OU OLUMP PASSE DE LA THÉORIE A LA PRATIQUE
Il est onze heures du soir.
Derrière le parc Saint-John, et conduisant au Dock au charbon, une rue paraît plus tristeetplus sinistre encore que celles qui l’entourent. Large de quatre mètres à peine, elle n’est jamais visitée par les rayons du soleil.
Cette ruelle sue le crime et le vice. La nuit, on y entend des cris étranges.
C’est le coupe-gorge typique. L’Hudson est si proche, et ses flots entraînent si loin la victime qu’on y lance !
A peu près au milieu de cette rue — Hubert Street — se trouve un établissement qui mérite description. ,
La maison, noire comme le visage d’un nègre, a deux étages. On y loge à la nuit, à l’heure. On s’y réfugie après une nuit d’ivresse ou de crime. La
police ne s’y hasarde pas. C’est une sorte de citadelle de l’infamie. On l’appelle, dans le voisinage, la Maison-Rouge, the Red House, appellation qui a un parfum de sang...
Le maître n’a pas de nom. On le désigne par ce mot: Master, le maître. Sous la maison, une cave. Sous-sol spacieux. Mobilier ordinaire. Des tables et des bancs, dont les pieds sont solidement fichés en terre. Au long du mur, dans le fond, une sorte d’estrade, formée de quelques planches clouées sur des ais. • .
Comme aux goguettes de l’ancien Paris, monte qui veut surce stage improvisé, pour chanter ou danser, àson choix et au goût du spectateur. Onyentend des chansons obscènes ou des ballades argotiques, incompréhensibles aux non-initiés.
Langue à part pour des auditeurs choisis...
Choisis dans les bas-fonds d’un peuple de voleurs, de vagabonds ou d’assassins...
Cette cave a aussi son surnom : les Jardins d’Ar mide.
Les Jardins d’Ar mide — jardins sans autres arbres que quelques horribles peintures écrasées sur les murailles — sont le refuge des filles perdues qui sont sans asile, fuient la pluie et la neige, ou cherchent à réchauffer dans cette atmosphère fétide leurs membres que le froid engourdit...
Elles viennent là. Master leur remet des cachets de consommation. Il les connaît toutes, il ne craint pas d’être volé. Elles font le service. Elles poussent le client à l’absorption des liqueurs empoisonnées que débite le marchand. Elles reçoivent deux ou ' quatre sous par cachet placé. Le grand art est pour elles de se faire inviter, auquel cas le client paie deux consommations au lieu d’une. Deux cachets de placés.
Elles ont le sourire agaçant, la lèvre provoquante.
Les épaules et les bras sont nus. Et c’est chose étrange que do voir ce qu’elles boivent. Plus elles absorbent, plus elles gagnent. Elles défient les plus assoiffés, elles enivrent les plus résistants.
Ce soir-là, l’assemblée était au grand complet.
Une centaine d’hommes étaient entassés dans ce réduit, où la fumée des pipes âcres obscurcissait la lueur des lampes. Plus de soixante femmes se disputaient les clients. Echange hideux de provocations à l’ivresse et à la débauche.
C’était un musée complet de physionomies vicieuses. Il y avait là le bandit émérite, aux cheveux en broske, au front bas, à l’œil rouge; le voleur matois avec son nez mince qui semble un bec d’oiseau de proie, le pickpocket à l’œil faux ; on devinait sous ces crânes des projets de meurtre. Tout cela parlait haut, blasphémait.
L’estrade était vide depujs quelques instants.
A l’un des coins, quatre personnages do connais-: sance.
Clump, solide au poste, sourit à son cinquième verre de whiskey, et Dick lui tient tête. C’est plaisir de les voir. -
En face d’eux, adossés au mur, Jemmy et Michaël.
Pauvres enfants! quel changement s’était déjà opéré dans leur physionomie. Naguère, sous la pâleur de la faim, on sentait courir le sang chaud de la jeunesse. Aujourd’hui, ils sont à demi-ensommeillés. Il ya sur leurs joues des taches livides. Leurs yeux cerclés de bistre ont un éclat fiévreux.
En vain, le lendemain du jour où Clump les avait recueillis, les deux jeunes gens avaient réclamé la 'liberté. Clump avait répondu en ricanant :
— Ingrats ! vous voulez déjà me quitter ? Comme si vous n’étiez pas bien ici ?
L’homme était sorti de nouveau, en fermant la porte derrière lui.
Ainsi pendant trois jours.
Au quatrième matin, Clùrnp entra. Les deux frères le regardaient et cherchaient à deviner sur son visage si leur emprisonnement allait en finir.
— Ah ! ça, mes agneaux, dit Clump, qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?
