VI PRÉFACE
Je journalisme. On devait me payer deux sous la ligne, et j'avais calculé que ce travail me rapporterait environ deux cents francs par mois, pendant neuf mois : c'était, en somme, une aubaine inespérée. Dès que j'eus les documents, un nombre considérable d'énormes dossiers, je me mis à la besogne, en me contentant de prendre, pour intrigue centrale, un des procès les plus retentissants, et en m'efforçant de grouper et de rattacher les autres autour de celui-là, dans une histoire unique. Certes, le procédé y est gros; mais, comme je relisais les épreuves, ces jours-ci, j'ai été frappé du hasard, qui, à un moment où je me cherchais encore, m'a fait écrire cette œuvre de pur métier, et de mauvais métier, sur tout un ensemble de documents exacts. Plus tard, pour mes œuvres littéraires, je n'ai pas suivi d'autre méthode.
Donc, pendant neuf mois, j'ai fait mon feuilleton deux fois par semaine. En même temps, j'écrivais Thérèse Raqain, qui devait me rapporter cinq cents francs dans Y Artiste; et, lorsque le matin j'avais mis parfois quatre heures pour trouver deux pages de ce roman, je bâclais l'après-midi, en une heure, les sept ou huit pages des Mystères de Marseille. Ma journée était gagnée, je pouvais manger le soir.
Alors, pourquoi ressusciter un tel ouvrage de son néant, après dix-huit années? pourquoi ne pas le laisser dormir le sommeil de l'oubli, auquel il est destiné fatalement? Voici les causes qui me déterminent à en donner cette nouvelle édition.
J'entends détruire une des légendes qui se sont formées sur mon compte. Des gens ont inventé que
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j'avais à rougir de mes premiers travaux. Et, à ce propos, des libraires de Marseille m'ont raconté que certains de mes confrères, qu'il est inutile de nommer ici, ont fouillé leurs boutiques, pour découvrir un des exemplaires de la première édition, devenus très rares. Les confrères, évidemment, espéraient y trouver un péché caché, une faute littéraire dont je voudraiseffacerlatrace;et,sion leur a faitpayer trente francs l'exemplaire, comme on me l'a dit, je les plains de cet abominable vol, car ils n'en ont certainement pas eu pour leur argent. Cette idée que j'avais un cadavre à cacher s'est tellement répandue, qu'aujourd'hui encore, de loin en loin, je reçois une lettre d'un bouquiniste marseillais, qui m'offre à prix d'or un exemplaire retrouvé, offre à laquelle je m'empresse de ne pas répondre.
La plus simple façon de détruire la légende est donc de réimprimer ce roman. J'ai toujours écrit au grand jour, j'ai toujours dit à voix haute ce que je croyais devoir dire, et je n'ai à retirer ni une œuvre ni une opinion. On pense me chagriner beaucoup en exhumant des pages mauvaises, du tas énorme de prose que, pendant dix ans, j'ai dû écrire au jour le jour. Toute cette besogne de journaliste n'a pas grande valeur, je le sais; mais il me fallait gagner ma vie, puisque je n'étais pas né à la littérature avec des rentes. Si j'ai touché à tout, dans desheuresbien pénibles, c'est là un labeur dont je n'ai pas de honte, et j'avoue même que j'en suis un peu fier. Les Mystères de Marseille rentrent pour moi dans cette besogne courante, à laquelle je me trou-