‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 179 sur 179 · I.E8 TROIS X.API1I · texte numérisé non relu

I.E8 TROIS X.API1I

Nous croyons devoir prévenir le lecteur que les trois lapins dont nous allons raconter l'histoire n'ont aucune espèce d'affinité ou de parenté avec certain lapin savant dont les fluctuations politiques et les prestigieuses manœuvres égayèrent, il y a quelques années, les colonnes du feuilleton du Siècle ^ Les lapins dont il va être question ici sont des animaux à deux pieds, sans plumes, selon la définition de Platon le philosophe, et méritent, à tous égards,

^ Dans nos Souvenirs intimes du temps de l'Empire.

les sympathies et Fintérêt de tout ce qui porte un cœur généreux. On verra dans cette relation que les destinées de quelques-uns des soldats de cette armée, si sublimement nommée la grande par Napoléon , n'ont point été moins bizarres que celle de l'homme extraordinaire qui , avant d'aller mourir sur un rocher perdu dans l'Océan, passa par le trône de €harlemagne et de Louis XIV. On verra aussi, dans le peu de lignes que nous avons cru devoir consacrer au récit des réactions politiques de 1815, tout ce que l'esprit de parti et la haine du r^ime impérial ont pu allumer de passions ardentes et de vengeances atroces parmi les enfants de la grande famille française. Mais, tout en faisant des vœux pour que ces déplorables querelles soient à jamais oubliées, nousavons cru cependant devoir enregistrer, pour l'instruction de la génération à venir, u n des nombreux épisodes de ces jours néfastes. Les héros de la guerre civile ont eu leurs historiens et leur Plutarque ; les Vendéens, et même les chouans . dont la célébrité se ratta-

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che à des temps de désastreuse mémoire , ont éveillé la sollicitude de plus d'un de nos romanciers fameux, qui n'ont pas craint d'élever un trophée magnifique à des bommes intrépi* des, sans doute, mais dont les lauriers étaient teints du sang de leurs frères. Pourquoi nous, dont la plume s'est spécialement consacrée à raviver le souvenir des véritables soldats de la patrie , hésiterions-nous à retirer des catacombes de l'oubli la mémoire de trois frères dont le nom a été et est encore , dans le souvenir de nos vétérans, le synonyme de courage et de vaillance? En effet, qu'un de nos soldats veuille faire une apologie excentrique des qualités guerrières d'un de ses chefs : Cest un fameux lapin, dira-t-il. Or, ce serait une erreur de croire que ce mythe , ce symbole ou ce sobriquet glorieux a été choisi au hasard. Pour peindre d'un seul mot le courage et l'intrépidité , nos soldats n'auraient point été choisir le nom de l'animal le plus timide et le plus craintif. On pourrait opposer à cette observation que les Grecs appelaient les Furies Eutm-

nides, qui veut dire, dans le langage d'Homère, douces, et que le mot lapin appliqué à un homme intrépide répondait à l'appellation de lion; mais Fantithèse, l'étopée et la métonymie sont des expressions peu familières à ceux qui hantent les camps et les bivacs. 11 est donc plus rationnel de penser que le mot lapin retraçait , à la mémoire du soldat de la république et de l'empire, un type parfait du dévouement et de la bravoure , en un mot , la personnification de l'un des plus hardis champions de la sainte cause de la liberté et de la gloire de la patrie.

Mi99 frol« /irét*e« pw^omenfomao.

Le 6 septembre 1805, à trois heures du soir, trois hommes occupaient un des cabinets de

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Ta guinguette du Grand rainqueur, située en dehors de la barrière du Mont-Parnasse. Ces trois hommes, d'un âge à peu près égal, avaient dans les traits du visage un rapport singulier. Ils étaient assis autour d'une table sur laquelle on voyait encore les restes d'un déjeuner qui avait dû être copieux , à en juger par les assiettes encore couvertes de débris, et parle nombre de bouteilles vides rassemblées en faisceau.

Celui des convives placé au milieu des deux autres , et qui occupait , pour ainsi dire , la place d'honneur , paraissait être le plus âgé. Il portait l'uniforme de grenadier à pied de la vieille garde impériale. Une large croix d'honneur brillait sur sa poitrine, et trois chevrons, dont son bras gauche était décoré, indiquaient assez que ce soldat comptait déjà plus de douze ans de service.

Le convive placé à sa droite était vêtu du petit uniforme d'officier de gendarmerie départementale. 11 était également décoré.