— Nous sommes libres ? s’écrièrent joyeusement les deux frères.
— Ouais! fit Clump goguenard. Comme ça, vous avez bonne envie de travailler ?
— C’est notre plus vif désir, répondit Michaël.
— Eh bien ! mes gars, ça tombe à merveille ; et, — comme, en somme, vous me devez bien quelque gratitude, — vous ne refuserez pas de travailleravec moi... et pour moi...
— Et quel est ce genre de travail ? dit Jenimy.
— Oh ! bien facile,., ot très-lucratif. Vous comprenez bien qu’à des moineaux comme vous, je n’irais pas confier le gros ouvrage ! s’écria Clump en riant.
La curiosité de Jemmy et de Michaël s’éveillait malgré eux.
— Ne pouvez-vous nous dire ?...
Clump les regarda.
— Venez avec moi, dit-il après un moment de silence.
Et, suivi des deux jeunes gens, il sortit de la chambre. Tous trois montèrent à l’étage supérieur. Clump ouvrit une porte...
Les deux frères ne purent réprimer un frisson de surprise effrayée.
On eût dit, au premier coup d’œil, une salle d’é-
cole. Deux bancs circulaires occupaient le fond de la pièce. Ces bancs étaient garnis d’un public étrange et dont les allures n’étaient point faites pour inspirer la confiance.
Un policeman eut reconnu là nombre de ses clients ordinaires.
Il y avait Swindler, le prédicateur qui, le di- „ manche, dans Central Park, monté sur une chaise, dissertait sur le néant des choses humaines, tandis que ses complices fouillaient habilement les poches des fidèles, distraits des vanités de ce monde par la parole du maître.
Crimpson, le skater, qui-, aux offices mystérieux de la secte des trembleurs, paraissait plus que tout autre envahi par la divine extase, et tombait épuisé entre les bras d’un enthousiaste, lequel s’apercevait, mais un peu tard, que sa montre avait été ravie par l’esprit...
Pearson, le bourgeois débonnaire qui, dans les cars, s’apercevait toujours à mi-route qu’il s’était trompé de voilure, tandis que ses voisins, quelques instants après, trouvaient leurs poches vides. '
Toute la bourgeoisie de la pègre.
Sur le banc de devant, des jeunes gens au visage desquels le vice avait imprimé son stigmate, des enfants que la misère avait marqués de son sceau.
Clump fut accueilli d’un murmure satisfait.
D’un geste impératif, il imposa le silence.
Jemmy et Michaël restaient immobiles, se tenant par la main. Ils se trouvaient au milieu de la pièce.
— Rush ! cria Clump en étendant la main.
A ce mot (rush, élan, poussée), tout le second banc se leva. Jeunes gens et enfants sautèrent vers les deux frères, les bousculant, les .poussant, si bjen que, jetés de l’un à l’autre, ils cherchaient en vain à se dégager.
— Stop ! dit Clump.
Les deux frères restèrent seuls. Ces deux mouvements s’étaient opérés avec une rapidité inouïe.
i — Mon violon ! cria Jenimy.
— Mon chapeau 1 gémit Michaël.
Ce n’était pas tout. Dans le rush , ils avaient été dépouillés tous deux do tout ce qui pouvait donner prise. Ils restèrent demi-nus.
— Qui a le violon ? dit Clump.
— Moi ! dit un des rascals , en le brandissant audessus de sa tête.
— Roulez ! cria Clump.
Il sembla que soudain tous fussent devenus immobiles.
Clump se tourna vers Jemmy.
— Qui a ton violon ?
— Celui-là, répondit hardiment Jemmy en se ' dirigeant vers un gamin d’une douzaine d’années, • aux cheveux rouges et au visage ravagé par la petite vérole.
Le gars désigné se leva et vint rapidement se poser devant Clump, les bras en l’air, les jambes écartées.
— Fouille! dit Clump à Jemmy. -
Jemmy obéit. Le violon ne se trouva pas.
— Roulez ! dit encore Clump.
La mémo épreuve fut tentée avec le môme insuccès de la part de Jemmy. Il lui semblait apercevoir l’instrument; mais, dès que le voleur désigné se plaçait auprès de Clump, dans la posture indiquée, le violon avait disparu.
— Rendez ! cria Clump.
Par un mouvement plus rapide que l’éclair, l’instrument et les effets enlevés tombèrent aux pieds des deux frères.' Il eut été impossible d’affirmer quelles mains les avaient lancés...
D’autres épreuves suivirent, aussi nettement exé- . cutées.
Les voleurs à chevrons se pâmaient d’aise. Clump avait un petit sourire d’intime satisfaction. Ses élèves lui faisaient honneur.
