VENDRE SA FEMME
Angus Mac-Farlane jeta ces derniers mots avec une explosion do douleur et de colère. O'Breane s'était levé. Son beau visage rendait d'une autre façon les mêmes sentiments que celui du fermier.
— Je ne le haïssais plus, dit-il, le courroux que je lui gardais s'était perdu dans une colère trop profonde et trop vaste pour ne point absorber tout autre ressentiment. Mais, pour vous, Angus, pour la pauvre Mary, je vois bien que je suis vulnérable encore. Où donc est-il, cet homme?
Angus répondit d'un ton de sarcasme amer :
— Vous me demandez où il est ! Vous avez donc oublié les mœurs de nos lords, depuis quatre ans que vous avez quitté l'Angleterre? Quand ils ont brisé de ce côté du détroit la vie de quelque créature sans défense, ils passent la mer et vont triomphera l'étranger. White- Manor est à Naples ou à Paris, ou à Vienne. Le chercher serait inutile : je rattent's! Mary vous avait aimé. C'était là un crmie sans pardon. Pour le punir, Godfrey de Lancester, exhumant une lâche et
280 LES MYSTERIiS DE LONDRES.
Larbare coutume dont l'Angleterre seule, parmi tous les peuples du monde, pouvait concevoir l'ignominieuse idée, Godfrey de Lancesler mettait sa femme, lady de White-Manor, aux enchères comme une pièce de bétail.
Lorsqu'il prononça ces mots : Qui d'entre vous veut acheter cette femme? les valets et tenanciers firent silence. Mary était adorée de tous. White-Manor répéta sa question avec colère.
— Elle est belle, ajou(a-t-iI, et je la donne pour trois shellings ! Nul ne répondit encore. Mary, toujours agenouillée, avait les mains
jointes et les yeux baissés. Godfrey frappa du pied avec fureur.
— Faites place ! s'écria-t-il ; je vais la conduire à un autre marché.
Il tira la corde. Mary se leva. Les tenanciers se rangèrent en haie, des deux côtés de la cour, mornes et silencieux. Godfrey, tenant notre sœur en laisse, traversa la foule et monta dans sa chaise.
Deux jours après, on déjeunait somptueusement dans Portland- Place à la maison des comtes de White-Manor. L'assemblée était nombreuse. Vers deux heures après-midi, Godfrey se leva ivre et fit venir Mary. Mary avait une robe de toile blanche et la corde au cou. Et parmi tous ces noblemen qui garnissaient la table de White- Manor, il n'y eut pas un homme pour briser son verre sur le visage infâme de Godfi ey de Lancester.
Godfrey prit la corde et descendit sur le trottoir. Il traversa les rues de Londres, depuis Porllant-Place jusqu'au marché aux moutons de Smith-Fields, quatre mille d'Ecosse ! tenant sa femme en laisse, sa femme qui pleurait et se mouraii.On s'assemblait sur leurpassage. C'était un curieux spectacle ; mais parmi les cinquante mille Anglais qui les coudoyèrent sur la route, il ne se trouva pas un homme pour crier infamie ! et lapider le lâche avec les pavés du chemin ! Londres est fait ainsi : nobles et peuple.
— Nobles et peuple! interrompit Fergus avec une énergie d'indignation qu'Angus attribua tout entière à l'impression de son récit, Londres et l'Angleterre !
— Lorsqu'ils arrivèrent dans Smith-Fields, reprit Mac-Farlane, il y avait foule autour des barrières. C'était un vendredi, jour de marché des bétes à cornes et des moutons. Godfrey fit entrer Mary dans
l'un des parcs à brebis, qui se trouvait vide, et cria par trois fois :
— Cetle femme est à vendre ! à vendre pour trois shellings !
Les marchands de bestiaux avaient pitié; car Mary, notre sœur, était bien belle, et des ruisseaux de larmes coulaient sur sa joue pâlie. Une voix grave et vibrante perça la foule et fît tressaillir le cœur de Mary dans sa poitrine.
— Laissez-moi passer ! disait cette voix, je vais acheter pour trois shellings milady comtesse de White-Manor.
Un murmure courut par le marché de Smith-Fields, car nul ne savait jusque-là les nobles noms des acteurs de cette scène infâme. Godfrey devint pourpre. Le son de cette voix l'avait frappé comme un soufflet sur la joue. Il sembla chercher au loin avec crainte et colère celui qui avait parlé. Mary ne m'a jamais dit dans ses lettres le nom de cet homme : mais lorsque je suis allé à Londres, la rumeur publique m'a appris ce nom. C'était le jeune Brian de Lancester, frère du comte.