Quant au troisième , qui devait être le plus

jeune, il était habillé d'une longue redingote noire entièrement boutonnée sur un seul rang; un pantalon de couleur foncée, des bas noirs et de forts souliers, noués par un cordon, com* plétaîent ce costume bourgeois; seulement, un petit morceau de ruban rouge bien étroit et bien étriqué , négligemment passé dans la plus haute boutonnière de sa redingote , an-* nonçait que cet homme était , comme les deux autres, paré de Tinsigne spécial de la bra* voure. Mais cette modeste décoration était, en quelque sorte , éclipsée par la médaille d'argent suspendue à un ruban tricolore qu'on voyait briller sur son cœur. Cette médaille, du module d'une pièce de cinq francs, représentait , d'un côté , l'emblème de la France distribuant des couronnes civiques ; de l'autre côté étaient gravés ces mots: «Médaille d'honneur décernée par le ministre de l'intérieur à Jean ***, natif de ..., département du Gard, pour avoir, au péril de la vie, sauvé des eaux de la Méditerranée et de la Seine, en 1799 et 1805 , quatre personnes , tant soldats que ci-

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toyens français. » Est-il besoin d'ajouter que ces trois hommes étaient les trois frères, Pierre, Paul et Jean *** ?

— Ainsi il n'y a pas à s'en dédire, fit Pierre en jetant sa fourchette sur la table avec une espèce de découragement ; voilà le grand quart d'heure arrivé. Toi , Paul , tu renonces, par suite de tes blessures , au service actif, et te voilà lieutenant de grippe- Jésus; toi, Jean , tu vas décidément...

— Je vais entrer au séminaire , mon frère , interrompit Jean. Tu sais que je ne me suis fait soldat que par amour de la patrie et par attachement pour vous deux. Maintenant , je puis , sans déshonneur , abandonner le mousquet. Je serai un jour curé de campagne, mon cher Pierre, un bon et indulgent pasteur comme l'abbé Gabion, qui nous a baptisés tous les trois. Quand vous serez vieux, mes amis, toi surtout, Pierre, qui ne te marieras probablement jamais , puisque tu continues à servir, vous viendrez vous retirer dans mon presbytère : nous passerons nos derniers jours à nous

rappeler les campagnes de notre jeunesse , à raconter aux enfants du village nos pèlerinages armés en Italie et en Egypte ; tu leur apprendras l'exercice , Pierre ^ Paul se chargera de leur montrer à lire et à écrire, et mol, après l'heure du catéchisme , je tâcherai de les familiariser avec les devoirs de chrétien et de citoyen qu'ils auront un jour à remplir. Nous aurons donc encore quelques doux moments à passer ensemble sur la terre.

— Mes enfants , fit Paul , l'officier de gendarmerie , il pourrait bien se faire que je me mariasse, moi; mais, croyez-le bien, la'première condition que je stipulerai avec ma fiancée sera d'aller me réunir à vous, lorsque je le pourrai sans compromettre l'avenir de ma famille. Est-ce que trois frères qui ont vu la mort de si près peuvent jamais se quitter ?

— Parlez pour vous deux, dit Pierre* d'un ton un peu brusque, faites entre vous, conune dit le proverbe, des châteaux en Espagne; quant à moi , mon affaire est arrêtée : je crèverai comme une vieille carabine dans une

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ambulance d'Âlleinagne ou ici près, aux Invalides, car, ne vous y trompez pas, le petit caporal n*est pas homme à rester les bras croisés avec une armée de trois cent mille hommes dans les mains ; il lui faut la guerre à ce paroissien-là , c'est son élément à lui; il est, sur le champ de bataille, heureux comme le poisson dans Teau. Les gobe-mouches de l'étatmajor s'imaginaient qu'à Boulogne nos évolutions et nos quarts de conversion dans les coquilles de noix (les bateaux plats) avaient pour but de faire une descente en Angleterre : c'était une énorme frime ; ceux qui ont cru cela pouvaient bien boire de l'eau. Avant quinze jours d'ici, nous serons peut-être à pécher des truites sur le bord du Rhin ou à piquer des glaçons sur le Saint-Bernard. N'importe, à votre santé!

Et les trois frères choquèrent leurs verres.

— Pierre a peut-être raison, dit Jean en jetant sur l'officier de gendarmerie un regard significatif.

— C'est possible , répondit celui-ci ; mais

MTST&RBS OB SAINTB-HitéNB. 2. 22

354 TIEBRE, PAUL Vf lEàM,

Pierre a payé assez largement sa dette i Vempereur et à la France, pour demander et obte* nir son congé absolu , et alors.. •

-— Alors ! alors! interrompit le grenadier, ii faudrait que je me débarrassasse les épaules de la peau de veau (le bavre-sac) et du briquet, pour aller m'installer au pays comme un coq qui n'a plus ni bec ni ongles : ce n'est pas mon caractère. Je suis venu au monde soldat, je mourrai soldat. Seulement, ce qui m'indispose un peU| c'est de ne pouvoir mordre à l'épaulette. Quand je pense que tous mes camarades des Pyrénées-Orientales sont colonels et généraux I Enfin, suffit ; à votre santé derechef , enfants I

— J'ai une motion à vous proposer 9 mes frères, se prit à dire Jean.

