COMMENT CL U MP COMPREND L ’ I NS TR ÜC T I O N OBLIGATOIRE
Rentrons dans la Caverne-d’Or.
Aussitôt que Yoke et Longsword avaient disparu, Clump s’était vivement approché du logeur.
— Pourquoi diable reçois-tu ces oiseaux de nuit ? grommela-t-il entre ses dents. *
— Pour deux raisons, répondit l’autre à mi-voix ; la première c’est que Dan Yoke m’a jadis donné à manger, quand j’avais faim, ce qui a son prix; la seconde, c’est qu’à chaque visite il me donne un aigle d’or (1)... que je serais fort bête de refuser. Et quel mal vois-tu a cela ?
— J’aime pas les étrangers ! Tout ça, c’est des mouchards... On travaille entre soi ou on ne travaille pas... voilà mon avis.
(1) Dix dollar».
— Allons, • vieux, tu perds la tôte... et, maintenant, m’expliqueras-tu pourquoi, pour ta part, tu t’es chargé do ces deux moineaux francs?
Et il désignait du geste les deux jeunes gens qui s’ôtaient endormis, les bras enlacés.
Malgré l’altération de leurs traits, il était facile de reconnaître qu’ils étaient d’une grande beauté. Ils paraissaient avoir à peine seize ans, dix-huit au plus. Du reste, leur ressemblance était si complète, au premier coup d’œil surtout, que l’on n’aurait pu dire quel était l’aîné.
Mais ces visages, jeunes et fins, ne faisaient que rendre plus pénible le spectacle de leur misère. A peine vêtus, enveloppés dans des lambeaux d’étofïe au travers desquels on apercevait leur peau blanche, ils portaient, en bandoulière, accroché à une ficelle, chacun un violon.
— Ça, vois-tu, dit Clump à son camarade, c’est du fin... et ça va nous servir admirablement...
— A quoi faire ?
— Mon vieux, moi, quand j’ai une idée, j’y tiens. Tu sais que, il y a quelques jours, j’ai raté une affaire. Non, vois-tu, j’enrage encore. Mais, patience, que je me suis dit, papa Clump est un malin. Il trouvera ce qu’il lui faut. 11 a cherché, et il a trouvé.
— Où diable veux-tu en venir ? Ah ! ça, est-ce que tu vaste mettre à adopter des orphelins !...
Les dignes amis éclatèrent de rire.
* Clump frappa fortement l’épaule de son camarade.
— Tues toujours gai, vieux. Mais ça me va... Enfin, tu as bien compris... pas do bêtises. Je serai un père pour ces deux jouvenceaux... tu verras ça... et du reste je fais mon affairo...
— Et tu m’expliqueras... ?
— Parbleu! mon vieux Dick, est-ce que j’ai des secrets pour toi ?
Et, après cette bonne parole, Clump s’étendit à son tour sur le plancher. Et bientôt un vigoureux ronflement annonça que ses belles facultés étaient provisoirement engourdies. '
Les deux jeunes gens dormaient...
Quand vint le jour, et sans qu’ils eussent conscience de ce qui se passait, tant ils étaient accablés par la fatigue et le besoin, les jeunes gens furent conduits dans une chambre du second étage.
Cette-pièce contrastait avec le reste de cette étrange maison.
Tout y était propre et net, bien que l’ameublement fût de la plus grande simplicité.
Aussi l’impression première des jeunes gens futelle des plus agréables, quand, assez tard dans la matinée, ils s’éveillèrent et regardèrent autour d’eux.
— Où sommes-nous, Michaël? dit l’un d’eux.
— Ma foi, Jemmy, je n’en sais rien.
Michaël passa sa main sur son front et s’assit sur son lit.
— Que s’est-il donc passé cette nuit? se demandat-il en cherchant à ressaisir ses souvenirs.
C’étaient en réalité deux beaux garçons, peut-être un peu trop femmelettes tant leurs traits étaient délicats. Avec leurs joues pâles, leurs yeux cerclés d’une teinte brune, ils paraissaient plus gracieux encore.
Us étaient blonds, avec des cheveux bouclés et assez longs.
A peine avaient-ils eu le temps d’cchanger quelques paroles que la porte s’ouvrit.
Clump fit son entrée.
— Eh bien, les boys, dit-il de sa grosse voix , ça va-t-il mieux ce matin ?
On comprend que la veille, dans l’état tic prostra-
tion où ils se trouvaient, ils avaient à peine remarqué les traits de leur bienfaiteur improvisé.
Aussi regardaient-ils avec une surprise non exempte d’un certain effroi cette énorme carrure et ces allures peu engageantes.
Michaël, le premier, comprit qu’ils avaient devant eux l’homme qui les avait relevés.
— C’est vous qui nous avez conduits ici ? dit-il de sa voix douce.
— Dame ! sans moi , faut tout dire, je crois, les gars, que vous auriez dormi votre dernier somme... Mais d’où diable veniez-vous donc comme ça, et qu’est-ce que vous fichiez là?
— Nous arrivons de loin... de très-loin... et nous ne pouvons plus marcher.
