‹ Les mystères de LondresChapitre 89 sur 104 · CE QUE FERGUS 0 BREANE AVAIT DANS LA TETE ET DANS LE CCEUIX · texte numérisé non relu

CE QUE FERGUS 0 BREANE AVAIT DANS LA TETE ET DANS LE CCEUIX

Fergus tendit la main à Mac-Farlane, et s'éloigna aussitôt du seuil, qu'il avait été sur le point de franchir.

— Merci, mon frère , dit-il. Vous allez tout savoir, maintenant, mon histoire, mes travaux, — mon crime, — qui est le meurtre d'un empire et le salut du monde. Quand j'aurai parlé, vous me connaîtrez comme je me connais moi-même.

Ils s'assirent tous deux auprès du foyer presque éteint.

Fergus raconta la chute de sa famille, et cette scène funèbre de la pauvre maison de Saint-Gilles, où il était resté seul en face de deux cadavres. Lorsque, après avoir rappelé les dernières paroles de son père mourant, il s'arrêta pour reprendre haleine, Angus se frappa le front comme si une lumière soudaine eût traversé son esprit.

— Vous voulez tuer le roi ! dit-il.

— Le roi n'est qu'un homme, répliqua Fergus, et Chrétien O'Breane a dit : Guerre à l'Angleterre !

— L'Angleterre ! répéta l'Écossais ; je veux bien mourir avec vous, Fergus.

— Mais moi, je ne veux pas mourir! s'écria ce dernier, dont le front se dressait, rayonnant, dans la demi-obscurité de la vaste salle ; je veux vaincre ! Vous vous hâtez trop de comparer ma faiblesse à la force de mon adversaire. Il y a cinq ans que Chrétien O'Breane est mort. Pendant ces cinq ans, j'ai amassé des armes. J'ai sur mer quatre navires, et, de l'autre côté de l'Océan, des agents actifs qui sapent déjà par leur base plusieurs arcs-boutants de la puissance anglaise.

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C'est peu que tout cela ! direz-vous. Vous vous hâtez trop encore, puisqu'il me reste l'avenir. S'il vous plaît de comparer, comparez ce que j'ai tiré du néant à ce que je tirerai de mes ressources actuelles. Suivez par la pensée les termes de cette progression gigantesque, dont la raison est mon inébranlable volonté. Voyez ! au premier échelon, tout en bas, vous trouverez un enfant faible et pauvre; quelques pus plus loin, l'enfant s'est fait homme et il est fort; quelques pas encore, l'homme a courbé tout un faisceau d'énergiques volontés sous la sienne ; il a des millions dans ses coffres; il a dans la tète la science complète de ce qu'il hait et peut désormais frappera coup sûr.

L'homme en est là. Demain, par un travail occulte, sa pensée rayonnera et trouvera un accès dans la politique européenne. L'homme se transformera; pour approcher les têtes couronnées, il deviendra grand seigneur. Le grand seigneur amassera en un seul monceau toutes les haines vivaces et légitimes, tous les griefs sanglants suscités par l'avidité insatiable, par l'ambition perfide, par la lâche tyrannie de son ennemi. Sa voix, écoutée, prêchera sourdement une immense croisade. Puis le grand seigneur jettera son or et son velours, il redeviendra un instant l'Irlandais Fergus, afin de trouver le chemin du cœur de l'Irlande. Il la reve-^^ra, sa pauvre Irlande ; ses trésors seront employés à soulager d'indicibles détresses, et sa main, toujours ouverte pour donner, étendra un doigt quelque jour vers l'orient, et montrera au loin Londres, d'où descend sur la malheureuse Erin le torrent de toutes ses souffrances. Et alors, il répétera le cri de son père à l'agonie : Debout! et guerre à l'Angleterre!

Fergus prononça ces derniers mots avec un vibrant éclat de voix. Mac-Ferlane se leva sans le vouloir, comme s'il eût obéi à un ordre d'en haut ; ses yeux brillaient, sa face flétrie rajeunissait au feu d'une ardeur d'enthousiaste.

