COMMENT UNE POTENCE EST UN ARBRE QUI PORTE DE SINGULIERS FRUITS
Le lendemain, Bam était seul dans la chambre qu’il occupait à l’hôtel de Brooklyn. Il se promenait de long en large avec agitation.
Il froissait dans sa main fiévreuse une lettre qu’il venait de recevoir. Puis il la dépliait et la relisait à mi-voix.
— « Mon ami, disait cette lettre, datée de Balti- « more, en vérité, vous êtes trop impatient. Per- « mettefc-moi de vous rappeler que vous vous êtes t engagé à vous laisser guider par moi dans les « complications de la lutte que nous avons entamée. « Une imprudence pourrait tout perdre. En vous « refusant provisoirement la remise des documents « dont vous parlez, j’agis pour notre bien commun. < Encore un peu de patience. Suivez à la lettre mes « instructions ; répétez pendant plusieurs jours en c tête du journal l’avis dont je vous ai envoyé le
t ’R LES MYSTÈRES DE NEW-YORK.
« texte. Quand le jour sera venu, vous saurez tout. « Et épargnez-moi, je vous prie, ces objurgations « puériles qui ressemblent à des menaces et qui ne « sont pas de mise entre nous... Uno dernière fois, « n’agir en aucune circonstance sans avoir pris mon « avis... «
Et cette lettre était signée du nom d’Eflio.
— Ainsi, murmurait Bam, qui tremblait de colère, je suis le ridicule esclave de cette femme. J’ai eu la sottise de me laisser river à elle, et maintenant elle me raille : je sens sous chacune de ces phrases l’ironie dont vibrait sa voi* à notre dernière entrevue...
Il frappa du pied avec fureur.
— Damnation ! cela ne sera pas !... Mais patience ! j’aurai mon tour, et vous payerez cher, ma belle orgueilleuse, les humiliations que vous m’imposez aujourd’hui...
De fait, la situation de Bam n’était enviable à aucun égard.
Là où il avait cru trouver une complice, c’était une despote qu’il avait rencontrée. Son âme de bandit sans scrupule se révoltait contre cette soumission qu’on ne lui demandait môme pas, njais qu’on ldi imposait...
Il pliait jusqu’ici. Car il avait conscience de la force de cette femme, et il s’était décidé tout d’abord à sacrifier tout amour-propre à la réalisation de l’œuvre entreprise. Mais il sc disait qu’un jour viendrait où elle serait contrainte de- recourir à lui, d’accepter la complicité complète, entière. Et il prenait patience en songeant à ce jour-là. Les velléités passionnées qu’avaient , au premier moment, éveillées en lui les beautés d’Effîe avaient fait place à un âpre désir de soumettre cette femme.
Il la désirait maintenant non par amour, mais
jt. .
par orgueil. Il voulait que cette femme lui appartînt corps et âme. Et, ce jour-là, comme il la haïrait avec bonheur !
Un coup frappé brusquement à sa porte le tira tout à coup de sa rêverie.
Et apparurent les douces et honnêtes figures d® nos amis Trip et Mop, l’un suivant l’autre.
— Vous ici ? s’écria Bam. Je vous avais pourtant défendu de venir à Brooklyn, sous aucun prétexte.
Ces mots étaient prononcés d’une voix violemment impérieuse. Bam se dédommageait.
— Chut ! fit Trip en agitant la main d’un air de mystère.
— Chut! répéta Mop.
Puis tous deux se retournèrent et regardèrent par-dessus la rampe de l’escalier.
— Personne ! dit Trip.
— Ah ! ça, entrerez-vous ? dit Bam.
Et, saisissant Mop par le bras, il l’entraîna dans la chambre. Trip suivit et referma la porte.
Puis, tous deux, mettant leur doigt sur leurs lèvres, répétèrent un nouveau « chut! » plus prolongé.
— Mes chers amis, fit Bam sèchement, je n’aime ni les plaisanteries ni les insolences... Veuillez quitter ces allures de conspirateurs en goguette, et -m’expliquer ce qui vous amène ici.
Les deux amis se regardèrent. Trip prit la parole :
— ^lon cher Bam, vous nous avez en effet défendu de vous venir troubler ici... mais le cas nous a paru si grave...
— C’est bien ! dit Bam. De quoi s’agit-il ?
— Voici, reprit Trip. Donc ce matin, à la première heure, nos aimables gamins, chargés de papiers imprimés, hurlaient dans les rues à qui mieux mieux l’intéressante annonce du Chat à neuf
queues... « Mémoires d’un pendu! Achetez le crime du Mont-Diable!... » quand tout à coup...