— Voyons, dit Pierre qui avait tiré une montre d'argent de son gousset, et qui r^ardait l'heure d'un air inquiet ; mais dépêchetoi , car il est trois heures et demie , et il ne faut pas manquer à l'appel du soir qui aujourd'hui est crânement en avance, puisque c'est

60 LE8 TKÛ18 UPDIS. K&

pour six heures, I cause du départ de demain. Quant i toi, Jean, te voilà dans les pékins, tu peux tant que tu voudras rester avec Paul dans cette cantine , sans craindre la salle de police ou les arrêts, de même que le lieutenant, fit Pierre avec malice et en mettant la main à son front comme pour faire le simulacre du salut militaire.

— Il n'y a ici, répliqua Paul avec vivacité, ni lieutenant de gendarmerie ni bourgeois ; il n'y a que trois frères qui s'estiment et qui s'aimeront jusqu'au dernier jour de leur existence.

— Je le crois , fit Jean sensiblement ému .

— Alors, s'écria Pierre, embrassons-nous et vivement, car il me faut partir du pied gauche ; j'ai mon sac à faire ce soir.

— Un moment ! fit Jean ; voilà ma motion : avant dix ans d'id , toi , Pierre , tu auras pro* bablement cessé d'être au service?

— Je crois que oui, dit le grenadier; à moins que je ne sois irrévocablement tombé dans les pantoufles du Père ÉterneL..

— Dans dix ans aussi , reprit Jean , Paul aura tout le temps de se marier , et quant à mol, il y aura longtemps que j'aurai fini laon temps du séminaire.

— Tout cela est dans Tordre des choses possibles, dit Pierre en se levant avec impatience.

— Ëh bien ! mes frères , poursuivit Jean , donnons-nous rendez-vous d'aujourd'hui en dix ans au milieu même du pays qui nous a vus naître, à Nîmes , à Fhètel du Soleil d'or, sur la place du marché.

— Où on dit qu'on fricotte pas mal , interrompit Pierre.

— Jurons, poursuivit Jean, d'être fidèles à ce pacte fraternel; jurons d'être exacts au rendez-vous et de n'être arrêtés dans l'accomplissement de cette promesse ni par les affaires, ni par la maladie, ni par les soins de la vie sociale : la mort seule pourra rompre cet engagement.

— Adopté à l'unanimité ! s'écria Pierre en ajustant le pompon rouge de grenadier dont son chapeau à trois cornes était orné.

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— Je le jure! fit Paul en tendant la main à son frère.

Et tous trois se précipitèrent dans les bras les uns des autres , et scellèrent la promesse solennelle qu'ils venaient de se faire par de longs et vifs embrassements.

En ce moment on entendit distinctement quatre heures qui sonnaient lentement à l'horloge de rÉcole Militaire.

— Entendez-vous ? fit Pierre ; une. .. deux. . . trois*. • et quatre... Je n'ai tout juste que le temps d'aller et de me mettre en tenue.

Et, tout en passant autour de sa taille le ceinturon de son épée :

— C'est convenu, ajouta-t-il. Bonne santé, bonne chance; au revoir, les amis, dans dix ans à jour fixe , heure militaire !

Et après s'être tous trois serré une dernière fois la main , Pierre se dirigea en toute hâte vers l'École Militaire, tandis que ses deux frères restèrent encore quelque temps ensemble pour s'entendre sur quelques nouvelles

dispositions relatives au bien-être de leur mère,

358 PtEftRE, PAJDL ET lEiJK,

qu'ils chérissaient également tous les trois. Puis Jean, après avoir accompagné son frère Paul jusqu'à la voiture des messageries de la rue Notre-Dame-des- Victoires, qui partait le soir même, à six heures, pour le nord de la France, où était cantonnée la brigade de gendarmerie dans laquelle il venait d'être incorporé, Jean, disons-nous, regagna seul et tristement la petite chambre qu'il avait louée dans un modeste hôtel garni de la rue Pérou, près du grand séminaire de Saint-Sulplce, en attendant qu'il pût entrer , comme pensionnaire , dans ce pieux établissement.

Mà^M iWBés MétÊpimê.

A cette époque terrible où la France, attaquée de toutes parts, jeta un cri d'alarme pour

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appeler ses enfants à la défense du territoire, en 1793 enfin, une généreuse eSèrveseeace mit sur pied cinq cent mille volontaires pour repousser l'invasion étrangère. Déjà Prussiens et Autrichiens avaient entamé nos frontières, et la prise de Verdun, en faisant éclater la guerre rîvile dans l'Ouest , avait répandu la terreur partout» lorsque, dans une pauvre famille des enyîrons de Nîmes, trois frères abandonnèrent spontanément la charrue héréditaire pour s'armuer du mousquet que leur offrait la patrie^ et coururent à Beaucaire rejoindre le bataillon des volontaires du Gard qui s'y étaient organisés* Ces trois frères étaient Pierre, Paul et lean ***•

Tous trois firent leurs premières armes contre les Espagnols soujs les ordres de Dugommier, et ne tardèrent pas à se faire remarquer de leurs chefs et de leurs camarades, tant par le chaleureux patriotisme dont ils étaient animés que par la fraternelle tendresse qui les unissait. Cependant la valeur et l'intrépidité des Irots lapins ^ comme on avait qualifié les

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trois frères , ne devint tout à fait populaire qu'au siège de Toulon, là où la destinée de la nouvelle génération militaire, qui commençait à se grouper autour de Bonaparte, était de se distinguer partout où le jeune commandant d'artillerie exerçait déjà sa magique influence.