Stupéfaits, ahuris, Michaël et Jcmmy se résignaient à servir de jouets et paraissaient insensibles à ce qui se passait autour d’eux.
Clump les ramena dans leur chambre.
— Eh bien ! leur demanda-t-il, que dites-vous de cel{i?
Les deux frères gardèrent le silence.
— Mes agneaux, reprit Clump, parlons franc ! Vous avez vu tous ces moineaux-là... Ça peut servir pour l’ouvrage banal, mais c’est lourd, c’est brutal.
Et puis, ça a mauvaise tête, ça vous a des physionomies qui, au premier coup, attirent l’œil de la musse... Vous, vous êtes gentils, vous avez l’air doux comme des moutons, on vbus confierait un chèque les yeux fermés... Faut jouer de tout ça. Voulez-vous devenir mes élèves? En un mois je ferai de vous des malins comme il n’y en a pas...
— Ce qui veut dire, interrompit Jemmy d’une voix sèche, que vous nous proposez d’être voleurs ?
— Voleurs! exclama Clump. Oh! le vilain mot!
Et pour qui me prenez- vous ?... Voyez- vous, mes enfants, il y a de par la ville un tas d’imprudents qui laissent traîner à leurs gilets des chaînes de montre ou qui oublient leurs portefeuilles dans des poches mal fermées... Ce sont des fous qu’il convient de ramener à la raison...
Michaël s’avança vers Clump :
— Je vous répète, dit-il froidement, que mon frère et moi nous sommes honnêtes, et que nous nous refusons absolument à accepter vos infâmes propositions.
— Pas possible ! fit Clump brutalement. Ah ! nous nous mêlons de juger la conduite à papa... Voyezvous ça... vous êtes honnêtes... pauvres chéris... pourquoi pas millionnaires tout de suite ?...
Il fit un pas vers les deux frères.
— Ecoutez-moi bien! reprit-il, d’un accent dont aucune hypocrisie ne déguisait plus la- cynique férocité; j’ai besoin de vous... vous m’entendez ?... vous êtes en mon pouvoir... et je veux...
Il appuya sur le mot.
— Je veux que vous m’obéissiez... et vous m’obéirez...
— Jamais! dirent à la fois les deux jeunes gens.
Clump eat un mouvement de rage. Il se contint.
— A votre aise! nous recauserons...
Et il sortit. Los verrous grincèrent. Jemmy et Michaël restèrent seuls. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Les pauvres enfants pleuraient.
— Frère, dit Jemmy en relevant la tête, tu es prêt à tout subir plutôt que cette honte ?...
— Tout ! dit Michaël.
— C’est bien !
Jemmy prit son violon, et joua un de ces airs mélancoliques et doucement rhythmés dont les peuples primitifs ont le secret. C’était une mélodie triste qui leur parlait de leur pays, de leur jeunesse; un lamento soutenu dont les notes émouvantes détendaient leurs nerfs surexcités. Ils s’endormirent.
Quand ils s’éveillèrent, le jour touchait à sa fin.' Ils étaient toujours seuls. Ils n’avaient pas mangé depuis le matin ; ils ne se parlèrent pas et attendirent. Vint la nuit. Pas un mouvement ne s’agita autour d’eux. Les heures s’écoulèrent.
— On nous a oubliés, dit Jemmy.
— Ou plutôt on songe trop à . nous, murmura Michaël. -
Pais ils se serrèrent la main, comme pour se donner du courage.
Peu à peu, un engourdissement profond les envahit. Ils eurent encore quelques heures d’insensibilité.
Le faim les rappela à la réalité. Ceux qui ont souffert ces poignantes angoisses savent combien en sont terribles et aiguës les premières atteintes réelles, plus terribles et aiguës encore peut-être chez des jeunes gens, dont toutes les fibres sont alertes, actives, dont la vitalité plus grande décuple les souffrances...
Jemmy et Michaël eurent un moment de folle terreur. Ils se jetèrent sur la porte, frappant de leurs mains, criant, appelant de toute la force de leurs poumons : nul . ne vint. La journée passait. Une à une les heures sonnaient aux horloges voisines, et, avec le temps, la torture devenait plus intense. lia ne pleuraient plus, ils ne criaient plus... à demi renversés sur le sol, les mains à la poitrine, ils se tordaient convulsivement.
Deux fois déjà, dans leur agonie, il leur avait semblé voir, à travers une ouverture pratiquée au plafond, un visage ricanant qui les regardait.
Encore le soir. La fièvre s’était emparée d’eux. Ils grelottaient et brûlaient à la fois.
Michaël étaitle plus affaibli. Il s’était affaisséentre les bras de son frère, qui, se dressant avec peine, soutenait cette tête blonde penchée sur sa poitrine.
