BANK OF NEW-ENGLAND
Le nom de Tillinghast est l’égal des plus grands; cette signature est indiscutée, son crédit est inattàqué. D’un coup de crayon sur le carnet du banquier, les maisons rivales s’élèvent ou s’écroulent. La maison de Wall Street est un des temples élevés à la spéculation victorieuse.
A l’heure où nous sommes, tout est silencieux.
Dans une chambre du premier étage, Tillinghast, pâle, les yeux brillants de fièvre, est à demi étendu sur une chaise longue. Ses lèvres flétries s’agitent par une sorte de mouvement convulsif.
Auprès de lui, un homme, secrétaire et confident, debout devant un pupitre, écrit sous sa dictée, et lui passe une à une des feuilles couvertes de chiffres.
Tillinghast est mourant. Il y a deux heures à peine que son médecin l’a quitté et, sur une question péremptoire, a répondu que la mort ne tarderait pas plus de vingt-quatre heures.
Le banquier a souri C’est une échéance à payer, voilà tout.
— Continuez, dit-il à l’employé d’une voix sèche, le compte d’Anthony, Craver and C°...
— Cent vingt mille dollars... *
— Bien. Ajoutez au passif. Quoi encore? Ah ! à l'Albany Bank ?
* — Soixante-dix-sept mille...
— Bien. A Philadelphie...
— Deux cent cinquante-six mille ..
— Bien...
— Le total ?
— Le voici.
Un rire sec s’échappe de la poitrine du moribond :
— Sept millions sept cent quatre-vingt mille dollars... Hé! hé! lourd, très-lourd!...
A ce moment, on entend dans Wall Street le glissement d’un traîneau. Le cheval s’arrête en piétinant sous les fenêtres du banquier...
— Voici miss Effie, dit le clerc.
Ah! enfin! fait Tillinghast... Allez, j’ai besoin d’être seul...
Il écoute. On monte l’escalier.
Un pas léger d’abord : c’est la fille du banquier, miss Effie Tillinghast. Elle ouvre la porte.
Derrière elle, deux serviteurs portant un corps dont les bras pendent et dont la tête retombe en arrière...
Le corps de Bam.
Tillinghast regarde l’ivrogne, qu’on dépose sur le tapis et qui grogne.
Sur un signe, les serviteurs se retirent.
— Voilà, père, dit Effie en riant; j’ai l’honneur de vous présenter le très-charmant M. Bam...
Il y eut un moment de silence.
Effie se tenait devant son père, les bras croisés sur la poitrine, la tête rejetée en arrière par un mouvement de défi railleur.
Tillinghast souriait. On eût dit qu’il était fier de l’audace de la jeune fille.
Le tableau était singulier.
LËS MYSTÈRES DE NEW-YORK. |:î
Etendu 'sur sa chaise longue, était le banquier. Ses traits étaient fins et réguliers. Le nez était long et mince, la bouche serrée. Les lèvres, pâles, avaient des contours nets et fermes. Les cheveux gris du moribond se collaient sur ses tempes en mèches plates et sèches. Il ne portait pour toute barbe qu’un bouquet assez long, prenant au-dessous du menton et se redressant en avant, grâce à un geste continuel par lequel sa main gauche le relevait machinalement.
Ce visage reflétait une remarquable énergie, en même temps qu’une finesse narquoise. C’était bien la physionomie de l’homme d’affaires, en lutte perpétuelle avec le hasard, faisant face à toutes les complications par des prodiges d’habileté, incessamment contraint de dissimuler souô le masque de l’indifférence ses impressions prime-sautières.
Effie était belle, de cette adorable pureté des filles du Nord, dont le teint est blanc et transparent, dont les yeux profonds sont à la fois langoureux et chastes, dont les cheveux naturellement boucles ont de ravissantes folies. Ses traits étaient identiques à ceux de son père : même finesse, même élégance. Les ailes du nez se serraient sur les narines bien fendues. La bouche était correcte et gracieuse. Quant aux yeux, leur acutesse spirituelle, doublée en quelque sorte d’une incroyable fermeté, rappelait à s’y méprendre le regard paternel.