— Mon frère Fergus, dit-il, mon esprit n'est point de taille à embrasser l'ensemble de vos plans, et sa vue n'est pas assez perçante pour saisir les détails de votre grande idée. Mais mon cœur devine ce que mon esprit ne comprend pas. Je vous dis merci du fond de l'âme,

Fergus avait la tête penchée et semblait se perdre dans une de ces méditations qui prenaient si souvent possession de son esprit. Mac- Farlane le mesurait de l'œil comme s'il eût voulu découvrir l'invisible

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principe de domination qui émanait de toute sa personne et pliait à sa loi les résistances les plus obstinées.

— Votre haine n'est pas à moi, reprit-il après un silence. Je n'aurais point su la concevoir, et c'est à peine si je puis apprécier les contentements d'une vengeance si au-dessus des vengeances humaines. Votre ennemi est puissant ; les empires rivaux n'osent point lui faire la guerre, et mon jugement se confond à voir les audacieux préliminaires de votre grande bataille. Mais j'épouse votre haine et crois à votre vicoire. Dieu a mis en vous sa force, mon frère, et vous m'apparjissez doué de la vaillance surnaturelle des merveilleux héros de nos poëmes cco-'Sais. Parlez, parlez encore! je vous admire et je vous aime.

— Les empires tombent, dit Fergus, dont l'esprit suivait la pente de ses réflexions; les peuples ne meurent point. La main de Dieu seul peut mettre un lac fétide sur le tombeau d'une cité coupable. La vieille Angleterre disparaîtra; la jeune Angleterre, — l'Irlande! — étendra son sceptre sur Londres régénéré. Nos îles, à la glorieuse histoire, n'apparaîtront plus sur la carte du globe comme une tache de boue empoisonnée, qui s'étend, qui s'étend sans cesse, souillant le monde entier de sa contagieuse corruption. Là où fut Sodome, il y aura un peuple sain, clément dans sa victoire, parce qu'il s'y sentira fort.

— Mais ce n'est pas de la vengeance ! murmura Mac-Farlane.

— C'est de la vengeance, répondit Fergus, dont le front se plissa ; la vengeance comme vous l'entendez, Angus, aura le pas sur tout le reste. Avant d'édifier, il nous faudra détruire. Et qui sait si nous verrons le fruit de notre œuvre? La vie est courte; notre tâche est lourde ! mon rêve a dépassé le but. Nous en sommes à détruire. L'œuvre de ruine est entamée. J'ai déjà touché une à une, pour les troubler ou les tarir, les sources où le colosse puise ses principaux éléments d'existence. Un jour viendra où, au grand étonnement de l'Europe, le pacifique empereur de la Chine fermera ses ports aux cargaisons empoisonnées dont la Compagnie des Indes inonde les provinces du Céleste empire. Puis ce seront les princes dépouillés de rindostan qui demanderont, les armes à la main, la justice longtemps refusée. Ces princes auront des fusils d'Europe, des officiers d'Europe je leur : en fournirai. Au Cap, aux deux Canada, aux États-Unif,

partout mes agents sèment pour récolter plus tard. Peut-être attendrons-nous longtemps, dix ans, quinze ans! que sais-je? Mais la moisson viendra. En attendant, nous travaillerons. Moi, je ferai en Europe ce que j'ai fait par delà l'Océan, et il me faudra tout d'abord conquérir un nom et des titres, un vrai nom et de vrais titres, car il ne me plaît pas de risquer mon précieux enjeu sur les chances périlleuses qui entourent la vie d'un chevalier d'aventures. J'ai pu être présenté, il y a six mois, à Sa Majesté don Juan de Bragance, empereur du Brésil. Ce prince tourne ses yeux vers l'Europe, et médite, je lésais, de rentrer dans l'héritage de ses pères. J'irai d'abord à sa cour; je reviendrai avec lui en Portugal ; je le servirai ; il me donnera la grandesse. Ceci n'est point une éventualité, Mac-Farlane, il faut que Cl la soit.

Angus fit un grave signe d'assentiment. Sa rude et simple nature s'inclinait, subjuguée, devant l'intelligence supérieure d'O'Breane. Celui-ci se leva, pris de cette sorte de fièvre qui saisit à coup sûr l'homme dont la tète fermente au choc de grandes pensées, que cet homme soit James Watt, Cromwell ou Milton, qu'il invente une merveille de mécanique, qu'il médite la chute d'un trône ou qu'il rêve un chef-d'œuvre.