— Il était dix heures, compléta Mop.
— La porte de mon bureau s’ouvre... et apparaît un laquais superbe, tout de noir habillé. N’éût été la dignité professionnelle, je l’aurais salué...
« — C’est ici le Cat o’nine tails ? demande ce magnifique larbin.— Lui-même, fais-je en me rengorgeant. — Combien vous reste-t-il de numéros ? » redemande l’homme à la livrée. Une inspiration du ciel me vient au cerveau, et je réponds : « — Vincrttrois mille... — Bien! fait l’autre ; je les achète. » Je m’étais bien douté de quelque chose comme cela. Cependant acheter vingt-trois mille Chats en bloc, c’était au moins bizarre. Je dois ajouter qu’il nous en restait à peine cinq mille... par bonheur, mon intelligent ami Mop avait entendu, s’était élancé à l’imprimerie, et on tirait, on tirait à force.
— Bien joué! fit Bam, en Bouriant malgré lui de la eoquinerie de ses deux acolytes.
Trip et Mop s’inclinèrent à cet éloge du maître.
— Est-ce tout? demanda Bam. Je ne vois pas jusqu’ici ce qu’il y a là-dedans de si intéressant.
— Vous êtes difficile, dit Trip avec dignité. Il y a d’abord un joli lot de dollars; secundo , un tour bien joué ; tertio, un chef-d’œuvre d’activité industrielle. Mais non, ce n’est pas tout!
— Voyons.
— L’homme fait enlever les vingt-trois mille. Puis il remonte à mon cabinet. « — C’est vous, me dit-il, qui êtes le directeur du journal ? — Oui, monsieur. — Voulez-vous, à cinq heures, vous trouver à l’hôtel de la Cinquième avenue, au restaurant? Vous direz votre nom au manager, et là , vous rencontrerez quelqu’un qui désire vous parler. — Son nom? ai-je demandé toujours gracieusement.
— Cette personne se fera connaître. — Hem ! je ne sais si je dois... — Je vous le conseille! » reprit le larbin d’un ton qui décelait une certaine aigreur. Naturellement, à peine a-t-il tourné les talons que je le süis... j’arrive à Wall Street et... le laquais donne réponse à un gentleman que je reconnais...
— Mais le nom! s’écria Bam... le nom de cet homme!
— Cet homme, dit Mop, est Adams Macy, le premier banquier de New-York.
Bam se leva.
— Mes amis, dit-il, êtes- vous décidés à me seconder quoi que je fasse, quoi que je tente ?...
Deux bras s’étendirent, sans qu’un mot fût prononcé.
— Eh bien! à cinq heures, j’irai moi-même trouver Adams Macy...
Qu’allait faire Bam, et pourquoi cette résolution subite de se rendre au rendez-vous assigné par Macy ?
Il ne le savait pas lui-même.
C’était l’esprit de révolte qui agissait en lui. Il était Rident qu’Eflie s’était attaquée à l’une des puissances les plus incontestées de la finance américaine. Il la connaissait assez pour savoir qu’elle n’avait pas agi sans avoir entre les mains des armes puissantes, probablement invincibles. Elle lui avait interdit de tenter aucune démarche sans avoir préalablement pris son avis. Cela suffisait. Il brisait ses entraves. Il voulait agir par lui-même.
Certes, il comprenait bien que c’était là une imprudence, et que la démarche qu’il allait risquer pouvait tout compromettre. Mais il ne pouvait pas, il ne voulait pas supporter plus longtemps la situa- - ^ion que lui avait faite la fille de Tillinghast...
A cinq heures, il entrait à l’hôtel delà Cinquième avenue.
Adams Macy l’attendait.
Le banquier était dans d’excellentes dispositions d’esprit. Il n’admettait pas l’insuccès. Quel que fût l’obstacle, il était d’avance certain de le franchir. Sans scrupule lui-mômo, il ne supposait pas, — et d’ailleurs l’expérience l’avait confirmé dans cette conviction, — qu’il put se trouver en face de scrupules invincibles. Il croyait à la puissance des arguments sonnants contre n’importe quelle résistance. C’était donc en parfaite liberté d’esprit qu’il ét^it venu à l’hôtel de la Cinquième avenue.
Bam, de son côté, sentait qu’il allait jouer une grave partie. Malgré lui, il était inquiet. Car, en réalité, il ignorait absolument ce qu’il répondrait aux questions qui lui seraient adressées. Mais il n’en était pas à sa première audace.
Les deux hommes se saluèrent.
Macy x'éfléchit un instant.
