‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 4 sur 31 · LARMES SUR UNE TOMBE · texte numérisé non relu

LARMES SUR UNE TOMBE

Laissons derrière nous les splendeurs de Broadway, les élégances de Central Park, les monuments de la Cinquième avenue: passons le couvent du Sacré-Cœur, l’hospice des Sourds-Muets, le parc qui doit son nom au naturaliste Audubon...

Voici la plaine, nue et aride.

Au milieu, entouré de quelques arbres maigres, un bâtiment sombre, triste, avec de hautes murailles ; la pierre est d’un gris sale. Il semble que ce soit un corps inanimé, cadavre pétrifié dans l’immobilité de cette solitude.

C’est YAhm House, c’est la maison d’Aumône, c’est l’hospice des Pauvres.

Il est six heures du matin : quarante-huit heures se sont passées depuis les faits que nous avons racontés. Le dégel est venu : une pluie fine tombe continuellement ; le sol est détrempé, et par l’eau

du ciel, et par la neige qui fond... La maison de misère semble plus misérable encore sous cette pluie, et plus lamentablement les arbres jettent vers le ciel. morne leurs branches sèches, comme des bras qui appellent du secours.

Au pied de l’Alm House, s’étendant sur un large terrain, on distingue une agglomération de pierres, de croix, de poteaux, bois ou fer... Tout cela boite, penche à droite ou à gauche : on dirait que ces signes de la tombe cherchent à se rapprocher l’un de l’autre pour se consoler ou échanger des murmures d’éspoir...

C’est un cimetière aussi. Mais, là reposent les déshérités, les désolés, ceux qui sont tombés sous un faix trop lourd, sous une douleur trop pesante. C’est Potter’s Field , le Champ du Potier, le cimetièredes pauvres.

On entre à l’Alm House, on y souffre. Puis un jour le médecin distrait passe entre les couches blanches, et jette ce mot :

— - C’est fini..

Un prêtre vient qui prie. Une bière de bois blanc, — la dernière chemise, disent les Américains, — enserre le cadavre. Plus tard, la chaux achève l’œuvre.

Six heures du matin, l’hiver, il fait encore nuit.

Voici que du côté de la ville un groupe s’avance lentement, sous cette pluie qui tombe, dans cette boue qui clapote.

Deux personnages.

A quelque distance de l’Alm House, ils se séparent, et l’un d’eux s’avançe seul.

C’est une femme, toute vêtue de noir, la tête cachée sous un voile de crêpe. Elle marche avec, peine, glissant dans les ornières, mais allant droit

devant elle. Elle sait son chemin , il semble qu’un aimant l’attire.

Elle franchit la limite du Champ du Potier.

Et, Sans hésitation, se dirige vers l’une des extrémités.

Là elle relève son voile, joint les mains, s’agenouille et prie.

Tout son corps tressaute convulsivemènt. Elle pleure.

Sur qui ?

Cette femme est jeune ; sous le crêpe qui voile son front, on voit les boucles luxuriantes d’une admirable chevelure blonde. Et tandis qu’elle lève les yeux vers le ciel, comme pour jeter à travers l’infini un adieu à l’ôtre qui n’est plus, son visage paraît adorable do grâce et do pureté.

Elle pleuro et,, se baissant, embrasse de ses lèvres jeunes etfraîche3 cette terre humide dans laquelle se moulent ses genoux...

— Mère! mère! murmure-t-elle, je t’aime qt je ne t’oublie pas!...

Puis, faisant effort sur elle-même, elle se relève, et s’éloigne rapidement , sans tourner la tète en arrière.

Son compagnon s’avance à sa rencontre.

— Xotty, chère Netty, s’écrie-t-il en lui prenant le bras, combien je me reproche d’avoir cédé à votre désir, surtout par cette pluie... dans votre état de santé !...

Celui qui parle ainsi est un jeune homme de vingt-cinq ans, blond, au visage presque féminin; ses grands yeux bleus s’arrêtent avec une indicible sympathie sur la jeune fille, qui grelotte en s’appuyant sur lui.

