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LE DERNIER PAS

A peine Angus Mac-Farlane eut-il touché la joue du marquis de Rio-Santo qu'il se rejeta violemment en arrière. Il y avait de l'horreur sur son visage, et ses yeux, vaguant dans le vide, devenaient égaré? de plus en plus.

— Judas ! Judas! balbutia-t-il; j'ai baisé mon frère sur la joue! Le marquis avait regagné la cheminée et agité une sonnette.

— Faites atteler sur-le-champ, dit-il au groom qui se présenta mon tilbury et m.on meilleur cheval.

Le valet sortit. Quelques minutes après, Rio-Santo descendait le perron d'Irish-House. Au bas du perron, il y avait un élégant tilbury attelé d'une jument dont lord John Tantivy fût devenu amoureux fou à la première vue. Le noble animal piaffait, durcissant sous son sabot la neige nouvellement tombée et relevant par brusques secousses sa nerveuse encolure.

— Montez, Mac-Farlane, dit Rio-Santo.

Le laird demeura immobile. Le long de la grille du square, il se fît un mouvement lent et presque imperceptible parmi les hommes qui attendaient là depuis plus de trois heures. Ils se glissèrent doucement, suivant le trottoir adhérent à la grille, et se trouvèrent bientôt en face du perron d'Irish-House.

Rio-Santo, qui avait fait le tour de l'attelage pour donner une caresse à sa jument favorite, revint en ce moment et reprit le bras du laird en disant :

— Allons, mon frère, allons!

Mac-Farlane arracha brusquement son bras de l'étreinte du marquis et fit un pas en arrière.

— Non, non, non ! dit-il par trois fois ; Fergus, ayez pitié de moi ! Remontez ce perron. Rentrez! Je vais tout vous dire.

Rio-Santo hésita un instant. Mais un incident de ce genre ne

342 LES MYSTÈRES DE LOMDllES.

pouvait l'arrêter longtemps. Il consulta sa montre et mit le pied sur la marche du tilbury.

— Restez ou venez, mon frère, dit-il, à votre choix ; mais hâtezvous de choisir, car mes minutes sont comptées.

Angus jeta un regard à la dérobée et vit les formes noires avancer de tous côtés et se disposer, par une lente manœuvre, de façon à entourer le tilbury. Il s'élança sur le marchepied après Rio-Santo.

— Eh bien! oui, dit-il partons... mais lancez votre cheval au galop... plus vite que le galop !

Rio-Santo saisit les rênes, et, levant la tête pour choisir sa direction, il aperçut pour la première fois deux ou trois hommes au beau milieu de la chaussée. Alors, il eut une vague idée de soupçon.

■ — Mais allez donc, frère, au nom de Dieu ! criait Angus, dont l'émotion semblait croître.

Le marquis avait eu le temps de jeter autour de lui un regard rapide. Il avait vu à droite, à gauche, sur la chaussée, sur les trottoirs, partout enfin, des hommes disséminés et qui semblaient attendre.

— Voilà qui est étrange, murmura-t-il.

Il releva les yeux sur Angus et vit ses traits exprimer une horrible angoisse.

— Milord, dit en ce moment un groom en descendant précipitamment les marches du perron, ces hommes qui entourent de loin Votre Seigneurie sont armés.

— Allez ! interrompit Angus, passez-leur sur le corps, mon frère ! Rio-Santo mesura d'un regard le terrain à parcourir et les intervalles laissés libres par ceux qu'on lui désignait comme des ennemis.

— Clary ! dit-il doucement.

La jument raidit ses jarrets, releva le col et ramena ses oreilles attentives.

— Clary ! balbutia le laird en mettant sa main sur son cœur qui défaillait,

Rio-Sanio tendit les rênes et reprit à demi-voix :

— Hop 1 Clary !

La jument partit, effleurant la neige.

— Clary ! Clary ! répéta le laird. Ah ! ah ! J'allais oublier !

Il s'était levé, et, arrachant les rênes des mains du marquis, il les

lira de toute sa force, au point de faire reculer le tilbury déjà lancé au galop, jusque sous le perron d'Irish-House. Les hommes apostés s'ébranlèrent tous à la fois. La voiture se trouva étroitement cernée en un clin d'oeil.

— Fergus, reprit Mac-Farlane d'une voix éclatante, qu'as-tu fait de Clary ? qu'as-tu fait d'Anna ?

Ces plaintes étaient pour Rio-Santo une énigme. Sa première idée fut qu'il était entouré d'hommes de police, et que Smith, ou un autre, l'avait trahi. Il demeurait assis, tranquille en apparence, sur les joussins du tilbury, tandis que Mac-Farlane, debout auprès de lui, gesticulait, l'écume à la bouche, et semblait être en proie à un furibond accès de frénésie. Deux hommes tenaient déjà la bride du cheval.

La lumière des deux lanternes à gaz posées devant le perron d'Irish-House tombait d'aplomb sur Rio-Sanlo. Stephen n'eut point de peine à reconnaître en lui le magnifique étranger de Temple- Church. Mais, enire l'homme de Templc-Church et l'assassin do son père, il y avait une différence. Stephen cherchait toujours sur ce noble front la cicatrice gravée si profondément dans ses souvenirs d'enfant. Frank de même. C'était le marquis de Rio-Santo qui était là devant lui ; c'était l'homme détesté, le rival heureux, 1§ tyran impitoyable de la pauvre Mary, mais était-ce aussi le bourreau d'Harriet?