— Est-ce bien vous que j’attendais ? demanda-t-il.
— Je le crois...
— Une tierce personne vous a indiqué ce rendezvous ?
— C’est bien cela.
— Pour affaires?...
Et Macy s’interrompit.
— Pour affaires de journalisme, acheva Bam.
— Fort bien, reprit Macy, en regardant en face son adversaire, comme pour mesurer d’un coup d’œil l’importance du danger.
Bam , qui se sentait soigneusement examiné, s’était enveloppe des apparences d’un calme complet. Son visage était impénétrable; seulement il était un peu pâle.
— Vous savez donc, reprit Macy, à quel sujet je vous ai prié de m’accorder cette entrevue ?
— Je crois le savoir, dit Bam ; cependant, s’il vous
plaisait me préciser les termes mêmes du... service que vous attendez de moi...
— Nous jouons au plus fin ! pensa Macy. Rien de plus naturel, reprit-il à haute voix. Votre journal, — car je pense que vous êtes l’inspirateur de la feuille en question...
Bam s’inclina en signe d’affirmatiou.
— Votre journal a inséré, en tête de ses colonnes, une note fort curieuse, au sujet de laquelle je désirerais obtenir de véus quelques renseignements.
— Je me permettrai de vous demander, monsieur, fit Bam courtoisement, à quel titre vous m’adressez cette demande ?
Macy se mordit les lèvres.
— Est-il bien vrai que vous l’ignoriez ? répondit-il.
— Peut-être... en tous cas, je voüs ferai observer que vous m’interrogez, et qu’il m’est impossible de vous répondre avant que vous m’ayez fait connaître en quoi ces renseignements peuvent vous intéresser.
— Un de mes amis, auquel je suis tout particulièrement attaché, dit Macy, m’a chargé de cette négociation.
Bam sourit. B venait d’obtenir un premier avantage. L’hésitation du banquier l’avait trahi. C’était bien lui qui était visé dans l’annonce.
— Soit, fit Bam. J’admets qu’il s’agisse d’un de vos amis. Veuillez préciser ce que vous désirez...
— C’est vous qui avez rédigé cette annonce ?
— C’est moi...
— Le récit que vous annoncez est-il de pure fantaisie, ou repose-t-il sur des faits exacts ?...
— Tant que la publication n’est pas commencée, dit Bam, toujours souriant, il est difficile de répondre...
— Et pourquoi ?
— Parce que... selon les circonstances... les faits peuvent changer de nature et de caractère.
— Vous seriez disposé à modifier ces faits ?
— Que j’y sois disposé ou non, la chose est possible...
Macy et Bam se regardèrent. Il y eut un sourire échangé. Pour le spectateur qui eût considéré ces deux hommes ainsi placés en face l’un de l’autre, il eût été facile d’établir immédiatement une comparaison ou plutôt un rapprochement entre eux. Mômes allures hardies, presque impudentes. Macy était un Bam arrivé, Bam était un aspirant Macy.
Le sourire que les deux hommes s’adressèrent signifiait clairement :
— Nous nous entendons à demi-mot. Jouons à cartes découvertes. Nous nous valons.
Ils se valaient, comme passé et comme avenir. Ils le devinaient et étaient tout prêts à tenir compte de leur valeur respective.
— Donc, reprit Macy, vous allez publier les Mémoires d’un pendu?...
— En effet, fit Bam.
— Et il sera question d’un crime commis au Mont- Diable ?...
— L’annonce, à cet égard, est on ne peut plus explicite...
— Vous connaissez cette aventure?
— En tous ses détails.
— Et vous avez eu... personnellement... connaissance de cette aventure ?
— Personnellement...
Macy se leva.
— Si bien que, si vous consentiez à ne pas insérer... votre manuscrit, cette affaire demeurerait parfaitement ignorée ?. . .
Bam resta impassible. Il songeait à Effie. Il la
.maudissait. Quelle était cette aventure? Il se souvenait bien lui-même d’avoir, dans sa jeunesse, entendu parler du Mont- Diable... Tout à coup une pensée traversa spn esprit. Tillinghast lui avait rappelé qu’il était, lui, le lilsd’un pendu... donc c’était par ce motif qu’il l’avait indissolublement lié à sa fille. Si ce pendu était son père!...
Bam tressaillit. Une lueur nouvelle éclatait devant ses yeux. La vérité jaillissait. Mais quel lien existait entre Tillinghast, Macy et le pendu John Hardwin ?
Ils étaient ses complices peut-être !