Mais, avant d'esquisser quelques-uns des faits d'armes merveilleux de ces trois frères, disons quelque chose du caractère de chacun d'eux.

Pierre, l'aîné, comme nous l'avons dit, était un honune d'une force athlétique, d'une figure mâle et expressive et d'une prestance toute lacédémonienne. Appelé le premier de tous, plutôt par sa complexion que par son âge , à alléger par son travail les charges d'une famille nombreuse, il n'eut le loisir d'apprendre ni à écrire ni même à lire; mais, doué d'un jugement exquis et d'un tact admirable , ces deux qualités essentielles remplacèrent jusqu'à un certain point, chez lui, le défaut d'instruction ; et , à entendre la manière dont il commenta plus d'une fois les plans de son gé-

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néral et les manœuvres de l'ennemi , ses officiers auraient pu croire qu'il avait usé sa jeunesse à méditer les savantes théories du chevalier de Folard. Joignez à cela une audace aveugle dans le danger, un caractère plein de générosité et d'exaltation, toujours prêt à prendre la défense du plus faible contre le plus fort , tel était Pierre à l'égard de ses camarades sur lesquels il exerçait, ainsi que sur ses deux frères, une sorte de prépondérance.

Paul (le cadet) savait lire et écrire, et ce qu'on appelle vulgairement calculer. Avec un physique non moins avantageux que celui de son aîné, il avait de plus que lui de l'élégance dans les manières. Sa valeur, comme celle de Pierre , était impétueuse; mais il savait la modérer quand il le fallait, et l'employait plutôt comme moyen de parvenir que comme qualité instinctive. Mais, au repos, Paul n'était pas le même homme ; insinuant dans son langage et flatteur dans l'occasion , il était facile de prévoir que ce jeune homme, la fortune et les cir-

36i PimUU PAIJL ET JEAN,

constances lai venant en aide, ferait un pur son chemin.

Jean, le plus jeune des trois, n'avait rien de commun avec ses deux aines. Froid et réflé-< chi , sa taille frêle et sa oomplexîon délicate lui donnaient une physionomie moins ouverte que celle de Pierre et une tournure moins avantageuse que celle de PauU On voyait de prime abord qu'il avait endossé l'uniforme moins par goût que par nécessité. Jean avait été élevé avec soin par le curé de Saint-Gilles, son pays natal; il avait fait des progrès dans ses humanités , et ce goût de l'étude et de la méditation ne l'avait point abandonné dans la carrière des armes. On le voyait quelquefois, dans les haltes , consacrer à la lecture le temps que ses camarades employaient à faire la maraude. Il s'isolait d'eux, s^asseyait au pied d'un arbre, tirait de son sac les Gionfessions de saint Augustin ou les Épltres de saint Paul, et dévorait avec délices cette nourriture offerte à l'intelligence ; mais , au premier bruit du tambour, on le voyait aussi reprendre le

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fusil qa'il avait un instant abandonné pour contempler le eiel ou pour méditer sur les choses de la terre , et rejoindre son rang un des premiers. Comme ses deux aines, Jean était d'une bravoure éprouvée, quoique son audace fût moins bouillante. Dans maintes occasions^ ses camarades avaient remarqué qu'il se contentait d'éviter la mort, sans chercher à la donner. Â ceux qui lui en avaient fait d'amers reproches, sur ce qu'ils appelaient une originalité, il s'était contenté de répondre tranquillement que sa mission n'était pas d'attaquer, mais seulement de défendre.

Après une affaire qui avait été chaude, son frère lui ayant dit avec ce langage énergique qui le caractérisait :

— Ah çà ! Tintin (c'était ainsi qu'il appelait ce frère, pour lui l'objet de sa constante sollicitude), tu veux donc rester toute ta vie un mauvais soldat ? Gomment ! un satané Kinserlich t'allonge un coup de baïonnette, et tu te contentes de le parer sans riposter? Il faut qu'un autre l'escofie pour toi ! C'est se mo-

quer du peuple. Tu n*es donc plus patriote?

— Mon frère, répondit Jean, je suis toujours chrétien. La meilleure sauvegarde au milieu du danger n*est pas la vaine gloire des représailles, mais la confiance qu'on doit avoir en Dieu!

— Ah ! nous y voilà : avec toi , c'est toujours le Père Éternel qui est en avant; il doit croiser la baïonnette et exécuter le feu de file. Merci, Tintîn : moi je n'ai de confiance que dans mes poignets et la trempe de ma baïonnette.

Les trois Lapins , partis dans le même bataillon et réunis dans la même compagnie, concoururent à la prise de Toulon dont les Anglais s'étaient emparés.