— Frère, disait Jemmy d’une voix si basse qu’à peine elle parvenait aux oreilles de Michaël, prends courage... Cette horrible torture va finir...
Et les larmes, le suffoquant, l’interrompaient.
Et d’une \oix éteinte le malheureux appelait :
• — Tlourreaux!... Au secours! au secours!
— Eh bien! les agneaux! cria une voix rauque, ça va-t-il comme vous voulez ?
Et la figure hideuse de Olump se montra dans l’entrebâillement de la porte...
— Oh ! oh ! fit le bandit, parait que c’est dur de ne pas manger ! Par le diable ! ça n’est pas ma faute... pourquoi que vous ne voulez pas être gentils ?...
Le misérable fit deux pas dans la chambre. Michaël, percevant le bruit, tendit machinalement ses bras dans le vide.
— Oui !'Oui ! fit Clump. La becquée ! Et pourquoi donc que je vous nourrirais à rien faire? C’est pas un hôpital ici. Faut gagner sa vie...
Dick parut à la porte.
— Eh bien ?... fit-il d’un air curieux.
— En voilà assez pour cette fois ! dit Clump. Monte à manger.
Grâce aux soins intéressés de leur geôlier, Jeminy et Michaël revinrent peu à peu à la vie. Ils avaient pendant quelques instants éprouvé les profondes angoisses de la mort.
Ils regardèrent autour d’eux, et, du même mouvement instinctif, frissonnèrent en reconnaissant Clump.
— Là, fit celui-ci en souriant, voilà qui est mieux. Vous allez manger, les agneaux. Pas de folies surtout, pas vrai ? Je tiens à votre santé, et ce que j’en ai fait a été seulement pour vous prouver que j’aime pas les feignants!
Une heure après, les deux frères avaient recouvré toute leur lucidité d’esprit, tant la jeunesse a de vigueur et de vitalité.
— Dormez bien tranquilles maintenant! dit Clump. Nous nous reverrons demain matin... et vous serez raisonnables, j’espère!
Les deux frères, restés seuls, causèrent longtemps.
Avaient-ils reconnu l’inutilité de la résistance ou leurs bonnes résolutions étaient-elles véritablement ébranlées ?
Toujours esl-il que le lendemain Clumples trouva aussi souples et aussi soumis qu’ils étaient auparavant rebelles et indomptables.
Mais le vieux bandit n’était pas de ceux qu’on trompe aisément. Il ne croyait qu’à demi à la subite conversion de ses deux élèves. Cependant, Jcmmy et Michaël souscrivirent à toutes les conditions qu’il lui plut de leur imposer. Docilement ils écoutèrent ses leçons, et, ramenés devant cet aréopage de voleurs qui leur avait fait la première fois une si terribleimpression, ils se prêtèrent à toutes les épreuves tentées ; mieux encore, ils essayèrent de se montrer à la hauteur des enseignements reçus.
— Vrai! s’écriait Clump, je ne les aurais jamais crus si habiles ! Quelles mains! quels doigts! Je ne leur donne pas trois mois pour en remontrer au plus malin...
Mais quand ils se retrouvaient seuls, les deux frères souriaient en se serrant la main.
Cependant quelque chose en eux prouvait une souffrance intime. C’était cette pâleur, c’était cette teinte brune autour des yeux... Clump crut avoir compris : la réclusion les tuait.
— Il faut les sortir,- lui disait Dick.
— Tu as peut-être raison ! répondait Clump ; mais, gare ! il ne faut pas faire d’impair!... Et si ces petits saints nous fichaient dedans?
— Eh non ! tu vois bien qu’ils prennent goût à la chose! tu les as bien vus aujourd’hui, quand ils ont dévalisé Pearson... Etait-ce assez complot?...
Et c’est ainsi que, ce soir-là, Clump et Dick se
trouvaient en face do Jemmy et de Michaël dans le lieu infâme que nous avons décrit...
— Hé! les agneaux, fitClump en frappant familièrement sur l’épaule de Jemmy, qu’est-ce qui vous prend ? Faut pas dormir comme ça!...
Tous deux tressaillirent comme s’ils s’éveillaient d’un rêve.
— Tenez, ajouta Clump, l’estrade est libre... Vous avez vos violons... jouez-nous quelque chose...
Un rapide éclair passa dans les yeux des deux frères.
lisse levèrent et se dirigèrent vers l’estrade...
Les clients des Jardins-d’Armide étaient parvenus à cet état de béatitude abrutie qui sert de transition entre les premières excitations de l’ivresse et les déchaînements violents du dernier période.