M. le marquis de Rio-Santo, lui, ne faisait nul effort pour se dégager. Il regardait d'un air de surprise calme ces gens inconnus, ameutés autour de sa voiture, et semblait attendre une explication. Mais c'est que le visage de M. le marquis de Rio-Santo savait éire un masque discret. Derrière ce calme, résultat d'un effort désespéré, il y avait une terrible angoisse.

Dans une heure, toutes les forces réunies de la capitale des Trois- Royaumcs n'auraient point suffi peut-être à comprimer son redoutable essor; maintenant quelques hommes pouvaient lui barrer le chemin.

— Messieurs, dit-il d'une voix qui vibra au milieu du silence, j'ai nom don José-Maria Telles de Alarcaon, marquis de Rio-Santo. Je suis grand de Portugal de première classe et chargé d'une mission diplomatique près le gouvernement anglais. Si vous êtes des gentlemen, je vous prie, après cette explication, que je ne vous devais pa?, de lâcher la tète de mon cheval et de me faire place ; si vous êtes des

hommes de police, je vous somme dévider le pavé, vous tenant quittes de toute excuse pour cette insulte brutale et contraire au droit des gens.

Mais Frank et Stephen vinrent se placer l'un à droite, l'autre à gauche du marquis.

— Il n'y a pas assez longtemps, dit Frank, que monsieur de Rio- Santo et moi nous sommes vus de près, pour que j'aie besoin de lui décliner mes noms et titres.

Le marquis se pencha pour mieux voir.

— L'Honorable Frank Perceval ! murmura-t-il

Frank s'éleva sur la pointe des pieds et prononça tout bas :

— Le frère d'Harriet Perceval, niilord.

— Et l'amant malheureux de Mary Trevor, ajouta ironiquement le marquis ; je vous déclare, monsieur, que je n'ai point eu l'honneur de connaître milady votre sœur,

— C'est vrai, dit Frank ; vous l'avez tuée sans la connaître.

Il y avait dans cette parole un accent si profond de haine, que le marquis allait demander des explications lorsqu'il sentit une main se poser sur son bras. Il se retourna et se trouva en face de Stephen.

— Moi, je suis le fils de Mac-Nab, dit seulement ce dernier. Rio-Santo tressaillit de la tête aux pieds.

— Mac-Nab ! mon frère Mac-Nab ! prononça le laird ; sang pour sang ! Je suis content d'avoir fait ce que j'ai fait !

Il y eut un court moment de silence. Le marquis semblait change en statue. Qui pourrait dire ce qui se passait en cet homme à cette heure suprême? Il avait remué le monde! Et maintenant, au dernier pas, un grain de sable le précipitait dans l'abîme !

— Monsieur, dit Stephen avoir froideur, veuillez descendre, s'il vous plaît ; vous comprendrez que toute résistance serait désormais folie, et qu'il vaudra mieux pour vous nous épargner la triste nécessité d'empl(tyer la violence.

Mais le laird s'écria :

— Fi des gens de justice, mon neveu Mac-Nab. Ceux que je hais, je les tue de ma main !

Il se rua sur Rio-Santo et le saisit à la gorge. Durant un instant, «ue lutte confuse s'établit. Mac-Nab et Perceval s'élancèrent à la fois

pour s'interposer. A ce moment, Rio-Santo, qui venait de dégager sa gorge des étreintes insensées du laird, releva la tête. Un rouge sombre et uniforme, résultat des efforts d'Angus ou de la colère, avait remplacé la mate pâleur de ses traits; ses sourcils étaient froncés, et, sur le fond empourpré de son front, une ligne livide, profondément tranchée, courait du sourcil à la naissance des cheveux. Frank et Stephen poussèrent un double cri.

— La cicatrice !

Mais ce n'était jamais pour peu que Rio-Sanlo fronçait le sourcil. On avait perdu de vue ses mouvements durant une seconde : une seconde lui suffit. Le laird, violemment renversé, vint tomber dans les bras de Stephen, et une voix impérieuse s'éleva :

— Lâchez la bride, sur votre vie !

Les deux hommes qui retenaient le cheval n'obéirent point. Deux détonations retentirent coup sur coup.

— Hop, Clary ! dit le marquis.

La jument docile obéit au frein, libre désormais, car les deux hommes avaient roulé dans la neige. Le tilbury partit comme un trait.

— Cent guinées à qui l'arrêtera 1 cria Stephen exaspéré en s'élançant sur les traces de Rio-Santo.

Donnor d'Ardagh brandit un long couteau qu'il tenait à la main.

— Oh ! Votre Honneur, dit-il, Donnor va l'arrêter pour rien. On pave à l'entrée de Belgrave-Street, et les lords ne remarquent pas ces choses-là. l\ va être obligé de revenir.

Donnor arriva au coin de Belgrave-Street au moment oîi le marquis, arrêté par l'obstacle indiqué, revenait au grand galop, pour enfiler l'autre côté du square. On le vit se précipiter tête première. La course du tilbury ne se ralentit point. Seulement Donnor, cramponné au brancard, se laissait traîner et ne lâchait point prise, malgré les efforts du marquis. Au bout d'une centaine de pas, Clary broncha.

— Hop, ma belle, dit Rio-Santo.

Clary bondit en avant, puis s'abattit, morte.

Donnor se coucha, épuisé, dans la neige, en poussant un long cri de victoire. Il était parvenu à mettre son couteau tout entier dans le ventre de lu jument.

— Oh! Votre Honneur! dit-il à Stephen qui accourait, je n'avais

encore fait rien qui vaille pour payer le pain que vous m'avez donné et les habits de la petite fille !

Toujours le grain de sable! Le plus misérable des Irlandais arrêtait ici le gigantesque vengeur de l'Irlande!

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