A l'attaque du fort Mulgrave , ordonnée par le commandant d'artillerie Bonaparte, dans la nuit du 48 au 19 décembre 1795, on vit la 17** demi-brigade gravir, sous le feu des Anglais , les coteaux escarpés de la Grande-Pinte et du Petit-Marsouin , et sans coup férir enlever à la baïonnette les mamelons couronnés

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par rarlillerie du Cap-Bku et de YÉcharpe. Trois grenadiers de cette demi-brigade poussèrent la témérité jusqu'à pénétrer dans la batterie ennemie par une des embrasures , au moment où, par Veffet de l'explosion , la pièce opérait son mouvement de recul. Ces trois grenadiers n'étaient autres que Pierre, Paul et Jean, autrement dit ks trois Lapins.

L'immortelle campagne d'Italie , où le génie du jeune protégé de Barras se dévoila tout à coup aux yeux de l'Europe étonnée , sous le double rapport de guerrier et d'administrateur, fournit aux trois frères de nouvelles occasions de se distinguer. A Lodi , ils marchèrent au premier rang de cette terrible colonne de grenadiers qui franchit le pont sous la mitraille autrichienne.

L'expédition d'Egypte avait été résolue dans le conseil du Directoire , et une armée pleine de valeur et d'enthousiasme s'embarqua pour la patrie des anciens Pharaons. La 17'' demibrigade fut désignée pour faire partie de la division Desaix. Cette campagne fut pour les 2. 25

266 PIERBE, PAUL ET lEAH,

trois frères une Iliade tout entière , car les trois Lapins réalisèrent tout ce que les temps fabuleux nous ont transmis de plus liéroïque en fait de bravoure. Au combat de Damanhour, tous trois , animés du même sentiment et coude à coude, repoussèrent les charges successives des mameluks et se firent bientôt un rempart de leurs cadavres. A Jafifa , ils se jetèrent à la nage sous le feu des batteries turques, et s'emparèrent d'une embarcation anglaise chargée de poudre, qu'ils firent sauter presque aussitôt sous les murs de la ville assiégée. L'armée disait d'eux ce que Louis XIV disait du maréchal de Villars encore enfant : u Quand on tire un coup de fusil quelque part, il semble que cet homme sorte de dessous terre pour y venir aussitôt, j»

Dans l'expédition de Syrie, les trots Lapins ne firent pas défaut ; ils furent du nombre de ces intrépides soldats qui pénétrèrent jusque dans les murs de Saint-Jean-d'Acre. L'horrible sauve qui peut lancé par l'Anglais Sidney Smith préserva celte bicoque et coûta la vie à plus de

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trois cents braves , qui furent massacrés dans la ville, sous les yeux des Anglais. Les trois Lapins durent leur salut à Famour fraternel qui les unissait dans une môme volonté et dans un même courage : ils sortirent par la brèche un à un, et Pierre forma Tarrière-garde. L'armée, témoin de cette miraculeuse retraite, salua leur délivrance par des applaudissements et des cris de Joie»

La 17* demi-brigade revint en France, après la capitulation d'Egypte. Les trois frères furent appelés dans la garde consulaire, et devinrent un des blocs de cette colonne de granit dont la vieille garde impériale devait quelques années plus tard se façonner.

On sait qu'une paix glorieuse fut le résultat de la mémorable bataille de Marengo. L'armée victorieuse repassa les monts , et rentra dans l'intérieur. Quelques mois après , les mêmes soldats se rangèrent sur les rives de l'Océan et préludaient par de magnifiques manœuvres aux batailles d'Austerlitz, d'Iéaa, de Wagram, et à toutes ces illustres journées qui portèrent

268 PIERBE, PAVL ET JEA»,

si haut pendant dÎK ans la gloire militaire de la France, et qui firent croire que Taigie du nouveau César était à jamais initiée dans le secret des dieux ; mais alors des trois frères il ne restait plus sous les drapeaux que Fainé, Pierre, surnommé le Fieux Lapin,

Cependant la bravoure des trais Lapins avait été dignement récompensée par la patrie : Paul , le cadet , avait eu , par deux fois , des armes d'honneur et était devenu officier ; Jean avait constamment refusé Favancement qui lui avait été offert; mais il avait reçu, lui aussi, un sabre et un fusil d'honneur; Pierre, que son ignorance rendait tout à fait incapable d'être même sous r officier, avait été mis à Fordre du jour maintes fois pour sa belle conduite ; quant aux armes d'honneur, le premier consul lui avait dit un jour en souriant :

— Ah çà ! est-ce que tu n'en as pas reçu assez? veux-tu donc épuiser nos fabriques ?

£n 1804, ces trois braves échangèrent ces armes contre la croix d'honneur ; mais Pierre pleurait de désespoir, de ne pouvoir devenir

OfJ LES TROIS lAPiNS. 269

officier, et maudissait son ignorance. Par malheur, il avait passé Fàge où l'on peut encore apprendre.