Michaël et Jemmy, debout sur l’estrade, avec leurs têtes pâles et blondes, ressemblaient à ces anges désolés que les maîtres allemands placent aux côtés de Marguerite. Et cependant, pour quiconque les eut examinés avec soin, il y avait dans leur regard autre chose que la résignation morne du désespoir. Leurs visages, tout à l’heure indifférents et impassibles, s’étaient ranimés.
Dans le court espace qui séparait leurs bancs de l’estrade, Jemmy avait prononcé à voix basse quelques paroles à l’oreille de Michaël. Celui-ci avait baissé la tête sans répondre..
Le violon à l’épaule, le front haut, les cheveux en arrière, regardant droit devant eux, ils attaquèrent.
Quelques têtes hébétées s’étaient levées vers eux.
Il est chez les peuples semi-sauvages une sorte de sens musical qui se perd, alors que la civilisation, plus exigeante, veut ajouter la science à la nature : ainsi chez les Irlandais ou chez les Bretons, encore
dans la Provence, aussi chez les peuplades noires que la spéculation a transplantées des rivages d’Afrique aux terres méridionales de l’Amérique. Les nègres ont une façon spéciale de chanter : après le travail, ils s’asseoient à terre ot restent immobiles. Pensent-ils? Non, ils rêvent, et sans que ce rêve prenne une forme déterminée.
Dans leur imagination somnolente, que rien n’éveille, se confondent des images aux contours indécis ; alors leurs lèvres s’agitent ; et, comme instinctivement, ils murmurent des sons doux et vagues, sorte d’accompagnement dont ils suivent les phases de ces tableaux incomplets.
Et, comme tout est tristesse dans ces existences condamnées, la mélopée est triste. Sa lenteur est en rapport avec leur paresse, sa naïveté avec leur ignorance.
Puis les notes se pressent, les membres s’agitent. Les nègres ont un sentiment inné de la mesure, et rien n’est plus curieux que de les voir danser, heurtant la terre de pas précipités et marquant le rhythme sans qu’on puisse surprendre la moindre défaillance, si long que soit l’effort.
Jemmy et Michaël avaient admirablement saisi ce caractère multiple de la musique nègre, dont les Christy’s Minstréls cherchent parfois à donner un faible aperçu aux Européens...
Ils avaient entamé d’abord une de ces mélodies lentes qui semblent une plainte ; puis, peu à peu, le chant s’était accentué.
Leurs voix s’étaient unies aux instruments, soutenant les notes et les prolongeant.
Enfin, ils commencèrent résolûment une chanson à la fois naïve et gaie :
Nelly Bly(l)
Shuts lier eye When she goesto sleep.
And, when she wakes in the morning.
Her eyes begin to peep.
Puis, vivement, ils martelaient le refrain :
~ Ho! Nelly! Ho Nelly!
Listen, lub, to me !
1 play for youk I sing for you A dulcem melody !
Les verres et les pintes frappaient les tables en cadence.
Les deux frères, au refrain, chantant, croisant leurs mains sur le violon, placé sur leur poitrine, s’étaient mis à danser une gigue nègre, où les talons, heurtant le bois do l’estrade, battaient la mesure.
Ils chantèrent le second couplet :
• Nelly Bly
lias an eye /
Sweet as cub ob tea !... (2).
A ce moment, alors que tous les yeux étaient fixés sur eux, tandis que les têtes se balançaient en suivant le rhythme et que toutes les lèvres répétaient machinalement les paroles naïves...
Insensiblement, s’étant écartés du centre de l’es-
H) « Nelly Bly ferme son œil quand elle va dormir; mais,
« quand elle s’éveille le matin, ses yeux commencent à re- « garder.
« Oh 1 Kelly écoute mon amour, écoute-moi ! Je joue pour « toi, je chante pour toi une douce mélodie. »'
(2) # Nelly Bly a un œil doux comme une tasse de thé. »
trade et se trouvant en face de la porte qui de l’intérieur ouvrait sur la rue...
D’un bond, les deux frères s’élancèrent des tréteaux... et, courant sur les tables, au milieu des buveurs ébahis, renversant les verres, les pintes, au milieu des jurons et des imprécations, Jemmy et Michaël touchèrent à l’issue...
— Damnation! hurla Clump. Attrapez-les !
Il y eut un moment de désordre inexprimable. Tous avaient bondi vers la porte, Clump et Dick en avant.
Les deux frères avaient quelques pas d’avance.
La bousculade leur donna encore quelque avantage.
Ils étaient dans Hubert Street... Encore quelques pas, ils se perdaient dans le dédale des rues désertes.
Un coup de fe> retentit.
Michaël poussa un cri et tomba... son frère se précipita sur son corps.
Ce temps d’arrêt le perdit.
Les misérables les avaient arrêtés à temps. C’était Clump qui avait tiré.