Il entra dans le parc oii se tenait Godfrey et lui arracha des mains la corde qui retenait Mary. Celle-ci, à bout de forces, venait de perdre connaissance. Brian la saisit et la souleva d'une seule main. De l'autre, il fouilla dans sa poche, d'où il retira une poignée de grosses pièces de cuivre qu'il jeta au visage de Godfrey en disant ;
— Voici votre paiement, milord !
Un immense hurrah emplit la place de Smith-Fields. Godfrey demeura pétrifié. Le choc des lourdes pièces avait laissé sur sa joue pâle et sur son front des taches violâtres.
Fergus, dominé par l'intérêt puissant qu'il portait à ce récit, respira longuement.
— Que Dieu le bénisse! Mac-Farlane, dit-il, je fais serment de lui payer notre dette quelque jour. Mais que devint Mary après cela?
— Mary fut mise dans une voiture. Voilà huit mois que j'ignore sa retraite. Qui fournit à ses besoins? Brian de Lancester n'est pas riche...
Il se fit un long silence entre les deux interlocuteurs. Fergus semblait méditer. Mac-Farlane suivait le cours d'une sombre rêverie. Ce fut lui qui reprit le premier la parole :
— Allons ! dit-il avec un éclat de joie forcée, buvez, mon frère
Fcrgus ! Nous sommes ici pour fêter votre bienvenue ! Il y a des gens plus mallieureux que nous ! J'ai une bonne femme qui m'aime et deux job's petits anges qui sourient à mon réveil ! Je bois à votre santé !
Fergus lui prit la main au lieu de répondre au toast, et le regarda fixement.
— Il y a quatre ans que je travaille seul, dit-il avec lenteur, quatre ans que je donne tous mes instants à la même pensée, sans jamais verser dans un cœur ami le trop plein des doutes qui m'assaillent et des espérances qui me brûlent. Pendant ces quatre ans, j'ai compté sur vous, Mac-Farlane. Je me suis dit, pour prendre courage : un jour viendra où la solitude de mes laborieuses méditations s'animera, un jour oîi ma pensée sortira hors de moi pour trouver un écho dans l'esprit de mon frère. Un jour viendra où nous serons deux pour soutenir le fardeau qui pèse sur moi tout seul. J'aurai un confident, un autre moi-même. J'ai nourri cet espoir pendant quatre ans !
— Et vous avez bien fait, O'Breane, s'écria Angus, car pour vous, je suis prêt à tout.
Fergus secoua la tête et baissa les yeux.
— J'ai mal fait! dit-il à voix basse, car, au lieu de l'homme fort sur lequel je comptais, je retrouve un cœur courbé, flétri, sans courage...
Mac-Farlane recula d'un pas et leva sur lui un regard stupéfait.
— Ai-je bien entendu ! murmura-t-il ; c'est au moment où je vous dis les malheurs dont fut accablée notre maison, que vous me reprochez ma souffrance ! Ah ! Fergus ! Fergus ! Vous m'aviez laissé jeune ei robuste; vous revoyez mon front ridé, mon œil éteint, mes cheveux blanchis avant l'âge. J'ai bien souffert! Mais, oh! ce sera le comble de l'amertume si vous, vous que j'ai tant aimé, vous me trouvez à ce point dégradé par le malheur, que je sois désormais indigne de vous comprendre et de vous servir !
Fergus fjt ému jusqu'au fond de l'âme, mais il n'en laissa rien paraître.
— Les cheveux peuvent blanchir avant l'âge, prononço-l-il froidement, le front se rider, le regard s'éteindre, mais le cœur d'un
homme ne doit point, si cruelle que soit l'épreuve, se courber sous le sort ou s'engourdir dans le malheur.
— Et qui vous a dit que mon cœur ait fléchi, Fergus O'Breane? demanda l'Écossais en redressant brusquement sa haute taille.
— Si quelqu'un, autre que vous, me l'eût affirmé, répliqua Fergus, j'aurais contraint cet auire, mon genou sur la poitrine, à confesser qu'il en avait menti. Mais que penser d'un homme qui n'a plus d'autre but dans la vie que de tuer? d'un homme qui consent à livrer son sang à la loi pour le sang d'un misérable sans âme et sans foi ? Par le nom de Dieu, frère Angus, votre bras est assez robuste encore, mais le cœur...