Le foyer èlini éteint. La lampe épandait par la vaste salle sa lumière inégale éclairant, çà et là les murs nus, le plafond enfumé, les meubles séculaires. Angus était assis sous le manteau de la cheminée, en face du siège vide de Fergus. Il suivait ce dernier du regard, et son regard exprimait une sorte de superstitieux respect, lorsque le visage d'O'Breane, sortant tout à coup de l'ombre, recevait les rayons plus vifs de la lampe et montrait, dans ces ténèbres soudainement illuminées, l'éclat de sa souveraine beauté. Fergus poursuivait le tableau de ses travaux à venir. Sa voix pénétrante et grave, qui semblait être l'organe de la persuasion, s'animait et montait jusqu'à l'enthousiasme.

— Partout! s'écria-t-il enfin, partout mon cri de guerre doit trouver un écho! Est-il en Europe un coin de terre où le nom anglais ne soit abhorré? On pardonne au conquérant glorieux le sang versé par son épée; mais le marchand qui se bat pour mieux vendre, et qui, ses produits à la main, demande à tous la bourse ou la vie! mais le trafiquant qui cimente avec du sang les fondements de ses comptoirs!

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il n'y a pour celui-là ni pardon ni prestige! En Portugaise trouverai l'oppression commerciale organisée dès le règne de Jean IV et la colère accumulée depuis des siècles; en Espagne, Gibraltar et la trahison de Saint-Domingue ; en Prusse, où l'Anglais n'a guère occasion de piller de l'or, il a volé de la gloire : j'y trouverai la rancune de cet effronté larcin d'honneur qui a mis sur la tête de Wellington les lauriers de Bliicher; en Russie... il y a des rivalités entre corsaires... je compte sur la Russie; en Autriche, nous aurons pour nous les vieilles haines, mal recouvertes par un faux semblant d'entente diplomatique; dans les Pays-Bas, des haines toutes neuves additionnées avec d'anciennes colères : Saint-James intrigue sourdement et longepeu à peu les liens qui retiennent la Belgique à la Hollande, alin de pourvoir quelque prince nécessiteux de Saxe-Cobourg ; en France, enfin, quel que soit le drapeau, une aversion instinctive et trop justifiée : la France révolutionnaire pense à Sainte-Hélène, la France royaliste se souvient de Quiberon !

Le jour où le nom anglais périra sera un jour de fête pour toutes les nations du globe, et Dieu lui-même se réjouira quand mourra l'Angleterre.

Fergus se tut. Mac-Farlane, saisi par le côté merveilleux de cette œuvre, admirait de bonne foi.

— Oui, Dieu lui-même est avec vous, mon frère, murmura-t-il après un silence et d'un ton de craintif respect. Mais quelle part avez-vous pu garder au pauvre Mac-Farlane dans ces dangers où le fer ne sort point du fourreau? Je suis bien mal habile aux combats qui ne se mènent point par la force du bras. Ne vous souveniez-vous plus de ce que je suis, lorsque votre bon cœur a eu la pensée de me choisir pour confident ? Fergus, ma tète est faible et l'esprit de vertige s'asseoit parfois dans ma cervelle troublée.

— Je savais que le cœur de mon frère Angus est loyal, répondit O'Brcane, autant que sa bouche est discrète.

— El ne faut-il, pour servir vos projets, qu'une bouche discrète et un cœur loyal?

Fergus hésita un instant.

— Un cœur loyal, dévoué, prêt à tout, répondit-il enfin. T. 11. 19

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— Mon frère, dit Mac-Farlane en posant sa main sur sa poitrine, enseignez-moi donc ce que je dois faire.

Le premier mouvement d'O'Breane à cette réponse qui lui donnait, pour ainsi dire, sans réserve l'homme qu'il aimait, fut de la reconmissance et de la joie. Puis un nuage passa sur son front et il regarda Angus d'un air indécis. Anguseut un triste sourire.

— De loin votre amitié vous a trompé, mon frère, murmura-t-il.