— Eh bien ! reprit Macy, voulez-vous maintenant me dire quel usage vous prétendez faire de co que . vous savez ?
— J’entends, dit lentement Bam, jouant, selon l’expression consacrée, le tout pour le tout, arracher au cadavre do Tillinghast la vérité qu’il croit avoir emportée dans la tombe !
Macy ne tressaillit pas. Seule, une imperceptible contraction ^do son , visage prouva qu’il avait entendu.
— Vous avez connu Tillinghast ? demanda-t-il d’une voix calme
— Je l’ai assisté à son lit de mort.
— Et il vous a parlé ?...
— S’il n’a pas parlé, n’a-t-il pu faire mieux ?
— 11 a écrit ? s’écria Macy. Oh ! le misérable !
Macy était au pouvoir de Bam. Celui-ci voulut, frappant toujours au hasard, lui porter le dernier coup. Puisque Tillinghast l’avait appelé en raison de son nom, ce nom ne produirait-il pas le même effet sur Macy ?
— Savez-vous qui je suis ? démanda-t-il à Macy d’une voix vibrante. Je me nomme John Hardwin!...
la» LES MYSTÈRES DE NEW- YORK.
Màcy pâlit horriblement et recula d’un pas en. arrière...
Bam le considérait avec une attention qui tenait de la stupeur. Comment, à quel titre Tillinghast et Adams Macy, dont il n’avait jamais entendu prononcer les noms, se trouvaient-ils mêlés à cette sinistre aventure ? Quelle était leur part de responsabilité ? Pourquoi l’évocation de ces souvenirs les troublait-elle aussi violemment?
Ces pensées bouleversaient le cerveau do Bam, qui tenait toujours ses yeux fixés sur le visage de Macy.
' Celui-ci se méprenait aux apparences que lui présentait la physionomie de Bam.
Au premier instant surtout, et lorsque fut prononcé ce nom qui l’avait fait frissonner jusqu’aux fibres les plus intimes de son être, il crut voir se dresser devant lui un implacable ennemi. Toutes les paroles de Bam avaient été si habilement mesurées que Macy ne pouvait un seul instant supposer qu’elles fussent pour ainsi dire prononcées au hasard.
Mais Macy n’était pas homme à se laisser plus longtemps abattre. Il était riche, à la veille de réaliser de colossales opérations qui établiraient définitivement sa fortune sur des bases inébranlables. Là où Macy s’attendait à rencontrer un chantage ordinaire, il se trouvait en présence d’un homme qui pouvait n’obéir qu’à la passion de la vengeance et dont alors il était impossible d’avoir raison.
Il releva la tête : *
— Vos conditions ? dit-il.
Ainsi cet homme s’avouait vaincu. Ainsi ce nom de John Ilardwin possédait une telle puissance que le plus orgueilleux de New-York pliait immédiatement devant lui.
La situation de Bam était des plus étranges.
On lui proposait un traité, et il ignorait absolu- •ment ce qu’il avait à donner en échange de ce qu’on lui offrait. Certes, l’émotion et la précipitation de Macy lui prouvaient que le prix proposé pouvait être très-élevé. Mais dans quelle proportion ?
Macy attendait. Il se demandait à quelle cause il devait attribuer ce trouble, qui ne lui échappait pas. Peu à peu le calme renaissait en lui.
— Eh bien, répéta-t-il, vos conditions ?
Une idée folle traversa le cerveau de Bam.
— ■ Monsieur, reprit-il, je suis fort intelligent, fort ambitieux. Je ne vous demanderai pas quelques misérables dollars, vous le comprendrez. Ce n’est pas à un prix aussi banal que je puis renoncer aux avantages de ma situation.
Macy ne put réprimer un sourire. Bam, décidément, lui paraissait très-fort.
— Continuez, dit-il.
— Je désire, accentua Bam en scandant les mots et en étudiant sur le visage de Macy l’effet produit par chacune de ses paroles, je désire que vous fassiez de moi votre associé.
— Ensuite ? demanda Macy sans que sa physionomie trahît la moindre surprise.
— A vous de répondre d’abord ! dit Bam,
En vérité, il .lui semblait qu’il fût le jouet d’un rêve. Pour la seconde fois, ce nom de John Hardwin lui ouvrait des horizons inconnus.
Une première fois, grâce à lui, il avait été tiré des bas-fonds de la misère, de ces antres horribles où croupissent le vice et la honte. Et voilà que maintenant il pouvait d’un seul coup s'élever aux sommets les plus inaccessibles de la richesse et de la puissance.
Macy réfléchissait.
— Vous m’avez affirmé, dit-il, que nul ne connaissait votre nom.
