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AVANT LA BATAILLE

L'étranger salué par le marquis de Rio-Santo du titre de monseigneur répondit à cet accueil à la fois respectueux et cordial par une cordialité pareille et un respect au moins égal. Il y avait sous la fougue énergique de son regard une humilité chrétienne. Le prêtre qui, le premier, souleva l'Europe catholique au moyen âge, pour la précipiter à la conquête du sépulcre saint, devait avoir ce front vaste, courbé sous une pensée d'abnégation pénitente et tout resplendissant pourtant de volonté indomptable. Ceux qui connaissent l'Irlande devineront le nom et le caractère du personnage nouveau que nous mettons en scène. Les autres admettront sur notre parole qu'il avait droit au titre de monseigneur.

Car il nous semblerait téméraire de jeter à la curiosité frivole que notre histoire a pu éveiller, le nom d'un homme vivant, placé par ses fonctions d'une nature spéciale, dans une sphère tout autre que celle où s'agitent les acteurs mauvais ou bons de notre drame, parmi les événements duquel il ne fera que passer.

— J'ai vu partir mes pauvres enfants, dit le vieillard en tenant toujours la main du marquis et en le regardant fixement ; je n'ai pas eu le courage de les retenir. "Vous les appehez, milord, et n'étes-vous pas aussi leur père?

— Ils sont dix mille, n'est-ce pas, monseigneur? demanda Rio- Santo.

— Ils sont dix mille, milord. Ils espèrent en vous, qui leur donnez du pain. J'espère en vous, moi aussi, mais je voudrais avoir l'assurance que votre courage ne vous entraînera point, vous et mes pauvres enfants d'Irlande, à une guerre inégale, dont le monde condamnerait les moyens, et que Dieu lui-même...

— Monseigneur, attendez n demain, interrompit Rio-Santo avec une certaine émoiion dans la vuix. Demain, vou6 saurez tout.

— Et d'ici à demain, milord? demanda le vieillard.

Tout en causant à voix basse, ils s'étaient éloignés du foyer autour duquel s'asseyait maintenant le reste des assistants, savoir : Waterfiield, Randal et Bembo en un seul groupe, et Angus à l'écart, gardant sa contenance sombre et absorbée. Bembo, lui aussi, était triste et préoccupé. Il passait avec distraction ses doigts effilés dans les longues soies du beau Lovely et ne prétait nulle attention à ses deux compagnons, qui échangeaient çà et là quelques paroles.

— Signore, dit enfin Paulus, on prétend que vous en savez plus long que nous sur bien des choses. Pourriez-vous nous ypprendre quel est ce monseigneur avec qui s'entretient le marquis ?

Randal avait les yeux fixés sur le laird.

— La paix! murmura-t-il en serrant le bras de Paulus. Eh bien 1 Mac-Farlane, ajouta-t-il tout haut, qui diable vous a comme cela fêlé le crâne?

Celte question détourna l'attention de Waterfield. Bembo remarqua seulement alors les blessures sans nombre qui couvraient le crâne et le visage de Mac-Farlane. Celui-ci prit le poker et tisonna le feu.

— Il y a maintenant quinze ans qu'il vint un soir à la ferme de Leed, murmura-t-il en fixant ses yeux égarés sur Randal, ce fut une nuit de malheur.

Il laissa retomber sa tète sur sa poitrine.

— Je veux mourir, dit Randal à voix basse, si ce maniaque n'a pas quelque chose dans la tête. Je le connais. Il médite quelque diable de coup !

— Que peut-il faire ? dit Paulus en haussant les épaules. Bembo s'était levé et avait gagné une embrasure donnant sur la

place de Belgrave. La terre et les arbres dépouillés du square étaient couverts de neige. Bembo remarqua, non sans surprise, sur ce fond uniformément blanc, plusieurs formes noires, tantôt immobiles, tantôt s'agitant sans changer de place, comme un homme qui piétine. Ces objets, du reste, étaient forts indistincts parce qu'il faisait sombre déjà et que le gaz n'était point allumé encore. Bembo ne put empêcher une vague inquiétude de se glisser au-dedans de lui. Il tourna les yeux vers Rio-Santo afin de lui montrer ces ombres immobiles. Mais le marquis était tout entier à son interlocuteur.