Elle était grande, bien faite. La taille était souple, la gorge fortement accusée, le cou long, mais bien attaché à des épaules d’une coupe harmonieuse.
'Effie avait perdu sa mère dix ans auparavant. Depuis ce temps, elle était devenue l’amie, la compagne, la confidente intime du banquier Elle s’était enivrée des entraînements de ce tapis-vert autour duquel parient industriels et boursiers: et naturcl-
lement, pour la lille de Tillinghast, les mots avaient peu à peu perdu leur sens réel. Probité, malhonnêteté, c’étaient pour elle des formes de la chance.
Effie étonnait New-York par son luxe. Etre plus riche que les plus opulents, étonner les plus fantaisistes par les fantaisies les plus ruineuses , donner, un corps aux chimères de son imagination surexcitée, c’est là ce que voulait Effic. A dix-huit ans, grâce aux enseignements de son père, tout autre sentiment s’était atrophié en elle...
Nous.devons maintenant — avant de raconter ce qui va se passer dans cette chambre où se rencontrent un mourant, une jeune fille et un ivrogne — remonter de quelques heures en arrière.
Dans cette même chambre, Tillinghast avait fait appeler sa filler.
C’était au moment où le médecin, se retirant, venait de lui signifier sa condamnation.
— Effie, dit Tillinghast, lorsque sa fille se fut approchée de lyi, j’ai à vous faire part d’une nouvelle grave...
— En vérité? mon père. Je vous écoute...
— Vous me reconnaissez, n’est-il pas vrai, une certaine habileté dans le maniement des affaires ?
— Certes, mon père, et, avec moi, l’Amérique tout entière.
Le financier sourit. Cet éloge valait mieux pour lui qu’un baiser filial.
— Eh bien ? demanda Effie.
— Eh bien , ma fille, les plus grands capitaines ont leurs revers : un jour arrive où, par on ne sait quelle fatalité plus forte que la volonté, les combinaisons les mieux étudiées avortent tout à coup, où les masses que d’ordinaire ils manient si facilement se montrent rebelles, où les positions qu’ils croient enlever du premier assaut résistent et restent im-
prenables... et où enfin, au lieu d’une éclatante victoire, c’est, il faut bien l’avouer, c’est... la défaite ! c’est la déroute, le sauve-qui-peut ! Le grand capitaine, pâle et impassible, essaie encore de rassembler autour de lui une poignée do fidèles... il tente une suprême partie... Trop tard ! tout s’effondre ! tout s’écroule... tout meurt! Les luttes militaires durent trois jours... les luttes de la spécula-, tion durent trois ans. Eh bien, Effie, depuis trois ans Tillinghast a lutté, a combiné, a manœuvré; depuis trois ans, sans perdre une minute , sans prendre une heure de sommeil, votre père a lancé les millions comme d’autres lancent les armées... il a tout tenté... et, voilà que tout à coup, accablé, succombant sous le hasard acharné, 'qui sait? sous l’effort d’une haine intelligente qui le poursuivait, Tillinghast a été écrasé, brisé, foudroyé!!... Ma fille, votre père, l’un des plus puissants de l’Amérique puissante, un des rois de l’Exchange, un des maîtres de Wall Street, votre père est ruiné... dans trois jours, son nom figurera au livre des banqueroutiers... Voilà, Effie, ce que j’avais à vous apprendre...
Le vieillard, en prononçant ces paroles terribles, s’était à demi soulevé sur son lit... Il semblait résister encore... Ses yeux, fixes, cherchaient dans un vague éloignement un secours suprême qui lui permît d’espérer... Mais non, tout était fini... Pas un rayon... pas une issue... La banque de New-Engtemd s’écroulait. . . l’édifice chancelait, il allait s’effondrer. . .