— O'Breane! O'Breane! interrompit l'Écossais d'une voix que la colère rendait tremblante déjà ; n'ajoutez pas un mot ! Si bien engourdi que soit mon cœur, il ne sait pas entendre patiemment des paroles d'outrage !
— Bien cela, frère Angus ! s'écria O'Breane en resaissant le bras que Mac-Farlane venait de lui arracher brusquement; voyez ! y a-t-il encore des rides à votre front? votre œil n'a-t-il pas repris son fier regard d'autrefois ? Voyez, mon frère !
Il avait entraîné Angus devant la glace. Angus se prit à sourire involontairement, mais il dit :
— Il faut que je tue cet homme, il le faut!
Fergus lâcha aussitôt le bras de l'Écossais et se dirigea vers le foyer, auprès duquel il avait déposé sa casquette de voyage et son manteau.
— Adieu donc, mon frère, dit-il; mes heures sont comptées, et je n'ai pas le temps de m'arrêter ici davantage.
Angus demeura un instant comme atterré, puis il se jeta, les bras ouverts, entre la porte et Fergus.
— O'Breane! s'écria-t-il en sanglotant comme un enfant, ayez piiié de moi ! I! faut bien que je venge ma pauvre sœur ! Ne me quittez pas ainsi. Restez, restez, au nom de Dieu I
— Frère, dit O'Breane d'un ton solennel, depuis quatre années, je suis entouré d'hommes résolus jusqu'à la témérité, dévoués jusqu'à l'abnégation. A chacun d'eux, je n'ai confié de mon secret que la portion nécessaire à l'exécution de mes ordres. Pour tous, l'ensemble de
mes plans est resté un mystère. Je vous attendais. Entre tous, je vous avais choisi. Et moi aussi, je me venge, Mac-Farlane! et moi aussi, je veux me venger !
Angus tressaillit à ce mot qui flattait sa passion, et ouvrit avidement l'oreille.
— Je venge ma sœur déshonorée, reprit Fergus, de cette voix éclatante et royale qui courbait toutes volontés sous la sienne; je venge mon père assassiné ! je venge ma mère, ma sainte mère, qui, en fermant les yeux, me laissa seul pour pleurer tout ce que j'avais aimé et respecté. Mary comptera au nombre des victimes dont le cri éveille mon cœur sans cesse et ne lui laisse point de repos. Mary sera vengée comme ma sœur, comme mon père, comme ma mère, et vengée du même coup, car leur bourreau fut le sien.
— Godfrey de Lancester ! s'écria Mac-Farlane, étonné. Fergus sourit avec hauteur.
— Godfrey de Lancester n'est qu'un homme, dit-il.
— Et ne s'agit-il point d'un homme? demanda Angus, dont l'étonnement atteignait à son comble.
— Mon frère, répliqua O'Breane , la réponse à votre question est justement mon secret, et ce secret n'est point de ceux qu'on puisse donner en garde à d'autres qu'à un complice.
— Complice ! répéta Angus, c'est donc un crime?
— Mon secret, poursuivit Fergus, porte en soi la foudre. L'homme à qui je le livrerai n'aura point comme vous un poignard, destiné à la poitrine d'un pair d'Angleterre. Il vivra en paix avec la loi ; il sera, s'il se peut, l'organe même de la loi, qui est une arme aussi, une arme et un masque.
— Je ne vous comprends pas, murmura Angus, qui semblait violemment combattu.
— Et comme c'était en vous, en vous se*>l, continua encore Fergus, que je croyais trouver cet homme, je renfermerai en moi mon secret, au risque de briser mon cœur, trop étroit pour le contenir ; dussé-je plier sous le faix, je poursuivrai seul ma tâche commencée, regrettant de m'être bercé longtemps d'un fol espoir et d'avoir compté sur une aide qui devait m'être refusée. Adieu !
Mac-Farlane s'attacha aux vêtements de Fergus.
— Un mot ! un seul mot ! dit-il ; Mary sera-t-elle vengée ?
— Vengée, et sauvée peut-être, répondit Fergus.
— O'Breane, prononça lentemeni l'Écossais, voici devant vous le complice que vous cherchez. S'agit-il d'un crime? Avec vous, il mo plaît d'être coupable.