— Songez-y, milord, disait le vieillard d'une voix solennelle, l'épéede Dieu doit être sans tache et les voies de la Providence, pour être mystérieuses et détournées souvent, ne côtoient jamais le chemin de l'enfer. Vous êtes puissant et votre cœur a conçu un dessein généreux. Mais que les moyens soient purs autant que le but est grand!... A demain donc, milord; je compte sur votre promesse; demain je saurai si mes pauvres enfants peuvent vous donner leurs bras et leurs cœurs, suivre votre route en aveugles et mourir chrétiens, en mourant avec vous.

— Demain, monseigneur, répondit Rio-Santo, je n'aurai plus rien de caché pour Votre Grandeur.

Il reconduisit le vieillard jusqu'à la porte extérieure d'Irish-House, et ceux qui se fussent trouvés à portée, l'auraient vu baiser dans l'ombre l;i main qu'il avait pressée tout à l'heure entre les siennes.

Au moment de repasser seul le seuil du salon, il s'arrêta et s'appuya pensif au montant de la porte.

— Il a dit, murmura-t-il, que l'épée du Seigneur doit être sans tache...

Il secoua si brusquement la tête, que les anneaux de sa riche chevelure s'agitèrent comme les mèches frissonnantes de la crinière d'un lion. Lorsqu'il rentra dans la chambre, on n'eût point deviné, sous la résolution hautaine brillant dans son regard, qu'un vent d'hésitation venait de passer sur son came.

— Mon frère Angus, dit-il au laird et lui tendant la main, je suis bien heureux de vous trouver ici. Vous eussiez manqué à cette réunion, où sont assemblés tous ceux qui ont une portion de mon secret. A vous, mon frère, je l'ai donné tout entier, il y a bien longtemps.

— Il y a quinze ans, prononça Mac-Farlane d'une voix sourde.

En même temps, il répondit avec une vigueur convulsive à la pression de la main du marquis. Randal Graham hocha la tète d'un air de crainte et de doute.

— Écoutez-moi, amis, reprit Rio-Santo dont l'œil rayonnait l'audace ; l'heure est venue de ne vous plus rien cacher. Il y a vingt ans que j'ai déclaré, moi tout seul, la guerre à l'Angleterre, au nom de mon père mort et de l'Irlande opprimée. Il y a vingt ans que je frappe

sans relâche. Cette nuit, je vais livrer bataille. Je vous ai choisis pour mes lieutenants.

— Merci, dit Bembo.

Randal et Paulus se rapprochèrent; le premier s'était donné sciemment au marquis ; l'autre était subjugué. Quant au laird, il croisa ses bras sur sa poitrine et dit froidement :

— Je suis content d'être venu.

— Tout est prêt, reprit Rio-Santo. Ne croyez pas aller au combat en victimes dévouées ; la victoire est sûre, plus sûre que si je m'appelais Ferdinand ou Nicolas, et que j'eusse derrière moi les soldats de l'Autriche ou de Russie. A l'heure où je vous parle, l'Irlande armée attend le signal de la guerre ; le pays de Galles, prêt à se soulever, dissimule la vaste conspiration de ses paysans sous des mascarades grotesques, et fourbit ses armes, tandis qu'on le croit occupé à couvrir de caricatures les murailles neuves des barrières de l'octroi; Birmingham et les comtés manufacturiers s'agitent pour la charte du peuple : il y a là cinquante mille soldats qui n'attendent qu'un cri parti de Londres pour serrer leurs rangs et marcher. A Londres... ah! c'est à Londres que nous sommes forts! Aujourd'hui même de fatales rumeurs ont épouvanté la Bourse. L'Angleterre se croit menacée d'un second blocus continental. Il semble que l'esprit de Napoléon, perçant le marbre de sa tombe, ait traversé les mers pour souffler des pensées de guerre à tous les cabinets européens. On a peur; le commerce se trouble ; les capitaux, ce sang des veines de l'Angleterre, vont cesser de couler; le colosse va tomber en paralysie. Et c'est à ce moment même qu'une attaque formidable et soudaine va fondre sur lui. Tandis que la Compagnie des Indes est meurtrie encore des coups sans nombre qui l'ont frappée, tandis qu'elle déplore la perte de ses comptoirs, de ses navires et les cent millions annuels que le récent édit de l'empereur de la Chine contre l'opium va enlever de ses coffres, tandis qu'elle enrôle de nouveaux soldats pour soutenir les mille guerres que lui font, séparés ou unis, les rajahs spoliés de rindostan, tandis qu'elle s'épuise, en un mot, à se défendre contre des attaques lointaines, la guerre et le pillage sont à ses portes...

