‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 11 sur 31 · UN COLLABORATEUR COMME IL Y EN A PEU · texte numérisé non relu

UN COLLABORATEUR COMME IL Y EN A PEU

è& Revenons maintenant à un autre groupe de nos personnages.

Le colonel Ilarrison est mélancoliquement assis dans un large rocking chair , fauteuil à bascule, auquel il imprime un mouvement lent et mesuré.

Devant lui, debout, le dos à la cheminée, Francis Dickson mâchonne le bout d’un cigare éteint.

— Trip !

— Mop !

Les deux amis se regardent.

Puis ils hochent tous deux la tête. Leurs deux âmes se comprennent...

Les gros yeux de Mop-Dickson ont de pénibles tristesses.

Trip-IIarrison est plus verdâtre que jamais.

Tout à coup , Mop se retourne et assène sur la cheminée un formidable coup de poing. D'un mou-

vement nerveux, Trip écrase sur son bureau la plume que serrent ses doigts secs.

— Nous a-t-il assez joués ?

— Nous a-t-il assez exploités ?

— Et nous supportérions cela?

— Nous plierions toujours ?

— C’est impossible; il y va de notre dignité!

— J’allais le dire, insiste le colonel .

Les deux hommes serrent vigoureusement leürs paletots autour de leur taille et les boutonnent fiévreusement.

Ils redressent la- tête par de petits mouvements saccadés .

Ceci se passe dans les bureaux du Cat’o’nine tails, cabinet de la direction. Sur les tables, sur les fauteuils, à terre, traînent des numéros dépliés. On voit de grosses lignes en capitales, des dessins baroques...

Tout à coup, on entend à l’intérieur un pas net et ferme.

— C’est lui, dit Trip.

— Voilà le moment...

Bref, la porte s’ouvre et Bam-Barnett paraît.

Quinze jours ont suffi à achever la transformation commencée dans la chambre mortuaire de Tillinghast. Bam a fait décidément peau neuve. C’est aujourd’hui un gentleman correct, hautain, froid.

— Bonjour, messieurs, dit Bam. Quoi de nouveau ?

Trip et Mop se regardent : l’instant est venu-

Bam attend, et de son pied impatient frappe le plancher.

— Voyons, reprend-il, me ferez-vous, oui ou non, l’honneur de me répondre ? Une- seconde fois, qu’y a-t-il ?

— Il y a!... il y a!... s’écrie Mop, se redressant.

— Il y a que nous ne sommes pas contents ! complète Trip.

— Vraiment! répond Bam d’uri accent goguenard . Ah ! vous n’êtes pas contents ? Et peut-on savoir, mes chers amis, ce qui vous désoblige à si haut point.

Cette fois, il n’y a plus à reculer. La dignité dû colonel et du rédacteur en chef est de plus en plus engagée.

— Monsieur, dit Mop avec fierté, peut-être avezvous cru avoir affaire à des niais...

— Pouvez-vous le penser ? fait Bam aussi courtoisement que possible.

— Non, nous ne... voulons... pas le penser,* accentue Mop. Mais alors voulez-vous nous permettre de vous demander pourquoi vous nous traitez aussi cavalièrement ?

Le ton de Mop s’est empreint d’une certaine insolence. Bam se lève brusquement :

— Vous dites ?...

— Je dis qu’il ne nous convient pas, s’écrie Trip exaspéré, d’être ainsi réduits à un rôle de machines. . . que nous avons tous les ennuis, tous les embarras, tous les dangers. .*. et que vous seul avez les profits. . . Là... est-ce clair?

Bam lui place la main sur l’épaule :

— Mon cher Trip, dit-il froidement, je érois que vous avez déjà bu ce matin plus que de raison...

— Damnation ! hurle Trip.

— Ah ! vous avez cru, s’écrie Mop, qui vient à la rescousse, vous avez cru que vos bons amis étaient des vaches à lait qu’on pouvait traire et qui ne voudraient jamais voir le pot à crème? Voyez-vous cela? Trip et Mop travaillent comme des mercenaires... ils essuient les injures de celui-ci, les rebuffades de celui-là. et, pour tout cela; M. Bain leur

jette deux misérables dollars par jour... comme un os à des chiens... tandis que lui empoche le plus clair des affaires... C’est nous qui travaillons... C’est nous qui tombons à bras raccourcis sur les victimes, mais c’est vous seul qui barbotez dans les poches... Ça ne peut pas durer... Part à trois, ou rien de fait!

— Parfaitement, reprit Barnett. Je regrette seulement que vous m’ayez dit cela trop tard.

— Hein ? quoi ? trop tard ?. . . exclamèrent les deux amis.

— Oui... vrai, je le répète, jc'le regrette bien vivement... mais je venais justement vous annoncer qu’à mon grand désespoir j’allais être contraint de me priver de vos services...

Ï1 y eut deux cris étranglés, douloureux.

Bam riait.

Se tournant vers Trip :

— Colonel , lui dit-il en s’inclinant, je sais de

bonne source que le Herald cherche en ce moment un homme compétent pour la question économique. . „

Puis, vers Mop :

— Le Public Ledger de Philadelphie veut s’assurer le concours d’un critique émérite, Dickson...

Tous deux le regardaient hébétés.

