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d*Ângleterre, où la harpe d'or de l'Irlande se dresse sur champ d'azur, ille serra dans son sein et trempa le reste dans le sang, jusqu'à teindre en rouge le drapeau tout entier.
Cela fait, il hissa lui-même à la corne cet étendard nouveau au mi leu des hurrahs frénétiques des vainqueurs. Il faisait grand jour Environ trente matelots anglais étaient garrottés sur le gaillard d'à vant.
Cependant la situation des vainqueurs n'avait rien de bien rassurant. Ils étaient maîtres du pont; mais, dans les batteries, cent cinquante hommes restaient, cent cinquante ennemis armés. Évidemment la besogne n'était que commencée.
— Tonnerre du ciel ! s'écria Paddy, que Dieu nous punisse ! m'est-il permis déparier?
Fergns fit un signe d'affirmation.
— Eh bien! trou de l'enfer! reprit le long matelot en gesticulant avec lenteur et à contre-sens; je suis Paddy O'Chrane, de Tipperary, en Irlande, de l'autre côté du canal, je le jure sur ma part du paradis, cornes du diable! J'aurais pu m'enrôler facilement dans les horseguards, vu ma taille, qui est de six pieds passés sans semelles ; soyez tous réprouvés et moi de même! Mais j'ai mieux aimé vivre en chrétien, triple blasphème! que de m'engraisser du bœuf du roi comme un fainéant.
— Où veut en venir ce drô!e? grommela le roi Lear.
— Drôle vous-même, vieux Ned, peste incorrigible ! continua Paddy imperturbablement ; je vous connais bien, excellent vieillard, je vous ai donné, il y a trois ans, vingt-cinq coups d'étrivières sur le pont du Cumberland, Dieu puisse-t-il nous damner!
— Mon ami, ne pouvez-vous faire trêve à vos blasphèmes ? demanda doucement Sinilh. Le livre a dit...
— Quel livre? mort de mes os! J'ai demandé la permission de parler, je pense!...
— Appiociiez! interrompit Fergus, et tâchez de répondre brièvement. Y a-t-il sur ce navire d'autres mattlots que vous, enrôlés de force?
Paddy O'Chrane tourna les yeux vers lui et perdit comme par enchantement sa pvolixe assurance.
— Oh ! gentleman, balbutia-t-il, je répondrai de mon mieux à Votre Honneur. Tempêtes ! je n'ai jamais vu de regard pareil ! Il y a sur l:i corvette une cinquantaine de pressés qui danseraient une gigue du meilleur de leur cœur autour de votre drapeau rouge. Et, tenez, ajouta-il vivement en se tournant vers l'avant où étaient garrottés les Anglais, il n'y a pas besoin de chercher bien loin pour en trouver quelqu'un, que Dieu nous damne tous, à l'exception de Votre Honneur! voici Sam, le maître d'équipage, que je vous recommanda' comme le plus incurable de tous les mécréants, le bon garçon ! et Gibly aussi, misères ! et encore Blunt le Manchot, un cent de sorcières' attendez !
Paddy ramassa le porte-voix du malheureux lieutenant Naper, l'emboucha et cria de toute sa force :
— Ho ! de la batterie ! Nous sommes tous massacrés jusqu'au dernier ici dessus, que je monte sur l'échafaud ! Ces coquins enragés sont maîtres du pont depuis le guindeau jusqu'à l'habitacle ! Comment vouliez-vous résister à deux cents brigands dont le plus petit a la tète au-dessus de moi, Satan et sa marmite !
Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton d'épouvante à la fois si emphatique et si naturel que le roi Lear applaudit d'instinct, tandis que les autres éclataient de rire. Paddy ôtasa bouche du portevoix.
— Un peu de silence ! grommela-t-il avec mauvaise humeur ; si vous n'êtes pas aussi grands que moi, tonnerre ! vous êtes plus gros, que nous ayons tous affaire au bourreau ! En tout cas, le conte vaut quelque chose, et je pense qu'on me fera second maître, pour le moins.
— Je m'en rends caution ! s'écria le vieux Ned. Paddy emboucha de nouveau son porte-voix:
— Les deux cents bandits parlent de mettre le feu au bâtiment, si vous ne vous rendez pas tout de suite, par le nom de Belzébuth ! Prenez le porte-voix de combat. Il est dans la cabine du lieutenant Naper. Pauvre lieutenant ! triple blasphème ! il a la tête fendue jusqu'au genou, que le diable l'emporte ! Prenez le porte-voix, ouvrez un sabord et criez : Quartier, Dieu nous damne !