Elle ne répond pas tout d’abord.

Tous deux se hâtent vers la grande ville. Seulement

Netty pleure encore, et sur son voile on voit rouler comme de grosses perles.

— Je vous demande pardon, mon ami, dit-elle doucement. Mais pourquoi m’avoir accompagnée?... C’est un triste pèlerinage que je viens d’accomplir... mais ce n’est pas la première fois... je suis venue souvent déjà. . . bien souvent ! si vous saviez !

— Pourquoi, du moins, ne me dites-vous pas toute la vérité ?... Je sais, j’ai compris depuis long- ' temps qu’il y a dans votre vie une profonde dou- . leur... Pourquoi ne pas me la confier... ne suis-je pas votre ami ?...

— Edmund, je ne connais pas de cçeur plus dévoué, plus loyal, que le vôtre... mais à vos questions, je ne puis répondre que ce que je vous ai répondu... vous saurez tout un jour! Tant que l’heure n’a pas sonné, laissez-moi garder le silenco... Celle qui dort là-bas était ma mère ; elle a souffert toutes les tortures qui brisent l’âme et tuent le corps... elle est morte désespérée... Ce fut une nuit terrible, nuit qui ne s’effacera jamais de mon souvenir!... Elle m’a légué une mission que je dois, que je veux remplir. Lorsque j’aurai obéi, alors seulement je parlerai... ne me demandez plus rien.

Il y eut un silence.

Tous deux, oppressés, longeaient Central Park. Quand ils arrivèrent aux avenues, la ville commençait à s’éveiller. Le jour, gris et blafard, rendait encore plus pâles les façades blanches des maisons ^ de marbre.

Ils dépassèrent Union Square.

Au coin de St-Mark’s Place et de la Première avenue, ils s’arrêtèrent devant une maison de modeste apparence.

Un instant après, la porte s’ouvrait.

Et une grosse dame, au visage réjoui, s’écriait, en voyant Netty :

— Enfin! chère enfant! J’étais dans une inquiétude!... Vite, vite!... le thé vous attend... avec des toasts fl) comme vous n’en avez jamais croqué de vos jolies dents...

Puis à Edmund :

— Et vous, mon savant médecin, vous avez l’air gelé et tout déconfit... Un tour de feu, et il n’v paraîtra plus

L’excellente madame Symmons, qui tenait un priva te boarding house ,* autrement dit une pension bourgeoise, active, vivace, toujours remuant, attira dans le parlour - Netty, qui se laissa tomber sur un fauteuil auprès du foyer... .

— Et quand vous resterez là, à la regarder! s’écria encore madame Symmons, s’adressant à Edmund. Eh ! oui, elle est jolie; oui, elle est charmante ! C’est convenu... ce qui n’empêche pas le thé de se refroidir. Allons, monsieur le doclor, dressons la table...

Elle avait une façon de prononcer le mot doctor qui mettait sur le dernier o trois accents circonflexes.

— Car, continua-t-elle en étendant de ses grosses mains potelées la nappe bise à fleurs blanches, il faut que notre chère Netty soit vaillante aujourd’hui... jour d’Académie... quand on examinera son tableau, son cheffe d’œuvre... tenez, je parie... cinq mille dollars... tenez-vous, doctor?

Et, tout en parlant, madame Symmons avait placé les bols, les tartines, beurrées de main d’ouvrier, et la kettle dont le bec brun laissait échapper une fusée de vapeur blanche.

— Ah! à propos, Netty.il est venu une lettre pour vous...

(I) Rôtie» beurrée».

ïi

Et de la poche de son tablier elle tira une enveloppe, qu’elle remit à la jeune fille.

Celle-ci brisa le cachet, et poussa un cri :

— Tillinghast mort! mort!...

Puis, passant sa main sur son front :

— Justice divine!... murmura-t-elle, ne te hâte pas ainsi!

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