Un jour, à une revue dans la cour des Tuileries, Napoléon, devenu empereur, s*enquérait auprès de ceux qu'il appelait ses Égyptiens de leurs désirs et de leurs besoins. S'adressant tout à coup à Pierre , il lui demanda brusquement :

— Et toi , mon vieux brave , que souhaites-tu?

— Je voudrais savoir lire, mon Empereur; je ne vous demande que cela.

— Allons donc ! fit Napoléon , est-ce que les lions ont besoin de savoir lire? Et puis, me prends-tu pour un maitre d'école?

Néanmoins, Pierre reçut une dotation annuelle de cinq cents francs hypothéquée sur le mont de Milan.

270 PIEEES» PAUL ET JEilf»

Dix années s'étaient écoulées , et avec elles l'empire avait croulé. Le 6 septembre 1815, un crieur public parcourait les rues de la ville de Nimes, en criant à tue*téte ;

« Le voici pour un sou, messieurs et dames! c'est Farrét de la cour prévôtale du département du Gard qui condamne à la peine de mort un particulier très-connu, Pierre, dit lapin, ex-grenadier de Tex-garde de l'exusurpateur, comme atteint et convaincu d'assassinat et de cris séditieux pour le compte du tyran. Ce sont les détails du crime commis par Pierre, dit LaptUf qui sera exécuté aujourd'hui sur la place du Marché. Je ne le vends qu'un sou, un sou à tout le monde , et

OB LES TROIS LAPINS. 27 i

deux liards pour les militaires et les verdets. Demandez, messieurs et dames!... »

Celte annonce n'était que trop vraie. Pierre, après la sanglante bataille de Waterloo, s'était rappelé la promesse qu'il avait faite à ses deux frères dix ans auparavant.

— Assez causé conune cela , s'était-il dit à lui-même; il n'y a plus rien à frire, et la mode des victoires est passée sans retour. Il est temps d'aller cultiver les pommes de terre de la patrie ; et puis , d'ailleurs , n'ai-je pas pris l'engagement d'aller retrouver mes frères à Nîmes? Allons, allons, en avant, et toujours du pied gauche ! voilà mon caractère.

Gela dit, Pierre serra un peu plus les boucles de son sac , quitta les boi*ds de la Loire où l'armée avait été licenciée , et se mit en route, après avoir préalablement averti son capitaine , qui lui avait dit en lui faisant de touchants adieux :

— Va , mon vieux Lapin , va retrouver ta famille et tâche de rester tranquille dans tcm village ; il ne fait pas bon pour le moment à

272 PlEEaEy PAUL ET JEAN,

parler de ses anciennes campagnes. Bois , mange, dors, fume et tais-toi; voilà Tordonnance qui est à l'ordre du jour, e*est maintenant le seul lot réservé aux vieux de la vieille comme nous.

Pierre s'était donc mis en route, sinon gaiement (les grognards de cette époque ne se permettaient jamais d'être gais), du moins philosophiquement, faisant régulièrement ses sept ou huit lieues par jour, tout en se reposant à chacun des bouchons qu'il rencontrait sur sa route. A mesure qu'il avançait vers le pays natal, dont il se souvenait à peine, Pierre sentait bondir son cœur de joie.

— Je vais embrasser mes frères, et peut-être mes neveux, se disait-il encore, car ces gaillards se seront sans doiite mariés en tapinois; et puis je vais faire connaissance avec une multitude de cousins et de cousines qui étaient en nourrice quand je suis parti, et qui généralement font tout ce que doivent faire les personnes naturelles. Va-t-on se cogner les os de la tête en s'embrassant ! Et ce diable de

ou LES TBOIS LAPINS. 273

frère , le curé, qui ne m'a pas écrit une seule fois ! Je ne parle pas du gendarme. Mais au fait, écrire! reprenait-il , à quoi bon, puisque je n'aurais pu déchiffrer sa lettre? Écrire à un homme qui ne sait pas lire, c'est comme si on donnait une paire de lunettes à un aveugle. Enfin, voilà, et n'importe ; je suivrai le conseil de mon capitaine : je boirai, je mangerai , je me livrerai au sommeil et je fumerai... Oh! oui, je fumerai indéfiniment peut-être... Ce sera mon caractère.

£t le grenadier allongeait le pas, et quelquefois, d'une voix tant soit peu abrupte, chantait cette fameuse romance des tirailleurs de la jeune garde : .

a Youlez-Tous être aimé des belles, «c Engagez-Tous dans les chasseurs... y>

Mais, il faut le dire, Pierre ne chantait cette croustillante romance que d'une façon si austère, que Caton d'Utique n'aurait pas chanté autrement, s'il eut existé des grenadiers troubadours dans l'ancienne Rome.

Le vieux soldat n^était plud qu'à quelques lieues de ***, et pensait à sa vieille mère, qu'il devait, selon son expression, trouver crânement changée, quand une inconcevable fatalité l'entraîna à se reposer dans une bôtellerie dont le propriétaire était l'un des plus fameux verdets de la province, et Pierre entra.