Paddy se tut. Presque aussitôt après, un sabord s'ouvrit et le portevoix résonna.
— Sont-ce des Français qui sont à bord ? demandait-on d'en bas. -" Du diable ! répliqua Paddy: fi donc ! ce sont des forbans comme
vous et moi, Satan et ses griffes ! Deux cenis beaux garçons, misères ! qui sont affreux à faire envie au démon !
— Nous promet-on la vie sauve ? dit la voix du sabord.
— Si vous vous dépéchez, damnation !
— Nous nous rendons ; ouvrez l'écoutille, dit la voix.
Les déportés, le coutelas à la main, se rangèrent en silence autour de l'écoutille qui fut ouverte, et se tinrent à portée sans cependant s'approcher assez prés de l'ouverture pour que les marins pussent voir d'en bas leur petit nombre et le genre de leurs armes. On n'apercevait que Paddy. Les deux premiers Anglais parurent à l'écoutille.
— Stop ! ordonna Paddy.
Puis, dès que les matelots furent liés, il cria :
— A deux autres !
Deux autres marins vinrent à l'appel et subirent le même traitement. Ces hommes arrivaient terrifiés à l'ouverture. Ils étaient accueillis par le mot : Silence ! et ils n'avaient garde de désobéir en voyant sur leur poitrine la lame affilée d'un couteau. Lorsque les derniers furent garrottés, il se trouva sur le pont de la Cérès cent quatre-vingts marins gardés par une trentaine de proscrits.
C'était quelque chose d'étrange que de voir la figure piteuse et dé.-;ippoiniée de ces hommes, vaincus par une ruse grossière et d'une simplicité presque puérile. Ils comptaient avec dépit leurs vainqueurs, cherciiaient en vain ces mousquets, ces terribles gienades, et maudissaient le bon Paddy O'Chrane de tout leur cœur. Ils avaient tort. Car le choc eût été terrible, entre la troupe de Fergus et les Anglais pourchassés dans leur retraite. Fergus aurait vaincu ; il devait vaincre en des luttes plus inégales encore. Mais combien serait-il resté d'hommes vivants après la bataille sur le pont de la corveiie la Cerès? et combien de cadavres ?
Fergus, ])endant celte scène, s'était tenu à l'écart. Son ardeur était tombée. Le rôle n'était plus à sa taille. Lorsque les prisonniers furent tous rangés le long des bastingages, il vint se placer au pied du grand mât.
— Nous ne sommes plus d'aucun pays, dit-il en étendant le doigt
vers le rouge pavillon dont la brise développait les plis humides encore et alourdis: ce drapeau est le signal de la guerre contre tous. Nous combattrons pour de l'or, parce que l'or vous donnera des jouissances à vous, à moi des armes pour une autre bataille. Je promets à quiconque restera près de moi de le faire riche ou mort. Anglais, y a-t-il parmi vous quelqu'un qui veuille partager notre fortune? Que ceux-là se lèvent.
Il y eut un instant d'hésitation. Sam, le maître d'équipage, s'ébranla le premier. D'autres le suivirent. Au bout d'une minute, la troupe des prisonniers était partagée par moitié.
— Préparez la chaloupe et le canot, dit Fergus.
Soixante à quatre-vingts matelots furent entassés avec un nombre suffisant de rameurs, et les deux embarcations firent aussitôt force de rames vers la pointe de Cow-Hill.
Lorsqu'elles revinrent, il n'y avait plus de captifs à bord de la Cérês. Toutes les mains étaient libres et travaillaient. Maître Sam tenait le porte-voix et commandait, en vieux marin, les manœuvres de l'appareillage. Le soleil était encore bien bas sur l'horizon lorsque la corvette, couvrant ses vergues de toiles, s'inclina au souffle de l;i brise de terre. Les marins débarqués avaient eu le temps de gagner Sidney et d'y porter l'étrange nouvelle. Une foule immense se trouvait sur les quais. Au moment où la Cérès vint au vent; l'équipage entier, sauf les canonniers, se réunit au pied du mât d'artimon.
Les gens de Sidney purent distinguer parfaitement un homme d'une riche taille qui saluait, en agitant son chapeau, le pavillon rouge déployé à la brise. Tous les marins se découvrirent à leur tour. Des flocons de fumée coururent autour des flancs balancés de la corvette. L'écho mourant d'un triple hurrah vint alors jusqu'aux oreilles des gens de Sidney et fut suivi d'une bruyante salve d'artillerie.
Vers midi, de la hauteur South-Head, on apercevait à l'horizon un point blanchâtre semblable à un flocon d'écume. C'était la corvette la Gérés.