Effie restait silencieuse et regardait son père.
— Ce n’est pas tout, reprit Tillinghast, dont la voix rauque avait des échos métalliques.
Effie se redressa, prête à un nouveau choc.
— Savez-vous, Effie, quel est l’homme qui m’a ruiné?... C’est un ancien ami,..
Iti
Et il appuya singulièrement sur ce mot : ami.
— N’oubliez jamais ce nom, Effie: cet homme s’appelle Adams Macy !
Effie inclina la tête en signe d’assentiment.
— Si je le pouvais, dès demain je recommencerais le combat... sûr de vaincre... sûr, avant tout, de ruiner cet homme ! Mais, je vous dois toute la vérité... Dans vingt-quatre heures, Tillinghast, usé par le travail, brisé par les angoisses, Tillinghast mourra, comme meurt un soldat sur le champ de bataille. Je le sais, mon médecin m’a dit la vérité... jS l’ai exigée... donc, ma fille Effie, vous êtes ruinée, et demain vous serez orpheline...
Effie eut un mouvement singulier. Comme l’eût fait un homme, elle tendit la main à son père, en lui disant :
— Que voulez-vous ? Je ne vous en veux pas...
— Merci ! fit Tillinghast, auquel cette parole suffisait... Ecoutez-moi encore.
Il accentua les mots :
— Je vous veux riche, Effie; je veux que vous me vengiez et que vous ruiniez, vous entendez bien ? que vous écrasiez cet Adams Macy... et, pour atteindre ce but, je veux vous mettre en main une dernière carte, carte toute puissante... je vous laisserai en héritage un mari et une dot...
— Ce mari ? demanda Effie.
— Vous le connaîtrez tout à l’heure. „
— Et cette dot?
— C’est un secret qui vous fera millionnaire.
Une heure après, Effie entrait à la taverne de
l’Old-Flag.
qu’il n’est pas inutile d’f.tre le fils d’un pendu.
I3am était toujours étendu sur le tapis.
Le mot « étendu » rend mal la position de l’ivrogne. C’est un affaissement général, un laisser-aller de tout l’être, impuissant même à conserver forme humaine.
Les bras étaient ballants, et les mains, la paume en l’air, traînaient sur le sol. La tête pendait, le cou n’ayant plus la force de la soutenir ; les cheveux, tombant en avant, couvraient les yeux. Les jambes étaient repliées dans cette pose que le populaire a si bien qualifiée: en chien de fusil.
Le tout était immobile.
— Cet homme est ivre ? demanda Tillinghast.
— Absolument, répondit Effie.
— Voyons, dit le banquier, il faudrait le rappeler promptement à la vie... je dois lui parler, et vous savez que je ne puis guère perdre de temps...
Eflie réfléchit, puis elle sortit, et rentra au bout de quelques instants, un flacon à la main.
Elle s’agenouilla auprès de Bam, se versa dans la main plusieurs gouttes d’une essence parfumée et se mit à en frotter les tempes du misérable. Puis, sans dégoût comme sans hésitation, elle souffla doucement sur son front, produisant ainsi une fraîcheur glaciale sur cette tête brûlante.
Quelques minutes s’étaient à peine écoulées que Bam poussa un long soupir et tenta un premier mouvement.
Efïïe avait passé ses bras autour de son cou et lui relevait la tête. Rien n’était plus étrange que cette antithèse vivante, éclairée par la lueur des lampes.
De ces deux têtes qui se touchaient, l’une fraîche, élégante, l’autre blême et flétrie.
Nouvelle ablution d’eau ambrée.
Cette fois, Bam eut un soubresaut. Il se secoua vivement, comme si ce parfum lui eût semblé un poison subtil. Certes, à la taverne de l’Old-Flag, les odeurs n’avaient pas cette suavité pénétrante. L’inconnu fait toujours peur.
Ses lèvres s’agitèrent, et sa bouche s’efforça d’articuler quelques mots.