En un instant, la foule des bandits les entoura. Clump, dans un paroxysme de colère folle, avait saisi un bâton à bout ferré et frappait à coups redoublés sur les deux pauvres êtres renversés.
— Ah! chiens! hurlait-il. Canailles! voleurs!
Et ‘il frappait encore.
Tous deux gisaient... le sang maculait leur front et leur visage...
— La police! cria une voix.
Alors, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, les deux corps furent saisis, enlevés...
Et quand deux policemen, accourant à la détonation, parurent à l’entrée de la rue, tout était rentré dans l’ordre... Hubert Street était vide...
On entendait sortir des Jardins-d’Amide des chants proférés par des voix rauques. .
DU. MOYEN DE n’ÊTRE PAS BIGAME.
Comme New-York porte le surnom de Cité Impériale, Baltimore est désignée ■sous une dénomination légendaire : c’est la Cité Monumentale des Etats- Unis.
Au dessus de l’amphithéâtre sur lequel la ville •est construite, dominant cette agglomération de rues magnifiques et de bâtiments splendides, la statue de Washington regarde la baie de Chesapeake. Le père de la patrie , debout sur un piédestal haut de soixante mètres, a été représenté dans l’accomplissement de l’acte qui a couronné sa carrière militaire : il résigne ses fonctions de commandant en chef. (Annapolis, 17 décembre 1783.)
Au coin de Calvert et de La-Fayette Streets, le monument de la Bataille rappelle le souvenir des courageux combattants qui tombèrent en 1814, luttant pour la défense de la cité...
Auprès de City Spring, une sorte de tombe a été
ir.fi
élevée au colonel George Armstead. qui, en 1814, après avoir subi un bombardement de vingtquatre heures, repoussa une flotte de seize navires anglais.
Sur la branche nord-ouest de la rivière Patapsco, un cap s’avance dans le flot, formant avec les docks de la cité le chenal du port.
Quelques maisons, placées dans une admirable situation, s’élèvent à l’extrémité de ce cap, où viennent s’éteindre les bruits de la grande ville, tandis que les navires glissent vers les bassins intérieurs et que les vagues lentes montent doucement et retombent sur les rocs de la rive.
La ville vivante finit au fort, à Cox et à Nicholson Streets.
Il est rare que les quelques résidences dont nous parlons soient habitées l’hiver. Bien que le port soit peu souvent obstrué par les glaces, cependant lèvent souffle âpre et dur sur cette pointe, qui semble le défier : circonstance qui d’ailleurs en double le charme pendant les torrides chaleurs de l’été. Elles appartiennent pour la plupart à de riches négociants de la ville, qui les abandonnent, pendant la . mauvaise saison, pour se réfugier dans les parties \ mieux abritées de la cité intérieure.
Cependant, à l’époque où se passe notre récit, une de ces maisons, située justement à l’extrémité du cap, était habitée par une jeune femme, vivant seule avec deux serviteurs nègres. Cette femme ne sortait jamais. A peine quelques rares voisins avaient-ils pu apercevoir son visage.
C’était Efïîe Tillinghast.
Seule, dans cette retraite ignorée, consacrant toute son activité morale à l’accomplissement de ses secrets désirs, de là elle dirigeait la lutte engagée
LES MYSTÈRES DE NEW- YORK. i:>7
à New-York, et dont Bam était l’instrument docile...
C’était le soir ; neuf heures venaient de sonner. Effie, à demi étendue sur une chaise longue, écoutait le bruit des vagues caressant le rivage... La tête baissée, elle paraissait n’avoir pas conscience de ce qui se passait autour d’elle. Dans une de ses mains crispées, elle serrait une feuille de papier sur laquelle, à la lueur du gaz filtrant à travers un globe dépoli, on pouvait apercevoir le cachet du télégraphe.
— Pourquoi, murmurait-elle, pourquoi quitte-t-il ainsi tout à coup New-York?
Et elle relisait les termes de la dépêche :
« Attendez-moi demain soir. — Hugh. »
Puis, consultant sa montre :
— Le train doit entrer en gare. Allons ! un peu de patience...
Elle sonna et donna quelques ordres au vieux nègre, à tête blanche, qui était accouru à son appel .
Trois quarts d’heure s’écoulèrent.
On frappa à la porte extérieure. '
Un instant après, Bam entrait et saluait Effie
Elle le regarda. Il était calme, et rien sur sa physionomie ne décelait la moindre agitation.
Les enseignements de Tillinghast avaient éteint dans l’âme d’Effie tout élan de confiance.
Et ce que Bam ne soupçonnait pas, c’est que son calme même était plus suspect à la jeune femme que ne l’eût été sa visible irritation.
