyageurs.

— Êtes- vous bien sûr que ce soit M. Mab-Nab ? demanda Fergus.

— J'en suis sûr... et j'en serai plus sûr tout à l'heure. Allons, Fergus, en marche ! je vais vous conduire à la ferme de Leed, puisque vous voulez voir Mac-Farlane; et puis je reviendrai dans la maison de mon père.

— Mac-Nab vous donncra-t-il l'hospilalilé?

LES MYSTÈRES DE LONDRES. 27l

— Je n'aurai pas besoin de demander l'hospitalité à Mac-Nab!

Il se prit à marchera grands pas dans un taillis parsemé de ruines. Fergus le suivit. Au bout de dix minutes, ils longèrent la muraille d'un parc au milieu duquel s'élevait un vaste édifice que Fergus conjectura être le château de Crewe. Puis ils redescendirent le versant de la colline et arrivèrent à la ferme de Leed. Randal la montra du doigt à Fergus et s'enfuit en courant. La porte de la ferme était ouverte. Fergus entra.

Dans la salle commune, autour d'une table servie, une jeune femme et deux charmantes petites filles prenaient leur repas du soir. Sous le manteau de la cheminée se tenait un homme, la tête cachée entre ses deux mains. Au bruit que fît Fergus en entrant, cet homme se redressa et montra un visage pâli au milieu duquel se mouvaient deux yeux éteints et comme égarés. Fergus alla vers la jeune femme, tandis que les deux petits anges rougissaient et souriaient dans leur effroi enfantin, et demanda M. Angus Mac-Farlane.

L'homme qui était sous le manteau de la cheminée se leva. Fergus ne se souvint point de l'avoir jamais vu.

Page 1