— Il revient à lui, dit Efïie.
Bam fit entendre une sorte do grognement, au milieu duquel on put — shoking ! — distinguer ces quelques mots, premier élan d’une reconnaissance délicate :
— Voulez-vous bien me... ficher la paix!
Tout à coup Bam fit un effort plus violent pour se dégager des bras d’Efiie. Dans ce mouvement, s’étant soulevé à demi, il retomba sur ses deux bras, qui se raidirent instinctivement.
— Tonnerre de chien ! murmura-t-il encore une fois, voulez-vous me faisser tranquille?
Puis, apres un temps d’arrêt :
— J’ai soif, ajouta-t-il.
Sans se décourager, sans s’émouvoir, la jeune fille mouilla ses lèvres de quelques gouttes d’eau.
— Pouah! fit l’ivrogne. Qu’est-ce que c’est que cette drogue-là?...
A ce moment, il ramena ses jambes sous fui et essaya machinalement de se redresser. Habilement, Eflie profita de cet effort, et, le soulevant avec une vigueur qu’on n’eût pas soupçonnée chez elle, elle le poussa vers un fauteuil, sur lequel Bam s’affaissa. .. Il sentit le meuble capitonné céder sous sa pression... Il eut un mouvement de peur, se souleva encore et retomba, avec un juron.
Puis, comme brusquement réveillé, il ouvrit les yeux et regarda autour de lui.
— Vous trouvez-vous mieux ? demanda Effie de sa voix pénétrante.
Bam se retourna pour chercher à qui pouvait bien s’adresser' cette question. Naturellement il ne vit personne.
— C’est à vous que je parle, monsieur, répéta Effio. Je vous demande si vous vous sentez mieux ?
— Mais... mais... pas mal! Je vous remercie, balbutia Bam, dont les pensées dansaient, sous son crâne, une gigue échevelée.
— Remettez-vous, dit à son tour Tillinghast de. sa voix sèche, et ne craignez rien. Vous êtes chez des amis...
Cette fois, Bam écarquilla les yeux.
— Des amis ! moi ? ici !
Le fait est qu’il ne se connaissait pas de relations dans des salons tendus d étoffés élégantes, avec des tapis aussi doux et des fauteuils aussi moelleux...
Par une liaison d’idées fort naturelle, ses yeux se portèrent des meubles qui l’entouraient à sa propre personne, et il constata que le miracle, si miracle il y avait, avait bien pu métamorphoser l’OId-Flagen une somptueuse demeure, mais non pas Bam en un élégant gentlèman.
I)o fait, son costume n’avait rien de réellement recherché. Une sorte de veston, à carreaux jadis noirs et blancs, réduits par l’usure à une teinte unique et innommée, dissimulait mal une absence totale de linge. Quant au pantalon, d’une couleur rougeâtre ou plutôt indécise, il s'esbaltait de ses extrémités frangées sur ses souliers, attaches par des ficelles, et dont un talon s’était égaré au milieu des courses vagabondes de la journée.
Cependant Bam se sentait de plus en plus ranimé, surtout à la chaleur d’un calorifère invisible, dont la moiteur rendait leur souplesse à ses membres engourdis.
Tout à coup, une idée parut surgir dans son cerveau. 11 se tourna vers Eflie et, avec un geste un peu heurté, il lui dit :
- — Voudriez-vous, miss, me donner une goutte do brandy ?
La jeune fille prit sur une console un élégant flacon ciselé, et l’apporta sur son plateau de cristal.
Tillinghast, d’un clin d’œil, indiqua à sa fille qu’il désirait rester seul avec le personnage.
Efïie comprit. Au moment où elle se retirait, Bam, se levant et s’étayant au dos du fauteuil, lui adressa un salut profond, que n’eût pas désavoué Frédéric sous les haillons de Robert Macaire.
Bam était éclairé par la lueur d’une lampe au globe dépoli.