L'hôtellerie était pleine de monde. On s'entretenait des nouvelles du temps, et les politiques des environs, qui péroraient à qui mieux mieux, instruisaient l'auditoire du départ de Bonaparte pour Sainte -Hélène, et chacun disait son avis sur ce grave événement. Les uns maudissaient les Anglais , qui avaient laissé échapper Taigle de son nid de Itle d'£lbe, pour pouvoir ensuite mettre tout à leur aise laTrance à contribution. Les autres chantaient les louanges de la famille royale. Mais tous se réunissaient pour lancer ranathème sur la tête de Napoléon, qui, disaient-ils, avait mis le comble à la ruine, à l'humiliation et aux malheurs de la patrie. L'apparition du grenadier, loin de faire cesser la conversation.

on LES TROIS LAPINS. 275

lui avait donné, au contraire, un caractère d'aigreur et de vivacité que Pierre prit d'abord pour une personnalité indirecte. Il se tint pourtant dans les bornes de la prudence et ne souffla mot. Mais, s'étant fait apporter un second cruchon de vin pour masquer son mécontentement, et rayant absorbé comme le premier par forme de maintien, bientôt le vin, la colère, l'indignation fermentèrent dans sa tête, et au moment où les épithètes les plus outrageantes pleuvaient sur Bonaparte et ses adhérents, Pierre, exaspéré, furieux, fit une épouvantable explosion.

-^ Vous êtes tous des gredins et des lâches ! s'é(iria-t-il en se dressant sur l'escabeau qui lui servait de siège ; et si vous n'êtes pas contents, vous n'avez qu'à le dire. Au reste, pour répondre à tous vos rébus sur le grand homme dont vous avez baisé la poussière des bottes pendant quinze ans, je ne vous dirai qu'un mot : A bas les Bourbons! vive l'Empereur! Voilà mon caractère!

A ce dernier cri, un tumulte effroyable

276 PIEBEB, FAOL ET JEAN,

r^a dans l'hôtellerie ; des Yocifératioiis, des rugissements, des blasphèmes partirent de tons les coins de la salle :

— A bas le tyran ! à bas rusurpateor ! à bas le brigand de la Loire ! mort au soldat qui a trahi son serment !

Et des épées , des sabres , des bâtons sont dirigés contre Pierre, qui, avec Fadmirable présence d'esprit qui ne l'abandonnait jamais, se saisit d'une broche pendue au-dessus de la cheminée, et s'en sert comme d'une bsaonnette pour repousser l'agression.

— Ah! TOUS m'appelez brigand? s'écriait-il; ah ! vous dites que je suis un traître! Eh bien! à toi à moi la paille de fer !... Enfoncé celm-ci, enfoncé celui-là !

Et trois ou quatre des i^us audacieux agresseurs avaient été embrochés comme des poulets par le vieux soldat, arrivé au paroxysme de la fureur.

A cette vue, les autres prirent prudemment la fuite , et Pierre , après avoir jeté sur le comptoir le prix de son écot, s'en était ailé

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vainqueur et triomphant; mais à peine avaît-il fait quelques centaines de pas, qu'il se ylt assailli par une bande de verdets qui s'était embusquée sur la route. Attaqué par cette masse, garrotté et conduit à Nimes, Pierre fut jeté en prison et traduit presque aussitôt devant un de ces tribunaux exceptionnels connus alors sous le nom de œurprévôtak, qui évoqua l'affaire , l'instruisit en quelques heures , et , comme nous venons de le dire, condamna Pierre à la peine de mort , pour cris séditieux et assassinat.

Le vétéran avait écouté son arrêt avec le calme et la résignation d'un homme qui s'est depuis longtemps habitué à l'étreinte dernière de la mort. 11 savait que cette sentence était sans appel, qu'il n'y avait ni grâce ni rémission à espérer ; bien plus, que les consolations spirituelles qu'on accorde au dernier des criminels lui seraient refusées, tant, à cette époque déplorable, l'esprit de parti était implacable et terrible ! Mais chez lui le stoïcisme ne se démentait pas un seul instant, et chacun 2. 24

278 PiERRB, PAUL BT JEA»,

put admirer la patience et la doucear de ce vieux soldat, qui allait courber sa tète chargée de cicatrices sous le couteau de la guillotine.

Le matin du jour de son exécution , le geôlier qui , lui aussi , était un ancien soldat , lui dit d'un ton presque jovial :

— Mon vieux, vous savez que c'est pour aujourd'hui...

£t il n'osa s'expliquer davantage.

-*- Comment? dit Pierre en achevant de bourrer sa pipe.

— Si, avant de descendre votre dernière garde, comme dit l'autre, vous vouliez pincer un peu de confession , vous n'avez qu'à parler, rirais, de mon propre chef, chercher un prêtre à la paroisse; c'est leur état, à eux, de confesser.