— De loin ! c’est pas un nom, ça.
— Nous venons du Colorado.
— A pied ?
— A pied.
Clump laissa échapper un vigoureux juron.
— Cré dié ! quelle étape, et de quel coin de ce bienheureux pays ?...
* — De Canon City, sur l’Arkansas.
— Bon endroit!... Est-ce que vous travailliez là-bas ?
— Oh! non, nous ne sommes pas assez forts.
* — Mais, dit tout à coup Clump, je suis là à bavarder. Vous devez avoir encore l’estomac creux... pas vrai ? Attendez un instant, vous allez vous refaire un peu, et puis nous causerons.
Il sortit.
Les deux frères se regardèrent instinctivement, et, malgré le service que leur avait rendu Clump, ils se sentaient saisis d’une défiance involontaire.
Mais l’homme ne leur laissa pas le temps de «e
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communiquer leurs impressions, et revint au bout de quelques minutes, chargé de provisions.
En dépit de leurs hésitations, Michaël et Jemmy , ne purent retenir un sourire de profonde satisfaction,
— Ah ! ah ! fit Clump, ça n’est pas de refus, à ce qu’il paraît Vous verrez, papa Clump n’est pas si méchant qu’il en a l’air, et nous deviendrons de bons .compagnons.
Disant cela, il disposait tout sur une table de bois blanc, tout en jetant de temps à autre sur les deux frères des regards satisfaits.
— Là, mangez, buvez, à votre aise!...
Ce n’était certes pas là un repas à dédaigner. Des pommes de terre fumantes, du pain fort appétissant, du bœuf salé, et de l’eau limpide comme le cristal.
Pendant un moment, le silence régna. Michaël et Jemmy faisaient largement honneur à cette heureuse provende.
Clump, se promenant de long en large, et sûr de n’être point observé, avait repris sa véritable physionomie. A vrai dire, c’était bien le plus atroce visage de bandit qu’on pût imaginer, et les passions les plus brutales y avaient laissé leur stigmate.
— De Canon City ! reprit-il, continuant la conversation interrompue Et /combien y a-t-il de temps que vous êtes partis ?. . .
— Oh ! il y a longtemps, dit Jemmy, plus de six mois...
— Mais quelle diable d’idée avez-vous eue là de quitter votre famille ?...
Les deux jeunes gens tressaillirent.
— Nous n’avons pas de famille', fit tristement Michaël.
— Oh ! les pauvres garçons ! s’écria Clump d’un acccent pathétique, qui contrastait avec l’éclair de
LES MYSTÈRES DE NEW- YORK . 1 i 1
joie que ces dernières paroles avaient fait jaillir de ses yeux... pas de famille!... Vous êtes orphelins ?
— Oui, répondirent à voix basse les deux frères, qui avaient échangé un rapide regard.
— Et il y a longtemps que vous avez perdu vos parents ?...
— Il y a plus de cinq ans.
— Mais... je vous demande pardon de toutes ces questions... par le diable! vous m’intéressez... vous m’intéressez beaucoup ! Nous disons donc que vous êtes restés cinq ans là-bas... depuis vos malheurs... Alors, de quoi Viviez-vous ?...
— Nous chantions... et puis nous jouions du violon... Les mineurs nous connaissaient bien... et nous n’étions pas trop à plaindre...
; — Mais tout s’use, pas vrai ? Vous avez voulu voir du pays ?...
Un certain embarras se peignait dans l’attitude des deux frères. Michaël répondit vivement :
— Oui, oui, c’esf cela...
— Ouais! pensa Clump, auquel ce mouvement n’avait pas échappé, il y a quelque chose là- lessous. On le saura, mes petits amis. C’est pas des blancsbecs comme vous qui vous moquerez du vieux Clump.
Puis, tout haut :
— Nous disons donc que vous ne connaissez personne ici ?
— Personne , dit Michaël avec une certaine vivacité.
— Décidément, c’est là que le bât les blesse, comprit Clump. Nous veillerons au grain. Et, reprit-il. qu’est-ce que vqus comptez faire?
— Nous ne le savons pas encore. Nous chercherons...
— Dans quel genre? Je suppose que vous n’avez
pas l’idée de gagner ici votre vie à roucouler comme des rossignols'?...
— Oh ! non, nous voudrions entrer dans un bureau... dans le commerce...
— Peste! vous n’y allez pas de main morte!..., mais, après tout, est-ce bien là ce qu’il vous faut? Avoir étç habitué au grand air, et aller s’enfermer du matin au soir dans une de ces boîtes infectes, à aligner des chiffres et à enregistrer des balles de coton... c’est bien dur...
— Nous nous y habituerons.
— S’habituer! quelle erreur! Tenez, moi qui vous parle, il m’est arrivé... plusieurs fois dans ma vie... d’être obligé... par mes occupations... de rester enfermé... hum!... pendant quelques mois.... eh bien! c’était un vrai supplice...
Le brave Clump négligeait de dire où et pourquoi il avait été enfermé. Il ne s’agissait pas précisément d’un bureau de banque.