C’était un grand gaillard, d’une vingtaine d’années. bien découplé. Ses cheveux, noirs et abon-
dants, se redressaient sur son front en boucles irrégulières, qu’il rejeta en arrière en y passant les deux mains comme un râteau dans l’épaisseur d’un gazon. Son teint était marbré de teintes violacées; mars, sous ce masque de fatigue et de débauche, les traits ne manquaient pas d’une certaine beauté. Le nez, un peu large à sa base, était ferme et bien dessiné. La bouche, sensuelle, était encadrée par une épaisse moustache noire, tandis qu’une barbe brune, que le rasoir n’avait pas déflorée depuis plus d’une semaine, se hérissait en collier autour des joues et du menton.
— Monsieur, dit alors le banquier, je suis trèsmalade... je suis mourant... permettez-moi de ne pas perdre de temps pour entrer en matière, et soyez assez bon pour répondre à mes questions aussi brièvement que possible.'
Le ton du moribond fît quelque inpression sur Bam, qui, machinalement, s’inclina de nouveau.
— Il faut d’abord, continua le banquier, que vous sachiez chez qui vous êtes et qui je suis... Je me nomme Tillinghast, de la Bank of New-England.
Pour bien se rendre compte de l’efTet de cette entrée de jeu , comme aurait dit l’excellent Trip, il faut se figurer l’émotion que produirait sur un chiffonnier de Chaillot le nom de Rothschild ou sur un échappé de workhouse celui de miss Cutts...
Bam recula d’un pas.
— Hein! fit-il.
Un peu plus, il se serait écrié :
— Mais je ne vous ai rien volé!
Il se contint et attendit l’explication de l’énigme.
— Maintenant que je vous ai fait connaître mon nom, reprit Tillinghast, soyez assez bon pour me dire le vôtre...
— Vous no le savez donc pas ?
— Peut-être.
— Je m’appelle Bam, dit non sans une certaine vanité le commensal de l’Old-Flag ; je suis Bam, de la maison Trip, Mop, Bam and Cle, assez bien connue sur la place, ajouta-t-il avec un rire cynique.
— Je vous ai dit que je n’avais pas de temps à perdre... Vous tenez en ce moment votre fortune entre vos mains... je vous engage à ne point la laisser échapper... Rappelez donc vos souvenirs, et dites-moi si vous n’avez pas un autre nom...
Bam hésita. Son œil s’arrêta, défiant, sur la face pâle du mourant
— Non, fit-il brusquement.
— Vous manquez de franchise... vous avez tort... ou alors vous manquez de .mémoire ; laissez-moi vous aider. N’êtes-vous pas né à Antioch , à cinquante milles de San-Francisco ?
Bam garda le silence.
— Enfin, reprit Tillinghast avec une certaine impatience, vous vous nommez John Ilardwin, fils de Michael Ilardwin, pendu, il y a dix ans, pour crime d’assassinat sur la personne do son frère, Mark Hardwin.
Bam serra les poings, et fit un mouvement comme s’il eût voulu se précipiter sur le banquier.
Sans s’émouvoir d’ailleurs de cette velléité de violence, le banquier allongea le bras, prit un revolver qui se trouvait sur une petite table, à pôrtce de sa main, et le posa négligemment sur ses genoux.
Ce simple geste eut pour résultat de calmer immédiatement l’exaltation passagère de l’honnête Bam, qui se contenta de faire entendre un grognement significatif.
— Après l’événement malheureux dont votre
père a été victime, vous êtes allé à Philadelphie... est-ce exact ?
— Oui.
— Là, une peccadille commise au parc de Fairmount, dans la foule, vous conduisit à la prison de Moyamensing, où vous fîtes un séjour de quelques mois. Je vous retrouve quatre ans après, à la geôle municipale do Boston...
— Suite d’une autre peccadile, interrompit Bam.
— Commise à l’hôtel Revere... Vous avez réfléchi deux ans à ses tristes conséquences...
— Deux ans, c’est juste...