— Merci de votre politesse , répondit Pierre en allumant sa pipe et d'un air distrait, et comme préoccupé d'une pensée dominante.

C'était celle de manquer au rendez-vous convenu avec ses frères.

ou LES TROIS LAPINS. 279

— Quel jour sommes -nous aujourd*hui?

demanda-t-il tranquillement au geôlier en aspirant une longue bouffée de tabac.

— Mardi, répondit celui-ci.

— Mardi , répliqua Pierre en faisant un léger mouvement d'épaule ; ce n'est pas cela que je veux savoir, M. le geôlier, reprit-il, c'est le quantième du mois.

— Le 6 septembre, répondit celui-ci.

— Le 6 septembre! exclama le vieux soldat. Je ne serai pas au rendez-vous, murmura-t-il ; mais n'importe, mes frères apprendront un jour que je n'ai manqué à l'appel que par force majeur^.

l.e geôlier, qui ne comprit rien à ces paroles, fit un geste de doute , comme pour dire à part lui que la tète du condamné commençait à s'égarer en attendant qu'il la perdît tout à fait, ce qui ne devait pas être long , d'après l'habitude qu'il avait de ces sortes de choses.

riERRE, PAUL ET lEAN,

Or, le 6 septembre 1815, sur les trois heures de Taprès-midi , par un temps sombre et pluvieux, la place du marché de Nimes était encombrée d'ouvriers , de femmes du peuple et de gens venus de la campagne, qui s'étoftffaient, pour ainsi dire, afin de se rapprocher le plus possible du point qui paraissait le seul but des efforts de tous... Téchafaud de la guillotine dressé au milieu de la place !

C'est qu'un homme plein de vie allait mourir de la main du bourreau, et que tous étaient venus là pour se repaitre de son agonie , pour jouir de sa dernière torture.

Ofl LES TROIS LAPINS. 281

Bientôt des cris et des acclamations se font entendre, et les mots : Le voilà! le voilà! A bas les parapluies! annoncent l'arrivée du cortège du supplicié, qui avance lentement, en écartant la foule à grand'peine.

En ce moment, quatre heures sonnèrent à rhorloge de Thôtel de ville de Nimes.

Fidèles à leur promesse , les trois frères, les trois Lapins, comme on avait conservé l'habitude de les nommer par tradition , étaient au rendez-vous. L'un, l'aîné, l'infortuné Pierre, dans la funèbre charrette , l'air calme et résigné d'un chrétien qui va mourir; l'autre, Jean , le plus jeune des trois , vicaire d'une paroisse de la ville , assis à ses côtés , en costume ecclésiastique , lui prodiguait , au nom du Dieu qui pardonne, toutes les consolations de la religion ; le troisième, Paul, le cadet, sous le costume d'ofOcier de gendarmerie, était à cheval au pied de l'échafaud.

En passant devant l'hôtel du Soleil d'or, Pierre leva les yeux, et, ayant aperçu toutes les femmes du monde qui se pressaient aux fenê-

très, baissa tristement la tète, et, se peûchant, dit quelques mots à Toreille du prêtre, qui tout à coup fondit en larmes.

C'est que la vue de cette maison rappelait au condamné un souvenir à la fois bien doux et bien poignant.

Et quand tout fut fini, la foule s'écoula morne, silencieuse, mais satisfaite, en faisant là remarque qu'aussitèt que le sanglant sacrifice avait été consommé, l'officier de gendar^ merie et le confesseur , l'un descendu de cheval , l'autre de la fatale charrette , s'étaient jetés dans les bras l'un de l'autre et s'étaient tenus longtemps embrassés.

Un des verdets, qui avait assisté à ce triste s[$ectacle, donna en se retournant du pied contre quelque chose.

— Tiens! fit-il en se baissant, c'est une vieille femme. Regardez donc, M. le garde national.

— Ma foi, oui, fit à son tour celui-ci ; pauvre femme, va !

— C'est bien fait, reprit une voix sèche;

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tant pis pour elle , si elle a voulu voir de plus près que les autres.

— Eh! mais , je la reconnais, exclama le verdet; c'est justement la mère des trois Lapins, Tenragée bonapartiste qui habite à Saint- Gilles... Oh! la vieille gueuse! dire qu'elle a poussé la scélératesse jusqu'à venir voir guillotiner son fils aine !

On essaya de relever l'infortunée : elle était morte. La pauvre mère, qui n'avait pas vu ce fils depuis vingt ans, n'était venue là que pour envoyer à Pierre , à ce fils bien-aimé , sa dernière bénédiction.

Quelques jours après cette exécution, le même gouvernement qui avait si sévèrement puni l'acte répréhensible , sans doute, mais cependant digne d'un peu de clémence , du vieux soldat , nommait Paul capitaine de gendarmerie , et Jean , le vicaire, curé d'une des principales églises de Nîmes. Tous deux sont morts aujourd'hui; mais dans le cimetière de la commune de Saint-Gilles, près de Nîmes, on lit encore sur une modeste pierre cette

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