Le repas était terminé.
— A présent, dit Clump, il faut vous reposer tout à fait. A demain les affaires sérieuses, pas vrai ? ' — Mais, fit Michaël, nous ne sentons presque plus notre fatigue, et nous irons voir un peu la ville.
— Pst! pas du tout, dit Clump d’un ton ass&z bref. Vous aurez la bonté de ne pas faire d’imprudence... je m’intéresse beaucoup à votre santé, mes agneaux, et je vous prie...
Il appuya sur le mot, qu’il répéta.
— Je vous prie de rester bien tranquilles ici. Michael et Jemmy ne semblaient point disposés à accéder à cette prière.
— Je vous assure, reprit Jemmy avec une certaine fermeté, que nous avons, au contraire, besoin de prendre l’air...
— Je vous assure, dit Clump en se levant et en
accentuant ses paroles, que vous avez grand besoin de rester ici. Ainsi, pas de résistance ! Vous ne voudriez pas me désobliger.
Et, malgré un sourire plein de promesses, la voix de Clump s’élevait à un diapason qui paraissait ne pas permettre de réplique
Michaël pougsa son frère du coude.
— Nous resterons, dit-il, puisque cela vous fait plaisir...
— Grand plaisir, mes agneaux ! Que diable ! vous pouvez bien faire quelque chose pour m’être agréable... Couchez-vous, restez debout, veillez ou dormez, à votre aise... Tenez, je vous confie même le whiskey... Je suis gentil, hein? et puis je ne vous laisserai pas seuls... je viendrai causer avec vous... Vrai de vrai, je vous dis que vous m’intéressez...
En prononçant ces paroles, Clump ramassait prestement les reliefs du repas, et se disposait à se retirer.
— Mais, dit Michaël, demain... nous sortirons?...
— Certainement.;, demain... çomptez-y, murmura Clump, qui, sans donner plus d’explications, ferma derrière lui la porte.
Les deux frères entendirent le bruit de la serrure. Ils étaient sous clef...
— Ah ! ça, dit le logeur, qui attendait au passage son ami Clump, m’expliqueras-tu ce que tu veux faire de ces deux gamins?...
— Descendons, répondit Clump.
Quand il furent dans la salle basse, .Clump se versa une ample rasade de gin, et dit :
— Toi, mon vieux, tu ne comprends rien. — A partir d’aujourd’hui j’ouvre une université, et je prends mon diplôme de professeur...
— Une université ! s’écria Dick en éclatant de rire.
— Il n’y a rien de plus sérieux... Vois-tu, mon
vieux, les temps sont durs, et nos affaires baissent. Sais-tu pourquoi ? c’est à cause de la célébrité ; car je suis célèbre, ni plus ni moins qu’un grand artiste. Plus moyen de travailler sans que l’on dise : <i Ça, c’est Clump qui l’a fait! » Presque impossible de monter une bonne opération. Trop connu, Clump, trop connu !
— Eh bien ?
— Eh bien, j’ai l’intention d’imiter les industriels qui, après avoir travaillé eux-mêmes, arrivent au bout d’un certain temps à faire travailler les autres. De soldat, je veux passer capitaine. En un mot, je veux faire des élèves.
— Tiens, mais c’est une idée, cela!
— Tu vois cela d’ici. Sous l’influence d’un enseignement paternel , je développerai dans quelques créatures, soigneusement choisies, les facultés qui y dorment encore. Quel avantage! Tiens, par exemple, ces deux agneaux que j’ai pincés hier. As-tu remarqué quels airs de sainte-nitouche ? Cela semble-t-il assez pur, assez honnête... tranchons le mot... assez bête! Quand ça sera dégrossi, quelles recrues, mon vieux ! Sans nous, ils ne peuvent rien. Ça manque d’adresse, c’est mou. Mais que je les aie pendant quelque temps sous ma coupe, et tu verras comme ça se développera.
Dick écoutait ces raisonnements avec la plus évidente admiration. Clump, s’élevait, pour lui, à des hauteurs inconnues. ^
— Mais si, par hasard — il y a des gens qui ont le caractère si mal fait — si le métier ne leur allait pas?...
— Il faudrait qu’ils fussent crânement difficiles... Mais, dans ce cas, j’en fais mon affaire...
Et, comme Dick le regardait avec curiosité :
— Ah ! ça', tonnerre! faut donc te hacher la viande
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pour que tu l’avales!... Depuis quand no savonsnous pas amener tout doucement les gens à faire ce que nous voulons?... Est-ce que tu crois, par hasard, que Olump aura peur de quelques jérémiades ?... De la vertu, n’en faut pas... ou je cogne !
Disant cela, le visage de Clump s’éclairait d’une lueur de sauvage férocité.
Puis, se baissant vers Dick, et lui parlant bas à l’oreille :
— Sois tranquille... j’en réponds ! j’en ai fait plier bien d’autres.
Dick sourit.
— Oui, oui, je comprends. .Ah ! les moutards n’ont qu’à bien se tenir...