— Tout ceci nous mène à dix-neuf ans. A cet âge, vous commencez à comprendre que, pour votre dévorante activité, il vous faut un plus large théâtre, et vous arrivez à New-York... où vous êtes depuis dix-huit mois, n’est-il pas vrai ?
— Vous l’avez dit, depuis dix-huit mois...
— Et vous n’avez pas fait fortune,' ce me semble, ajouta le banquier en jetant un regard sur les haillons de son interlocuteur.
Bam, disons-letout de suite, était fort intelligent. $i, dans la première partie de cette conversation, il avait paru surtout affecter un cynisme voulu, actuellement il comprenait qu’après tout ce n’était sans doute pas seulement pour lui raconter sa biographie qu’un des premiers banquiers de New- York l’avait attiré chez lui.
Il y avait là un mystère qui ne tarderait pas à s’éclaircir : probablement une partie à jouer ; il s’agissait de jouer serré.
— Monsieur, reprit Tillinghast, avez-vous formé quelques projets pour l’avenir ?
— Mon Dieu, Ot Bam en rejetant négligemment une de ses jambes sur l’autre, pas précisément... je dois vous avouer que, depuis mon séjour à New-
York, je vis ù peu près au jour le jour, et que j’at- . tends une occasion qui décide definitivement de ma. vocation.
— C’est au mieux... Eh bien! c’est justement cette occasion que je viens vous offrir...
— En vérité...
— Vous ne vous dissimulez sans doute pas que la voie où vous vous êtes engagé offre quelques périls. . . avouez que les risques courus ne sont pas en proportion des bénéfices à atteindre... Vous vous êtes fait voleur... vous grappillez de ci de là quelques dollars; à peine une effraction, chose dangereuse, peut-elle vous mettre en main une petite fortune, insuffisante à coup sûr pour la satisfaction de vos goûts... tandis que les Tombes, Sing-Sing (1) ou la potence sont à l’autre bout du chemin...
— Comme on dit en terme de banque, la balance n’est pas juste... Vous avez raison.
— Maintenant, reprit Tillinghast, dont la . voix s’épuisait, ne m’interrompez plus... Voulez- vous que je vous mette en main les moyens de faire en peu de temps une fortune colossale?... Je ne parle pas ici de quelques milliers de dollars ; je compte parcentaines de mille... Si vous acceptez les conditions que je vais vous poser, Bam disparaîtra à jamais, aussi bien que John Hardwin... il ne restera rien de votre passé... New-York ne connaîtra qu’un gentleman, entreprenant, audacieux, brassant les affaires par millions, étonnant les plus riches de son luxe, en un mot: un banquier comme Tillinghast, comme Adams Macy, comme tant d’autres dont je pourrais vous 3iter les noms... Qu’en dites- vous ?
Pendant que Tillinghast parlait, les yeux de Bam s’étaient démesurément ouverts. Il se demandait s’il
(1) Prison pénitentiaire de New-York, snrl’Hudfon. •
n'était pas retombé sous la table de l’Old-Flag, en proie à l’une de ces vertigineuses hallucinations que donne l’ivresse. Il regardait le mourant, la bouche béante, ne trouvant pas un mot à répondre.
— Ne m’avez-vous pas compris ? reprit Tillinghast d’un ton lent et mesuré. Je vous offre les moyens de devenir l’un des plus puissants, l’un des maîtres du marché américain... pour cela je ne vous demande que de vous soumettre à quelques conditions que je vous ferai connaître tout à l’heure, dès que vous aurez accepté ce que je vous propose dès à présent.
Bam sentit se rompre le charme sous lequel il était depuis quelques instants.
— J’accepte, fit-il brièvement...