— Seul, Tillinghast le savait... et il est mort.
— C’est bien. Il est bien entendu que vous no porterez jamais ce nom.
— Jamais.
— A supposer que j’accepte l’association que vous me proposez, quelles garanties pouvez -vous m’offrir de votre discrétion ?
— Notre acte d’association ne vous parait-il pas suffire? Tout ce que je tenterais contre vous retomberait sur moi.
— Cela est vrai. Cependant, comme, en affaires, ’ on ne saurait prendre trop de précautions,, il est convenu d’abord que vous détruirez sous mes yeux les notes de Tillinghast.
— C’est convenu, fit Bam, qui allait, droit devant lui sans se préoccuper de tous les obstacles qui pouvaient s’opposer à l’exécution de ce traité.
— De plus, continua Macy qui parlait lentement, comme s’il eût discuté les clauses du contrat le plus ordinaire, je désirerais qu’un lien plus intime, plus solide qu’un acte d’association, unît définitivement nos intérêts.
— Que voulez-vous dire? demanda Bam, qui ne comprenait pas.
— Vous n’ètes pas marié ? fit Macy du ton le plus naturel.
La foudre serait tombée aux pieds de Bam qu’il n’eût pas été plus profondément ému. Mais cette émotion même l’empêcha de se trahir. Il restait immobile,, pétrifié, une sueur froide l’avait envahi jusqu’aux cheveux. •
— Vous n’êtes pas marié ? répéta Macy, qui, pré-
occupé de sa propre pensée, ne s’apercevait point de cette émotion.
— Non, dit Bain brusquement.
— C’est à merveille ! dit Macy.
— Comment cela ?
— Je vous disais qu’il nous faut à tous deux des garanties mutuelles. Vous devenez mon associé, mon aller ego... Vos intérêts sont les miens, nous marchons dans le même chemin ; rien ne doit nous désunir. .. Quoi de plus simple du moment que vous devenez mon gendre, du moment que vous épousez ma fille ?. . .
— Hein ! vous dites ? s’écria Bam.
Décidément, c’était une nécessité qu’imposait ce
nom de Ilardwin. Après Tillinghast, Macy.
— Je comprends, reprit Macy, que cette proposition vous étonne. Cependant il me semble que rien ne répond mieux à notre but. C’est un contrat qui vient renforcer notre acto d’association... et je ne vois pas quelle objection vous pourriez élever contre ce plan, qui concilie tout.
— Qui concilie tout ! répéta Bam, comme s’il n’eût pas eu conscience de ses propres paroles.
— Ma fille est en âge d’être mariée... Je ne vous dirai pas que c’est un ange detoauté... la pauvrette a été victime d’un accident qui la rend un peu contrefaite... mais je suppose que cela vous importe peu...
— Fort peu, en effet, répondit Bam, qui n’avait même pas entendu.
— C’est donc chose convenue... le jour où vous
me remettrez les papiers de Tillinghast, nous signerons à la fois et l’acte d’association et le contrat de mariage... •
Bam était enfin parvenu à secouer la torpeur sous
laquelle il se sentait accablé depuis quelques instants.
Etre sur le même rang que Macy, le voi du monde américain, c’était plus qu’il n’avait jamais osé rêver. Que pouvait lui promettre le plan primitif de Tillinghast ? Quelques milliers de dollars acquis au prix d’un travail incessant, d’inquiétudes, de dangers peut-être. Ici, il n’y avait qu’à marcher droit devant soi. La route était plane, le but était atteint dès les premiers pas. . .
— A mon tour, dit Macy, de vous demander si vous acceptez. Êtes- vous décidé à devenir à la fois mon gendre et mon associé ?...
Bam comprit’ que la moindre hésitation pouvait compromettre à jamais le succès de la partie engagée.
C’était folie d’accepter, puisque d’une part il ne pouvait livrer à Macy les notes de Tilfinghast, et que d’autre part son mariage avec Effie lui interdisait l’union proposée.
Mais Bam répondit :
— J’accepte.
— Fort bien, dit Macy en lui tendant la main.
Bam y mit la sienne.
— Quand nous reverrons-nous ? demanda Macy.
— Dans deux jours... j’ai bosoin de ce délai...
— A votre aise, dit le banquier. Donc, dans quarante-huit heures, à mon bureau...
— Dans quarante-huit heures !...
Macy sortit le premier.
Au moment de franchir la porte, il se retourna et dit à Bam, en souriant :
— Avouez que, décidément, vous ne nous en voulez pas trop d’avoir fait pendre votre père?...