— Il ne m’appartient pas de vous arracher plus

longtemps à ces travaux dignes de -vous... Pardonnez-moi d’avoir arrêté votre élan... vous êtes libres... ,

Il y eut un moment de profond silence.

Bam jouait avec sa badine, qu’il faisait tourner sur le bout de sa bottine.

Trip leva les yeux sur Mop.

Il y but encore quelques instants d’hésitation. Mais les bonnes natures n’ont pas de rancune.

— Bam ! fit Trip d’une voix piteuse.

— Quoi ?

— Tu nous en veux?

— Nous sommes peut-être allés un peu loin.

— Ce Trip est d’une violence...

— Ce Mop s’emporte avec une facilité...

— Ce n’est pas qu’il soit méchant...

— Son tempérament. . c’est son tempérament!

Bam éclata de rire.

— Allons! assez, tas de gamins! Asseyez-vous et écoutez-moi !

La terrible perspective d’un abandon immédiat avait complètement, anéanti les velléités indépendantes des deux associés. Certes, si bonne que fût leur opinion sur leur propre compte, ils ne faisaient pas un fond excessif sur leur valeur littéraire. De plus, il eût été au moins imprudent de compter sur la bienveillance confraternelle de leurs concurrents...

Le Chat aux neuf queues avait vaillamment rempli les termes de son programme. Il avait fouaillé à tort et à travers, et les épaules de ses honnêtes rédacteurs avaient déjà regu plus d’un témoignage proprotionné à la violence des attaques.

Nous le savons : c’était Effie Tillinghast qui, de Baltimore, où elle s’était momentanément retirée, dirigeait le feu roulant des allusions blessantes et des révélations dangereuses.

C’était un scandale public. Mais jusqu’ici, à l’exception de quelques horions généreusement octroyés aux amis Trip et Mop, aucune résistance sérieuse ne s’était manifestée. C’est que le vieux Tillinghast avait vu juste. Que de confidences il avait reçues ! Que de complicités il avait réunies autour de lui! Ses mémoires auraient formé une sorte de Livre- Rouge de la finance américaine. Efïîe puisait à

pleines mains dans cet arsenal de perfidies et d’habiles cruautés.

Et les blessés venaient se racheter, payant le prix de leurs impudeurs passées.

Chaque matin, à l’Exchango, on ouvrait en tremblant la feuille dénonciatrice. Les financiers s’observaient l’un l’autre, afin de découvrir sur le visage d’autrui les premières traces d’un aveu. Quels étaient les noms cachés sous telle ou telle initiale ? A qui s’adressait cette allusion ? Qui était implicitement désigné dans cette anecdote? Et les commentaires d’aller leur train. Naturellement le plus ignorant était toujours celui que visait le trait lancé. Et encore, si la victime avait pu découvrir quel était réellement son bourreau ! Harrison et Dickson n’étaient évidemment que des instruments. Quant à Bam, nul ne le connaissait, et il venait rarement au journal. Personne ne savait ce qu’était devenue Eflie. Et, eùt-on connu sa retraite, pouvait-on soupçonner que ces attaques fussent l’œuvre d’une jeune mondaine?...

En tout cela, quel était au juste le rôle de Bam? En dépit de lui-même, le jeune homme avait dû subir l’ascendant de sa femme. En vain àvait-il, dans ses lettres, menacé Efïie de renoncer à une œuvre à laquelle il ne concourait en quelque sorte que mécaniquement. Elle répondait évasivement, arguant de la volonté de son père. Et peu à peu dans l’âme de Bam humilié s’amassait le fiel de la colère et de la haine.

Au jour où se passait la scène que nous rapportons, Efïîe avait déclaré à Bam que le moment était venu d’entamer la campagne définitive. Elle semblait lui témoigner plus de confiance. Peut-être, dans la crise qu’elle prévoyait, comprenait-elle qu’elle avait besoin de ménager son complice.

LES MYSTÈRES iÎE NEW-YORK.

Quant aux sommes déjà récoltées et quf se montaient à quelques milliers de dollars, elles devaient subvenit aux frais de la campagne décisive.

C’était le budget de la guerre, sur lequel. Effie conservait la haute main.

— Eh bien! messieurs, dit Bam, que décidezvous?

Les dispositions des deux associés étaient totalement modifiées. Us avaient entrevu l’abîme.

Trip et Mop s’empressèrent de faire amende honorable, et d’adresser à Bam les excuses les plus complètes.

— Nous entamons aujourd’hui même la grande bataille. Soyez prêts à tout. L’homme contre lequel nous engageons la lutte est aésez fort pour nous briser tous trois d’un seul tour de main... Donc, beaucoup de prudence ! Ne faites rien sans moi ! Si la note que je vais vous remettre provoque quelque violente représaille, courbez la tête et gardez le silence...

— Mais si on nous assomme ? murmura Trip.

— Laissez-vous assommer.

Les deux camarades ne répliquèrent point.

Bam tira un papier de son portefeuille :

— Voici, dit-il. Les quelques lignes qui suivent seront imprimées en gros caractères, en tête du journal. Que cela soit soigné. Du reste, j’y veillerai moi-même.

Et il relut la note pour s’assurer que rien n’y manquait.

Elle était ainsi conçue :

LE PENDU QUI PARLE Merveilles de la science moderne

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