Dans l’avis qu’elle avait reçu de Bam, elle avait deviné un acte de révolte. Elle s’était disposée à écraser cet orgueil qui tentait de se redresser. Elle s’attendait à le voir entrer, le front haut, la bouche insolente... alors elle était sûre d’elle. Son dédain
aurait eu raison de ses violences. Elle savait où et comment frapper juste...
Bam la saluant en gentleman, lesourireaux lèvres, l’étonnait et lui paraissait plus dangereux.
— Eh bien! mon ami, fit-elle de sa voix pleine et mâle, vous m’avez donc désobéi ?
Bam s’inclina encore.
— Vous le voyez, répondit-il ; mais j’espère que vous me pardonnerez...
— Certes, j’y suis toute disposée, répliqua Effie avec son plus aimable sourire.
Puis :
— Dois-je vous faire préparer une chambre ?
— C’est inutile, dit Bam. Je compte repartir cette nuit même.
— Ah! c’est bien...
Effie se replaça sur sa chaise longue, et, le menton dans sa main, se disposa à écouter.
— Je pourrais vous dire, reprit Bam, que, si je suis venu, c’est que je ne pouvais rester plus longtemps loin de vous. . .
Effie fit un geste.
— Oh ! rassurez-vous ! Ce sont là (et il y eut dans sa voix une nuance d’ironie) banalités qui ne sont point de mise entre nous... je suis venu pour affaires...
— Vraiment ? Que s’est-il donc passé de nouveau?
— OTi! presque rien! Seulement, pour moi, le cas ne laisse pas que d’être embarrassant... J’ai, selon vos ordres. . .
Et Bam semblait prendre plaisir à prononcer ce mot blessant pour son amour-propre.
— J’ai, selon vos ordrçs, inséré dans notre journal l’annonce des Mémoires cl’un pendu.
— Et je vous félicite, interrompit Effie, de la disposition typographique donnée par vous à cette
annonce. Vous avez on no peut mieux rempli mes intentipns. -
— Cet éloge me comble de joie, dit Bam.
Effie tenait les yeux fixés sur son visage.
Son accent était naturel, ses traits restaient impassibles.
— Cet avis a immédiatement produit son efict...
— Ah ! fit Effie vivement.
— Et quelqu’un... s’est présenté dès le lendemain matin à l’office du Cat o’ nine tails.
— A merveille... continuez...
— Trip, qui, malgré quelques défauts bien excusables, est un garçon habile, a tenu à savoir d’abord le nom du visiteur...
— Et cer*pm? s’écria Effie, trahissant malgré elle sa curiosité. ^ , '
Bam dit froidement :
— C’est un nom qui, si je ne me trompe, est échappé à votre père, pendant la nuit... en question : Adams Macy...
— Enfin, s’écria encore Effie.
Bam eut un sourire aussitôt réprimé.
— J’ai pris quelques renseignements, reprit Bam, toujours docile, et j’ai appris que ce banquier n’était plus de ces spéculateurs sans importance auxquels nous avions arraché quelques plumes... j’ai compris — pardonnez-moi cette présomption ! - — qu’il y avait là une affaire de la plus haute importance...
— Eh bien ! dit Effie, emportée par sa nature impérieuse, ne pouviez-vous me demander mes instructions par correspondance?...
Si la fille de Tillinghast eût regardé la main de Bam, elle l’aurait vue se crisper avec une telle force que les ongles pénétraient dans la chair. ..
— C’est ce que j’gusse fait, reprit Bam, affectant de plus en plus les allures d’un écolier réprimandé
ttio
parle maître; mais mes amis avaient eu l’imprudence, bien excusable d’ailleurs, de prendre rendez-
vous avec Macy.
Effie sc leva impétueusement.
— Et vous êtes allé à ce rendez-vous ?
Un pâle sourire passa sur les lèvres de Bam.
Vous ne le croyez pas, dit-il. Mais, comme le
rendez-vous était pris pour aujourd’hui même, et qu’il ne me paraissait pas possible de le retarder de plus de quarante-huit heures, j’ai voulu vous épargner l’ennui de me donner, par correspondance, des instructions pouvant exiger un long développement, et je suis venu vous les demander de vive voix. M’en voulez-vous encore, et ai-je vraiment eu si grand tort ? . »
Effie ne répondait pas.
Elle marchait à grands pas dans sa chambre.
Tout à coup elle s’arrêta devant Bam :
— Le rendez- vous est pour demain?
— Oui.
— A quelle heure ?
— Six heures du soir...
Elle parut réfléchir.
— Il faut onze heures, murmura-t-elle, pour se rendre d’ici à New-York.
Puis, à haute voix :
— A quelle heure le premier train ?
— A cinq heures du matin...
