DE L*ABDICATI01I DE FONTAINEBLEAU
mier des tirailleurs de votre vieille , le même régiment qui, à Smolensk, résista aux charges successives des dragons russes... et cependant nous n'étions pas beaucoup...
— Oh ! oui , une centaine de braves au plus... Je vous croyais perdus !
— Et nous nous sommes retrouvés... une vingtaine , un peu endommagés, c'est vrai : aussi est-ce pour cela que vous nous avez fait donner notre congé; mais aujourd'hui nous vous le rendons en vous demandant la permission de reprendre notre ancien métier, et, comme j'ai de l'expérience, moi, et que vous m'avez décoré dans les temps, je me suis laissé nommer capitaine dans le bataillon en question, sauf votre approbation, mon Empereur» Mais , minute , je ne suis pas seul ici... Il y a près du château une douzaine de camarades qui n'attendent que mon retour et votre ré^ ponse pour aller la porter à Paris et commencer la manœuvre. Cependant, mon Empereur, comme il se pourrait que vous n'eussiez pas grande confiance dans mes discours , je vais
VOUS fournir un certificat soigné et irrévocable. Tenez, lisez !
Et en disant ces mots, Tex-grognard présenta à Napoléon une lettre que celui-ci lut aussitôt. Elle était écrite par le caissier d*une des principales manufactures de papiers peints du faubourg Saint-Antoine, qu'en tout temps l'Empereur avait protégée. Ce caissier, homme d'énergie et de résolution, donnait à Napoléon tous les détails sur l'organisation militaire des ouvriers parisiens, sur les ressources et les moyens que leurs chefs avaient à leur disposition. L'Empereur lut ce rapport avec beaucoup d'attention.
— Il est trop tard ! dit-il d'une voix concentrée, en remettant le papier aux mains du vieux soldat.
— Mille bombes! il n'est pas trop tard, s'écria celui-ci. Non , mon Empereur, c'est au contraire le moment , c^est l'instant de commencer, comme disent à la porte des petits spectacles de Paris les donneurs de représentations.
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Napoléon ne remarqua pas Tespëce de démenti énergique échappé à la franchise militaire du vieux soldat , et il commença de se promener à grands pas en répétant : u Trop tard!... »
Pendant quelques instants , le messager regarda Napoléon se promener ainsi. Enfin, profitant du moment où il repassait devant lui :
— Mon Empereur, lui dit-il un peu brusquement, est-ce votre dernier mot?
— Mais alors pourquoi le 50 mars n'étiezvous pas là?... lui demanda tout à coup Napoléon.
— Parce que nous attendions les armes et les munitions qu'on nous avait promises... Mais nous avions été trahis d'avance. Aujourd'hui c'est différent ; nous ne nous adressons ni aux généraux ni aux gros bonnets : nous saurons bien nous battre sans eux , et peutêtre malgré eux.
Napoléon s'approcha de l'ouvrier, et lui serjçani la main :
— : Mon brave, reprit-il, dis à tes camarades,
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à tes amis , aux enfants de Paris , en un mot, que leur Empereur les remercie... Dis-leur de me conserver leur affection et leur courage pour un autre temps, pour une meilleure occasion...; elle se présentera peut-être.
— Donc, mon Empereur, c'est adjugé, vous voulez partir?
— Il le faut, mon ami.
— Et... c'est demain? demanda le vieux soldat avec hésitation.
— Oui , demain , reprit Napoléon tristement. Cependant , se hàta-t-il d'ajouter , je pourrais différer mon départ... Tu dois connaître le général Lefebvre-Desnouetles?
— Un peu, mon Empereur. Mais, chut!... fit le soldat en posant l'index sur ses lèvres et en jetant autour de lui des regards inquiets.
— Je comprends ! dit encore Napoléon, c'est lui qui t'a mis à même d'arriver jusqu'à moi.
— Tout juste, monEmpereur... Et c'estavec lui que je chuchotais, quand vous m'avez ouvert la porte.
Napoléon se doutait déjà que l'intrépide
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général devait être pour quelque chose dans le monymnent que les ouvriers des faubourgs de Paris projetaient, et qu'une tentative de ce genre, dirigée par un tel chef, offrait quelques chances de succès. Aussi se hàta-t-il d'ajouter :
— Eh bien ! reviens ici demain : Lefebvre- Desnouettes te fera connaître ma détermination.
— Mais demain, mon Empereur, il sera trop tard.
A ces mots, Napoléon frappa familièrement sur Fépaule du vieux soldat, en lui disant avec un demi-sourire :
— A demain , te dis-je , nous nous reverrons; mais pas d'imprudence^ surtout! Allons, va- t'en maintenant.
Le soldat hocha la tète sans répliquer, puis il sortit du cabinet impérial en murmurant tout bas :
— Demain ! demain, ce sera trop tard !
Le 20 avril 1814, vers les onze heures du matin, plusieurs voitures de voyage stationnaient dans la cour d'honneur du château de Fontainebleau; elles n'attendaient plus pour partir que l'ordre de Napoléon , quand tout à coup il parut avoir changé de résolution. Les commissaires des puissances alliées tremblèrent ; aucun d'eux n'osait interroger le grand maréchal ou ceux même des serviteurs de la maison impériale qui étaient demeurés fidèles à leur maître proscrit et malheureux. Une agitation extraordinaire régnait dans les rangs de la garde impériale rassemblée et sous les armes, pour assister à la triste scène des adieux devenue désormais historique. Un rayon d'espérance avait passé sur le front de tous ces braves, qui croyaient leur Empereur
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échappé à rhumiliation de l'étape étrangère et de Feseorte anglo-nisse.
Napoléon avait veillé toute la nuit; il avait médité sur l'offre de l'héroïque population parisienne qui lui promettait une armée. On avait observé que le général Lefebvre-Desnouettes, qu'il avait fait appeler de grand matin , était resté dans son cabinet plus de deux heures. Quel avait été le sujet de cette langue conférence? Personne ne pouvait le dire, excepté un homme qui portait sur sa veste d'ouvrier la décoration de la Légion d'honneur. Il était là , lui , causant avec quelques soldats dont il était connu , et plusieurs fois on l'avait entendu s'écrier d'un ton décidé :
— Il ne partira pas.
Bientôt on vit le général Koller, l'un des commissaires, traverser la cour du château et monter à l'appartement de l'Empereur, qui l'avait fait appeler, lui aussi ; puis les tambours battirent aux champs, et Napoléon parut : sa physionomie, quoique calme, trahissait
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les fatigues d*une nuit passée sans sommeil. Gomme Napoléon allait monter en voiture , un homme traversa le groupe des officiers généraux qui se pressaient autour de l'Empereur, et se présenta tout à coup devant lui. Napoléon le vit et lui tendit la main, que l'inconnu saisit et couvrit à la fois de baisers et de larmes.
— Oui, tu as eu raison hier, lui dit-il; à présent il est trop tard ; maïs rappelle-toi ce que je t'ai dit : toi et tes camarades, vous n'aurez pas longtemps à attendre.
£t il se précipita plutôt qu'il ne monta dans une voiture dont le grand maréchal tenait la portière ouverte. Aussitôt l'ouvrier disparut dans les rangs des soldats qui pleuraient, comme lui, leur général. Il avait rempli sa tâche; il avait justifié les ouvriers de Paris aux yeux de Napoléon.
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