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LE POIDS D UN GRAIN DE SABLE

Rio-Santo avait été lancé rudement sur le sol. Il se releva avant que le gros de ses adversaires fût à portée de le suivre. Il tenait à la main son poignard. Ce furent Stephen et Perceval qui s'élancèrent sur lui les premiers.

— Quoi! tous deux en même temps, dit le marquis avec raillerie. Il avait évité le choc de Frank et tenait le poignard levé sur Stephen.

Mais il ne frappa point. Une clameur lointaine se faisait entendre dans la direction de Chapel-Street.

— Rendez-vous, milord ! dit Stephen, vous voyez bien que toute résistance est inutile.

— Je vois que vous êtes vingt contre un, messieurs, répondit Rio- Santo. Par tout pays, ce serait lâcheté ; à Londres, c'est prudence d'habitude. Je me rends à l'Honorable Frank Perceval.

Tout en parlant, il prêtait attentivement l'oreille. Le bruit augmentait du côté de Chapel-Street. M. de Rio-Santo avait jeté son poignard, et se tenait, sans armes, entre Stephen et Perceval. Toute la troupe se mit en marche vers Chapel-Street, afin de gagner le bureau de police de Westminster. Le visage du marquis avait perdu son caractère provoquant, pour prendre une expression de froideur. Nul n'aurait su deviner en ce moment ce qui se passait au dedans de lui. Chaque fois qu'une clameur plus sonore arrivait de Grosvenor-Place par Chapel- Street, il pressait le pas involontairement, comme s'il eût voulu devancer la marche de ses gardiens. On arrivait îx l'angle de Bc-lgrave- Square. La uhvsionomie du marquis s'éclaira d'une lueur de conten-

tement tôt dissimulé, lorsqu'il se vil dans Chapel-Street que remplissaient déjà les cris de la foule.

— Hàtons-nous, dit Stephen, ou nous retrouverons le passage obstrué.

— On dirait une émeute ! ajouta l'un des hommes qui l'accompagnaient.

C'était une émeute en effet. C'était l'aile d'une armée immense qui faisait à cette heure déjà ruisseler par les rues de Londres ses innombrables bataillons. C'étaient les gens de Saint-Gilles, les voleurs de la Famille et les Irlandais qui, suivant une direction donnée, se précipitaient le long des parcs jusqu'à Buckingham-Palace. Une fois à portée de la foule dont il était l'àme, Rio-Santo n'avait à prononcer qu'un mot pour être sauvé.

Mais il y avait sur sa route un obstacle vivant, un homme que Dieu semblait avoir choisi entre tous pour doubler l'amertume du calice. Angus Mac-Farlane avait assisté au conseil secret tenu dans le salon d'Irish-House. Il savait, lui aussi, ce qu'était cette foule dont les clameurs arrivaient au marquis comme un présage de salut. Il parla, Stephen et Frank changèrent aussitôt la direction de leur marche, et, comme le marquis refusait de faire un pas en sens contraire, on le saisit à bras le corps et on l'entraîna.

Dans Belgrave-Street, on trouva des policemen attirés enfin par la double détonation. Rio-Santo fut remis entre leurs mains et arriva au bureau de police de Westminster escorté par tous ceux qui avaient contribué à son arrestation.

Pendant cela, Londres, la ville antipathique aux émeutes, parce que les émeutes font fermer les boutiques, s'effrayait et se repliait au fond de ses noires maisons, comme fait un escargot dans sa coquille, à l'approche du danger. L'émeute grossissait, grossissait. Où allaitelle? Dans quel but s'armait la foule? Au profit de qui se faisait la révolution ?

On ne savait. Cette foule n'avait point de drapeau. Elle ne criait ni pour les whigs, ni pour les tories, ni pour les radicaux. C'était une colère plus terrible d'autant qu'elle était mystérieuse, inexplicable.

Buckingham-Palace était cerné, While-Hall et ses abords où sont entassées les administrations publiques étaient pris d'avance, tant le

nombre des assaillants éloignait toute idée de résistance.. Les membres épouvantés des deux Chambres du Parlement se taisaient pour écouter ce peuple ameuté aux portes, et dont les clameurs désordonnées eussent couvert leur vide éloquence.

Oh ! tout était prévu, tout. Les lieutenants de Rio-Sanlo attendaient; — le canon de la Tour se taisait.

Qui ne connaît les allures de ce monstre sans tête qu'on appelle l'Émeute? 11 passe, renversant devant lui tout obstacle, se fortifiant par le combat, grandissant à chaque goutte de sang qu'il verse, capable d'opérer des miracles, s'il a flairé une fois l'odeur aimée de la mort. Il passe, plein d'ardeur et de joie, pourvu qu'on lui donne des hommes à tuer ou des palais à démolir.

Mais si vous ne jetez rien sur sa route, à quelle curée voulez-vous qu'il s'anime?

Le signal ne venait pas.

Le monstre avait les pieds dans la neige fondue. On le forçait à rester en place. Il eut froid et il s'ennuya. Or l'ennui tue l'émeute comme le souffre détruit les chenilles.

Vers dix heures du soir, les policemen parcouraient les rues de Londres, où le passage de la cohue n'avait laissé qu'un surcroit de boue.