— On arrive à quatre heures du soir... c’est bien cela!...
— J’avais calculé ainsi, reprit Bam. Je puis facilement être de retour et me trouver au rendezvous...
Effie le regarda avec surprise :
— Vous dites ? %
Bam répéta la phrase.
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— C’est vrai... vous n’avez pas compris! .. Vous ne partez pas !
— Vous dites ? s’écria Bam à son tour.
— Je dis que c’est moi, Effîe Tillinghast, qui me trouverai demain en face d’Adams Macy...
Bani se mordit les lèvres et garda le silence.
— Vous resterez dans cette maison, continua Effie. Mes domestiques seront à vos ordres. Vous attendrez... j’aurai sans doute besoin de quelques jours...
Je vous écrirai...
Bam s’était levé et, s’adossant à la cheminée, avait croisé les bras sur sa poitrine.
Effie ne le regardait pas. Tout entière à ses pensées, elle les traduisait à haute voix.
— Enfin! disait-elle. Cette fois, c’est le triomphe. Adams Macy, vous avez ruiné mon père, vous m’avez * ruinée. Eh bien ! je veux que vous placiez si haut la fille de Tillinghast qu’elle puisse marcher de pair avec vous... Encorequelquesjours. et Ëf lie rentrera la tête haute dans cette maison d’où elle s’est échappée, la nuit, comme quelqu’un qui s’évade!... Ah! vous ne vous doutez pas, Adams Macy, du prix que vous demandera Effie Tillinghast.
— Et en tout cela, demanda Bam, ne puis-je vous être utile?
— Vous m’êtes utile en existant... Vous m’êtes utile parce que vous êtes mon mari, répondit Effie ; croyez-vous que sans cela mon père m’aurait unie à vous ?
Bam était très-pâle.
— Ainsi, dit-il lentement, c’est parce que votre père et Adams Macy ont causé la mort de mon père, que je suis devenu votre mari ?
Effie le regarda.
— Vous savez cela?
— Oui, dit Bam. Si bien que, étant lié à vous, je
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ne puis rien contre la fille de Tillinghast, devenue ma femme et ma complice...
Les yeux d’Effie eurent un éclair do fureur.
— Que vous importe ! Savez-vous quelque chose de plus ?...
— Non.
— Et d’où tenez- vous ces suppositions?...
— De quelques mots échappés à votre père dans l’entretien suprême qu’il eut avec moi. -
Effie sembla se consulter.
— C’est possible, après tout, fit-elle. Vous saurez tout plus tard. Aujourd’hui, j’agis seule et sans discuter...
— Je désirerais pourtant bien vivement, continua * Bam,- connaître tous les détails de cette histoire, à laquelle-, avouez-le, je suis plus intéressé que tout autre...
— Je vous répète que vous apprendrez tout plus tard...
— Ne pourriez-vous me communiquer, ne fût-ce que pendant quelques minutes, les notes de Tillinghast ?...
Involontairement, Effie jota un regard vers un petit secrétaire place a l’angle de la chambre. C’était ce mouvement que Bam avait voulu amener... '
— Non, dit Effie.
Elle regarda sa montre.
Il est minuit, dit-elle; allez prendre quelques instants de repos, et trouvez-vous ici cette nuit, à quatre heures précises.
Bam avait repris son paletot, jeté sur un meuble.
D un mouvement naturel, il alluma une bougie sur la cheminée. Puis, s’adressant h Effie :
\ ous serez assez bonne pour m’éclairer, n’est-
ce pas ? Car je risquerais de me perdre dans cette maison.
Effie prit machinalement le flambeau des mains de Bam. Elle réfléchissait toujours et ne prêtait aucune attention aux paroles et aux mouvements de son mari.
Elle se retourna et ouvrit la porte.
Ace moment, d’un geste rapide, Bam tira de son paletot un énorme couteau, tout ouvert, de ceux qu’on appelle bowie-knives.
Et d’un seul coup, net et ferme, il le plongea entre les deux épaules d’Effie.
Elle ne poussa pas un-cri, pas un soupir...
Le flambeau roula à terre...
Puis le corps, tournant sur lui-même, tomba dans les bras de Bam, qui" le soutint et l’étendit sur le tapis. . .
Bam se pencha sur Effie.
Une écume rouge sortait de ses lèvres entr’ouvertes. Les yeux étaient convulsés...
L’assassin courut au secrétaire que lui avait désigné l’imprudent regard d’Effie. De là lame de son couteau, il en fit sauter la serrure...
Un portefeuille rouge s’y trouvait. Bam l’ouvrit d’une main fébrile.
C’était ce qu’il cherchait.
Il le cacha sous son manteau, jeta sur le cadavre d'Effie un dernier regard et disparut.