— El tout cela, c'est toi qui l'as fait ou qui le feras, n'est-ce pas. mon ftére Fergus? dit le laird.

â§8 LES MYSTÈRES DE LOiNDRES

— C'est moi, moi tout seul, répondit Rio-Santo dont le regard eu( un éclair d'orgueil.

— El nous, que faut-il faire? demanda Bembo qui tremblait d'impatience et d'ardeur.

— Mon frère Fergus est bien fort} reprit le laird avant que Rio- Santo put répondre ; je suis content d'être venu !

Rio-Santo lui prit les mains et les serra entre les siennes. La main du laird trembla; ses cicatrices se rougirent jusqu'à paraître sur le poi^nt de saigner. Rio-Santo poursuivit :

— La Compagnie, c'est la moitié de l'Angleterre. L'autre moitié, les parties nobles de ce grand corps, le cœur et la tète, le gouvernement en un mot, sont minés avec la même énergie, seront frappés avec la même violence. En ce moment, les Chambres du Parlement sont assemblées; on s'y tait; on craint d'apporter à la tribune de mortelles révélations; whigs et tories, par un tacite accord, laissent de côté le dédale d'embarras et d'obstacles où ce qu'ils nomment la fatalité a poussé l'Angleterre. Ils ne disent pas que Papineau, l'illustre agitateur de l'Amérique du Nord, préside la Chambre d'assemblée du bas Canada, et combat victorieusement leur domination sur une contrée aussi grande que l'Europe. Ils ne disent pas que les États -Unis menacent, et que de tous les points du globe à la fois s'élève une tempête qui marche, qui marche obscurcissant au loin l'horizon et couvrant déjà ce fier soleil de l'Angleterre agonisante. Oh ! s'ils ne le disent pas, ils le savent. Tout est caduc, usé, vieilli. Point de travail. Des monceaux d'or et pas de pain. Le monstre rà!e sous ce triple cancer : les pauvres, le chartisme, l'Irlande ! Comme si Dieu eût voulu montrer au monde, par un exemple sensible, que les peuples sont comme les hommes, et que les débauches politiques ont, comme les orgies privées^ le châtiment des lèpres honteuses.

Eh bien ! c'est sur ce corps épuisé que vont tomber, aujourd'hui, nos coups. Comptez avec moi notre armée : Spitael-Fields a dû vomir ce soir, dans Londres, ses milliers de tisserands irrités par la baisse des salaires ; Saint-Gilles a ouvert ses bouges et jeté deliors ses innombrables hôtes, comme une inondation furieuse que nulle digue ne saurait retenir; l'Irlande nous a envoyé dix mille soldats qui attendent mes ordres ; ra Famille enfin, dont je me suis fait le chef,

la Famille, dont les membres ne pourraient point se compter, servira mes desseins sans le savoir. Que dites-vous de mon armée?

— Je dis que vous êtes grand, milord, répondit Bembo.

— C'est une vaste combinaison ! ajouta Randal d'un air pensif. Le laird releva doucement la tète.

— Oui, murmura-t-ih mon frère Fergus est grand. Je suis content d'être venu !