En un seul endroit, l'émeute n'avait point cédé, c'était à l'angle de Prince's-Slreet et de Poultry. Nous savons que là le moment était fixé. A onze heures on devait entamer le pillage de la Banque. Mais le laird avait eu le temps de parfaire sa déclaration au bureau de police de Westminster. Vers dix heures, par Threadneedle-Street, laissé libre, déboucha un bataillon de gardes à pied, qui prit place tranquillement devant la porte du magasin de soda-water. A minuit, tout dormait dans la ville, sauf une douzaine de maçons occupés à murer aux flambeaux la porte du magasin de soda-water.

Le grain de sable avait tout écrasé, tout! Du plan de Fergus O'Breane, il ne restait rien.

Il était tard déjà lorsque Susannah quitta Clary 3Iac-Farlane qu'elle venait de sauver, sur le trottoir de Gornhill, devant la maison de mis-

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tress Mac-Nab. Elle se tit aussitôt conduire dans Regent-Street, chez la comtesse de Derby.

Susannah la trouva couchée sur une chaise longue, pâle, affaissée, et le découragement peint sur le visage. A la vue de la belle fille, Ophélia eut un sourire presque joyeux.

Je croyais que vous m'abandonniez, dit-elle, et je suis bien

heureuse de vous voir.

Susannah lui prit la main et la serra doucement entre les siennes.

— Gomme vous voilà pâle et changée, chère lady 1 répliqua-t-elle ^ vous souffrez?

La comtesse mit la main sur son cœur.

— Oui, répondit-elle , je souffre. Je vous conterai mes peines, Susannah. Mais vous, que vous est-il arrivé?

— Moi, reparlii la belle fille en souriant tristement, mes peines sont un secret, et ce secret ne m'appartient pas... Ce sera pour moi un jour heureux, chère lady, que celui où je pourrai vous ouvrir mon cœur, comme je l'ai fait à Brian de Lancester dont je vais devenir la femme.

La comtesse se souleva sur sa chaise longue et attira Susannah auprès d'elle.

— Je savais bien que vous m'apportiez une consolation, dit-elle avec une amitié charmante ; ce m'est une chose si douce de vous voir heureuse, Susannah ! Moi qui connais M: de Lancester, je le sais noble et bon, aussi noble que vous a^ ez pu le rêver.

Elle baisa au front Susannah qui se penchait vers elle en rougissant et en souriant.

— Je viens vous demander un asile, reprit cette dernière; je n'ai plus de retraite.

— Quoi ! s'écria étourdimenl Ophélia , madame la duchesse de Gèvres?...

Susannah garda le silence.

— Pardon, poursuivit la comtesse ; je vous remercie d'avoir compris que ma maison est à vous comme je le suis moi-même.

Elle embrassa la belle fille avec un redoublement de tendresse.

— Je connais toute votre bonté, chère lady, reprit Susannah qui

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rougit encore et se troubla ; je viens donc vous demander un asile. En outre...

— En outre? répéta doucement la comtesse.

— Il y a deux jours que je n'ai vu M. Brian de Lancester, acheva la belle fille en relevant la tète comme pour protester contre sa rougeur.

Lady Ophélia se leva vivement pour prendre une sonnette d'or qui se trouvait hors de sa portée.

— Voyez, Susannah, dit-elle gaiement, vous m'avez guérie. Joan, ajouta-t-elle en s'adressant à sa femme de chambre, qui se présentait à l'appel de la sonnette, apportez-moi ce qu'il faut pour écrire.

Joon mit sur le lit un élégant et léger pupitre de marocain. La comtesse trempa sa plume dans l'encre.

— Il faut lui faire une surprise, chère belle, dit-elle tout bas. Je ne veux point lui dire que vous êtes ici, et demain, quand il se présentera...

— Non, oh! non, Ophélie, interrompit Susannah. Une ntiit est bien longue et il doit me croire entourée de périls.

— Comme vous prononcez ce mot, Susannah 1 Des périls! mais il y a des périls de toute sorte... Je vais dire à M. de Lancester que vous êtes à l'abri sous mon aile.

Sa plume courut le long de trois ou quatre lignes sur le papier.

— Joan, reprit-elle en fermant la lettre, il faut que Tom porte surle-champ ce billet dans Cliffort-Street, à l'Honorable Brian de Lancester, et qu'il me rende la réponse tout de suite. Je l'attends.

Joan sortit. La belle fille adressa à son amie un regard de reconnaissance. Puis l'entretien continua. La comtesse se sentait réellement soulagée. Il ne faut souvent que le son d'une voix aimée pour dissiper ces lourdes vapeurs que condensent autour de l'àme la solitude et l'abandon. Susannah regardait bien souvent l'aiguille de la pendule.

Enfin, Joan reparut au seuil. Elle avait une lettre à la main.

— Donnez, dit la comtesse.

Susannah était pâle d'émotion. Joan tendit la lettre à sa maîtresse qui la reconnut pour celle qu'elle venait d'écrire à l'instant et qui n'avait point été décachetée.

— Que signifie cela? demanda-t-elle.

— S il plaît à Votre Seigneurie, répondit Joan, l'Honorable Brian de Lancester est absent de sa maison depuis trois jours et n'a point donné depuis lors de ses nouvelles.

Susannah chancela et s'appuya tremblante au dos du lit de jour.

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