SCÈNE X
RODOLrJIE, FLEUR DE MARIE, ]\ln,e PîPFLKT.
RODOLPHE, revenant.
Mon honncle enfant, je vous retrouve ici? FCEUK DE MARIE, avec Un petit cri de joie. Vous revenez! monsieur.
jime MPELnr.
Tiens!... vous êtes on pays de coimaissanoe, mon locataire!'... tant mieux; j'aurais voulu vous faire société, mais il faut que je mette un peu d'brdre dans le magasin de mon mari. A votre aise. (Elle rentre.)
noDOLi'ilE , à Mn"= Pipelet.
C'est bien... Vous m'avez reconnu , Fleur de Marie?
FLELR DE MARIE.
Il y a long-temps que je vous connais, moi.
>^~ RODOLPHE
Vous vous trompez, je nbabile pas Paris.
C FLEUR DE MARIE
' Vous n'y êtes jamais venu ?
RODOLPHE
Il y a qualre ou cinq ans, j'y ai passé quelques .jours...
FLSUR ©E MARIE.
• Je le savais bien. Hier, sous voire blouse, je ne Vous ai pas reconnu , mais aujourd'hui...
RODOLPHE
Dites-moi, ma chère enfant... qui donc èlcs- Vous?... cl où m'avez-vous rencontré?
FLEUR DE MARIE
Qui je guis ?... Une pauvre enfant rama.sséc 'dans la rue, à l'âge de trois ou quatre ans, par une femme qui aurait aussi bien fait de m'y laisser mourir.
RODOLPHE
Mais celle femme avait encore bon cœur, pnis- 'quellc >ous a recueillie.
FLEUR DE MARIE
C'est ce que je me disais souvent, pour m'oncourager à ne pas trop la délester, les jours où elle me battait plus fort qu'à l'ordinaire.
RODOLPHE
Batiro une enfant si jeune!... el pourquoi? J-Efi H1;»IÈRE$ DE PARU».
FLEUR DE MARIE
Quand je ne rapportais pas dix sous d'aumône... Un soir... il faisait très froid, et j'étais restée bien long-temps serrée contre un arbre des Champs-Elysées, pour Ukhcr de me réchauffer.... Il était déjà lard et je n'avais reru que trois sou.<... Ce soir-là, je n'avais pas de courage du tout, et je pleurais de la peur de ce qui m'attendait... je vois venir un monsieur, et tout en lui demandant un sou, je me mets à sangloter... Il me regarde... me regarde encore, comme si je lui avsis fail beaucoup de peine, se détourne, et me donne cent sous., pendant deux jours, je n'ai pas été battue... ce monsieur, c'était vous.
RODOLPHE
Moi, mon enfant?... Il y a cinq ans, oui... c'est possible.
FLEUR DE MARIE
Oh! vous êtes passé plusieurs fois, je vous guettais, et je vous suivais jusqu'au bout pour vous voir... mais sans vous rien demander... La première fois, vous m'aviez tanl donné !
RODOLPHE
Pauvre petite! El qu'étes-vous devenue en grandissant.
FLEUR DE MARIE
Au bout de quelques années, la Chouette s'est associée à un homme qu'on appelle le Maîlrcd'École, et qui joue de l'orgue ; il ma emmenée avec lui dans les rues, dans les cours des maisons, et m'a fait chanter.
RODOLPHE
Avez-vous été plus heureuse?
FLEUR DP. MARIE.
Ils ont souvent été deux pour me malliailer.
RODOLPHE
Quoi? toujours...
FLEUR DE MARIE
Ah! j'ai eu des jours de repos quelquefois... Quand ils ont amassé de l'argent, sans doute, ils ne travaillent pas, et me laissent à la maison en me défendant de sortir.
RODOLPHE
Mais seule, toujours seule!
FLEUR DE MARIE
Non, plus seule maintenant.
RODOLPHE
Quelqu'un que vous aimez?
FLEUR DE MARIE
II y a qualre jours, le Mailre-d'École cl la Chouclte étaient partis dis le malin ; en nettoyant la chambre, j'ai trouvé dans un coin, par terre .. Mais je n'ose vous dire, c'est un enfantillage.
RODOLPHE
Dites toujours.
FLEUR DE MARIE
Un morceau d'ivoire avec un portrait de femme, d'une jeune femme, si belle, si richemont
mise que d'abord je l'ai seulement admirée, et d'une figure si douce, que peu à peu je me suis familiarisée, cl en causant, je lui ai demandé si elle voulait être mon amie... Son sourire... elle sourit en vous regardant, son somire a dit oui, cl depuis ce jour-!à, quand je suis contente, je la mets devant moi pour qu'elle m'entende chanter; quand je pleure, je la regarde, cl si je pleure trop fort, je l'embrasse.
IIODOLPIIE.
Ciiarmantc nature! si aimante et si peu aimée! Ce portrait qui vous a fail tant de bien, je l'aime déjà.
FLEUR DE niAUIE.
Et si vous le connaissiez !
KODOLPHE.
"N'oyons -le?
FLEUn DE MARIE.
Promettez -moi de le trouver joli...
RODOtPUE.
.Te vous le promets... (Regardant le pDrtrail.) Quevois-jc! Clémence! Clémence d'Harvillel
FLEUlt DE MARIE.
A'ous la connaissez!
RODOLPHE
Et ce portrait, vous l'avez trouvé?
FLEUR DE MARIE
Mon Dieu, vous avez l'air fâché... Je vous l'ai dit, jeté dans un coin .. comme une chose inutile cl dont on ne veut rien faire; j'ai peut-cire mal fait de le prendre, mais il aurait été perdu. RODOLPHE, rénécliissaiit, à part.
Ce portrait volé entre ses mains! Ah! il faut quej'éclaircissc! (Haut.) Mon enfant, où demculeZ-vous ?
FLEUR DE MARIE
Dans la maison près de laiiuclle vous m'avez vue hier soir... Vous vous en allez?
RODOLPHE
Fleur de Marie , tout ce que vous m'avez dit m'a ému, m'a rappelé des souvenirs... Ce qui sera en mon pouvoir pour changer votre sort, je le ferai...
FLEUR DE MARIE
Et mon portrait?
Confiez-le-moi, et courage, mon enfant... ayez ci en votre bon ange.
FLEUR DE 5IARIE.
Est-ce que vous viendrez encore aux Champs- \J:iysées?
RODOLPHE
Vous n'aurez plus besoin d'aller m'altendre. (Il sort précipitamment.) FLEUR DE MARIE, un moment seule.
Ah ! je ne demande pas mieux que de croire â ces heureuses paroles; si le bon Dieu les a entendues et veut les réaliser, des aujourd'hui il me réiitcra des mains à qui je suis livrée.