Rio-Santo, qui avait parlé jusqu'alors avec entraînement et chaleur, se recueillit un instant et reprit d'une voix calme :

— Voici maintenant vos postes de bataille : Ange, vous allez vous rendre sur-le-champ au coin de Saint-James-Street qui est en ce moment encombré de foule. Il y a là des hommes de la Famille en grand nombre et cinq cents Irlandais armés sous leurs habits. Les chefs ont un mouchoir autour de leur chapeau. Ils attendent leur commandant : vous vous ferez reconnaître avec le mot d'ordre qui est Erin, puis vous attendrez, vous rapprochant le plus possible du palais de Buckingham, où est le roi.

— Et qu'attendrai-je? demanda Bembo.

— Vous attendrez qu'un coup de canon vous donne le signal d'attaquer le palais de Sa Majesté.

— C'est bien, dit Bembo.

— Vous, Paulus, poursuivit le marquis, vous allez vous rendre dans White-Hall et vous charger à la fois de l'amirauté, de la trésorerie et des horse-guards. Vous trouverez là des chefs subalternes qui vous attendent, et les hommes ne vous manqueront pas.

— Le mot d'ordre est le même ? dit Paulus.

— Le même, ainsi que le signal.

— Ma foi, O'Breane, s'écria l'ancien tueur de bœufs, je me moque de la verte Irlande comme des antipodes, mais je ferai tout ce que vous voudrez.

— Vou5, Randal, poursuivit encore Rio-Santo, vous aurez les deux Chambres du Parlemeat, et spécialement les ministres, que vous ferez prisonniers. Smith et Falkstone, qui sont prévenus, cerneront les bureaux de la Compagnie des Indes et Somerset-House. Les autres établissements du gouvernement auront affaire à nos Irlandais et à l'émeute.

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— Et vous, milord? demanda Randal.

-^ Moi, répondit le marquis, je vous donnerai le signal avec les vieux canons de la Tour de Londres, où je sais les moyens de m'introduire. Mon frère Angus, vous me suivrez partout.

— Je suis content! dit le laird.

Rio-Santo regarda la pendule, qui marquait huit heures, et se leva.

— Il est temps de nous séparer, messieurs, reprit-il; au revoir, Ange, mon fils chéri. Au revoir, ami Randal, et vous, mon brave Waterfield, j'espère que nous nous retrouverons bientôt.

— Puissiez-vous ne pas vous tromper, milord ! murmura Bembo avec émotion.

Il serra la main que lui tendait Rio-Santo. Randal et Paulus en firent autant, et tous trois sortirent par la porte de derrière qui donnait sur Belgrave-Lane, afin de se rendre à leurs postes. Angus et le marquis restèrent seuls. Ce dernier passa sous ses habits une riche paire de pistolets et glissa dans son sein un court poignard à lame mate et brunâtre, historiée sur ses trois plans jusqu'à la moitié de sa longueur et profondément cannelée de là jusqu'à la pointe. Tandis qu'il était ainsi occupé, le laird, pâle et chancelant sur ses jambes, traversait le salon dans la direction de la fenêtre, qu'il ouvrit. Il avait sur le front de grosses gouttes de sueur.

— Mon frère O'Breane, balbutia-t-il, je vous aime... si vous saviez comme je vous aime!

Le laird se pressait la tête à deux mains et sa voix sanglotait.

— Qu'avez-vous? dit le marquis, votre fièvre n'est-elle pas finie?

— Ma fièvre ! répéta Angus dont les yeux s'égaraient; sais-je pourquoi je vous aime? N'allez pas, je vous en prie, n'allez pas!

Rio-Santo se méprit. Il crut que cette terreur soudaine avait trait aux dangers inhérents à la lutte qu'il était sur le point d'engager. Il marcha vers la fenêtre et voulut prendre la main du laird. Celui-ci, en proie à une émotion insurmontable, se jeta dans ses bras en pleurant. Était-ce un signal convenu ? Les ombres noires s'agitèrent sur la neige, comme s'agitent des soldats rangés en bataille au commandement préparatoire de « Garde à vous! »

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