— Mac-Farlane ! interrompit Fergus, votre question m'a fait des- ('( ndre en moi-même et perdre de vue les lignes brillantes du tableau que je vous traçais tout à l'heure. Ce tableau a son revers. Tout être faible, en face d'un puissant adversaire, l'attaque autrement que de front. Nous sommes faibles, nous combattrons dans l'ombre, et nos moyens pour la plupart sont de ceux que l'honneur humain réprouve. Hier, j'étais un pirate; demain que serai-je? J'hésite, mon frère, parce que je vous aime. Si vous étiez comme moi, seul au monde et sans famille, je n'hésiterais pas.

Anffus fronça le sourcil.

— Vous m'avez demandé un cœur dévoué, prêt à tout, dit-il ; je vous ai donné ce cœur. Pourquoi revenir sur ce qui est fait?

O'Breanelui prit la main et la serra fortement.

— Je n'hésite plus, mon frère, prononça-t-il avec lenteur et solennité; écoutez-moi. Quand j'aurai suscité partout des ennemis à l'Angleterre, il faudra que je pénètre au cœur même de sa puissance et que, de ma main, je frappe le premier coup. Il me faut pour cela des intellige.^.ces à Londres. J'en aurai; mais il me faut l'appui d'une vaste et coupable association, dont vous ignorez l'existence, et qui, dirigée par moi, deviendra une arme empoisonnée. Celte association, nommée la Grande Famille^ rayonne de Londres sur les Trois- [loyaumes et se compose, dit-on, de plus de cent mille affiliés. Ce sont des voleurs, Mac-Farlane, des assassins, des faussaires. Vous aurez à devenir membre de cette association.

Angus tressaillit, mais il répondit froidement:

— Je le ferai, mon frère.

— Ce n'est pas tout. Pour des raisons que vous connaîtrez plus tara, il m'importe que vous deveniez maître du château de Crewe...

— Je suis pauvre, interrompit le fermier.

— Je suis riche, dit O'Breane; il m'importe en outre que le maître de Crewe soit un homme considérable dans le pays, à l'abri de tout soupçon par sa position même... un magistrat...

— Ceci ne dépend point de moi, mon frère.

— La Grande Famille y pourvoira.

Angus était pâle et tenait les yeux baissés.

— Magistrat! murmura-t-il; les magistrats, font un serment... et mon père était un saint homme !

— Faut-il vous rendre votre parole, Mac-Farlane?

— Je serai brigand et magistrat, mon frère. Le vieux Mac-Farlane est mort. Il ne me verra pas.

— Songez-y, reprit Fergus, comme s'il eût voulu ôter à Angus tout prétexte de se dédire plus tard : vous acceptez une position à la fois périlleuse et méprisable selon le monde ; vous serez hors la loi et vous serez l'organe de la loi ; et ici et là, dévoué, prcl à tout!

Augus passa sa main sur son front baigné de sueur.

— Avez-vous vu mes filles, Fergus? demanda-t-il avec égarement; elles seront bien belles et je les veux bien pures. Anna et Claryl mes deux chers amours ! elles ne sauront point que leur père est un criminel, n'est-ce pas?

— Peut-être ! murmura Fergus qui devint pâle à son tour. Frère, oh! frère! ma destinée me pousse! Pardon si je vous ai tenté! Refusez, refusez !

— Ma destinée à moi est de suivre la vôtre, dit stoïquement Mac- Farlane. Vous êtes un loyal cœur, Fergus, et vous me montrez du doigt l'abîme. Si je ferme les yeux, c'est de ma propre volonté! Je serai dévoué, je serai prêt à (ont.

Fergus courba le front, comme s'il eût regretté sa victoire.

En ce moment où leur père signait un pacte redoutable, Anna et Clary dormaient dans le commun berceau. Leur'mère les regardait avec un sourire heureux et mélancolique à la fois. Son teint, d'une blancheur diaphane, prenait au-dessous des paupières ce reflet bleuâtre, signe funeste dont la consomption marque à l'avance ses nombreuses victimes, sous le ciel âpre de l'Ecosse. Amy Mac-Farlane se sentait mourir lentement. Mais elle se résignait, pieuse et douce, à la volonté de Dieu. Elle espérait pour ses fille?, qui seraient belles.

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bt)nnes, heureuses. Et, ce soir, on aurnit pu l'entendre murmurer, tandis qu'une larme traversait son sourire : t Angus veillera sur elles... »

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