— Laissez-moi d’abord vous expliquer très-nettement la situation. Vous êtes, vous, le fils d’un pendu; vous êtes en révolte contre les lois de votre pays ; il faut qu’une transformation complète aitlieuen vous, j’entends dans votre extérieur et votre genre d’existence... Je ne vous demande pas d’ètre honnête... vous modifierez vos façons d’agir , voilà tout ; mais „en même temps vous vous dévouerez corps et àme au travail des affaires. Vous ne serez pas seul : vous aurez un associé fort habile, je vous jure, car c’est mon élève... Vous exécuterez les plans qu’il aura formés; vous lui obéirez — et c’est votre intérêt — en tout et pour tout ; et alors même que vous vous croirez initié aux secrets du métier, soyez certain qu’à l’école du vieux Tillinghast vous recueillerez toujours d’utiles enseignements. Donc, en tout cela, croyez-moi, vous n’avez rien à perdre, et vous devez comprendre tout l’intérêt que vous trouvez à mes propositions.
Bam avait écouté silencieusement.
— Voici, justement, dit-il lorsque Tillinghast S’arrêta, voici justement ce qui m’étonne. Je vois
2fi LES MYSTÈRES DE NEW- YORK .
bien la part que vous me faites, je ne vois pas celle que vous réservez à vous... ou aux vôtres... Jusqu’ici vous étiez sûr d’avance de mon acquiescement. Que suis-je, en effet ? Un vagabond, voué à la prison ou à la potence... Je n’ai ni nom, ni argent, ni avenir... et tout à coup me voilà par vous lancé, armes en main, sur un chpmp de bataille où je n’apporte rien et où je puis tout gagner ! Tout réside donc dans les conditions que vous m’imposerez, et je les attends, prêt d’ailleurs, vous le savez , à les accepter, si peu qu’elles soient acceptables... Vous voyez que je me livre franchement.
Tillinghast le regarda.
— Parlez, parlez encore... j’ai besoin de vous entendre... Ainsi, vous êtes ambitieux?
Bam se leva brusquement.
— Ambitieux? s’écria-t-il. Est-ce bien le mot? J’ai l’appétit énorme, le désir fou... je veux ma place àce repas où d’autres se gorgent, tandis que je crève de faim comme un chien... J’ai soif de pouvoir, de richesse... Plus on est bas, plus haut on veut s’élever... et du fond de mon gouffre j’aspire aux sommets... Voilà ce que je suis... et, ne voyant aucune issue, j’ai songé souvent à me briser la tête contre les murs de mon cachot... Je suis trop lâche... Alors je bois... je m’abrutis... je perds la notion de moi-même... Et vous venez me parler de millions! à moi !... Oh ! tenez, si vous vous êtes raillé de moi, prenez garde... car, aussi vrai que je suis le fils de Michael le pendu, je vous étrangle de ces deux mains-là !...
Bam était effrayant à voir. Son visage avait horriblement pâli. Ses yeux étincelants reflétaient les passions ardentes du déshérité qui n’a plus au cœur que l’envie et la haine. ..
— Bien! fit Tillinghast froidement, vous êtes l’homme qu’il me faut... je ne m’étais pas trompé...
Alors, attirant Bam à lui, il lui parla longuement, à voix si basse que ses paroles étaient à peine perceptibles...
Un moment tout le corps de Bam tressaillit , comme si une étincelle électrique l’eût parcouru tout entier...
Quand il se redressa, il était plus pâle encore, mais une implacable énergie éclairait son visage.
— Vous m’avez compris ? dit Tillinghast.
— Oui ! %
— Ouvrez cette porte et appelez ma fille.
Bam obéit. Effie rentra.
— Ma fille; dit Tillinghast, mettez votre main dans la main de cet homme... Je vous ai promis de vous laisser en mourant un double héritage, un mari et une dot... Au point du jour, un prêtre vous unira à cet homme, au pied de mon lit de mort... Quant à la dot, elle est entre bonnes mains.
Bam s’inclina et tendit la main à Effie.
Effie mit sa main dans celle de Bam.
Tillinghast, avec un sourire étrange , rejeta sa .tête en arrière et ferma les yeux : il pouvait maintenant se reposer eu attendant la mort...